LECTURE V
DE LA BEALTÉ ET DES AtTRES PLAISIRS QLE PROCURE LE GOUT.
Comme le sublime est un genre particulier de composition, et qu'il forme un des plus beaux attributs de l'éloquence et de la poésie, il fallait en parler avec quelque étendue. Un assez grand nombre des autres plaisirs qui naissent du goût n'ayant pas un rapport si direct avec le but de ces Lectures, il n'est pas nécessaire de nous en occuper d'une manière aussi particulière. Je ferai seulement quelques observations sur la beauté, d'abord parce que le sujet en lui-même est curieux, ensuite parce qu'il est propre à perfectionner le goût, et à nous faire apprécier ce que peut avoir de gracieux une description soit en vers soit en prose (i).
Après le sublime, c'est à la beauté que l'imagination doit ses plus agréables jouissances. L'émotion qu'elle produit est bien différente de celle que le sublime fait
(i) A^oje^ Recherches sur la beauté et la vertu, par Hutchinson. — Sur le goût, par Gérard , chap. m. — Recherches sur l'origine et les idées du sublime et du beau. — Elémens de critique, chap. m. — Le Spectateur, vol. 6. — Essai sur les plaisirs du goût
naître 5 cette émotion est plus paisible, plus agréable, plus suave ^ elle n'élève pas autant l'esprit, mais elle le place dans une situation très-douce. Le sublime engendre un sentiment trop violent pour être durable 5 le plaisir que donne la beauté peut subsister long-temps. Celle-ci est l'apanage d'un bien plus grand nombre et d'une telle variété d'objets , que les impressions qu'elle produit diffèrent, non -seulement par leur degré de vivacité, mais encore par leur nature. Aussi, peu de mots ont un sens plus vague que celui de beauté. On l'applique à presque tous les objets extérieurs qui flattent Tœil ou l'oreille , à un grand nombre d'expressions gracieuses dans le style , à quelques affections de l'âme, et même à certaines choses qui n'appartiennent qu'aux sciences abstraites. On dit journellement un bel arbre ou une belle fleur , un beau poème , un beau caractère, un beau théorème en mathématiques.
On peut déjà prévoir qu'il est très-difficile , et peutêtre même qu'il est impossible, de distinguer entre tant d'objets divers, quelle est la qualité commune à tous , à laquelle tous sont redevables du don de plaire. Les objets auxquels on donne le nom de beau sont si différens, que ce n'est pas en vertu d'une même qualité que tous possèdent , qu'ils nous plaisent, mais à cause de la diversité des principes qui constituent la nature humaine. L'agréable sensation que tous ces objets produisent est à peu près toujours la même, et c'est pour cela que l'on a donné à tous l'épithète de beau ; mais ks causes de cette sensation sont bien diffé-» rentes les unes des autres.
Quelques écrivains ingénieux ont indiqué d'une ma-
nière hypothétique la qualité fondamentale du beau, et l'on a surtout désii,aié comme telle Tuniformité dans la variété. Je conçois que cette définition est satisfaisante si Ton considère la beauté dans certaines figures ; mais si nous voulons l'appliquer à des objets d'une autre espèce , comme aux couleurs et aux mouvemens , nous verrons qu'elle ne leur convient en aucune manière 5 et même sous le rapport de la forme extérieure on ne peut pas soutenir que la beauté est en proportion du mélange de la variété et de l'uniformité ; car quelques objets nous plaisent beaucoup parla seule raison qu'ils sont parfaitement uniformes , et d'autres au contraire parce qu'ils sont variés jusqu'à la confusion. Laissant de côté tous ces systèmes, je me propose de passer successivement en revue les différentes classes d'objets dans lesquels la beauté est le plus sensible , et j'indiquerai , autant qu'il sera en mon pouvoir , les causes particulières de la beauté de chacun.
La couleur est un genre de beauté bien simple, et c'est , par cela môme , celui dont il convient de parler le premier. Ici l'on ne peut indiquer comme fondement de la*beauté ni la variété, ni l'uniformité, ni aucun principe que je connaisse. Nous ne pouvons lui assigner d'autre cause que la structure de notre œil, qui nous détermine à recevoir avec plus de plaisir la sensation de certaines parties du rayon lumineux, et nous voyons en conséquence que , comme cet organe varie chez ditférentes personnes, les couleurs favorites de ces mêmes personnes varient également. If est probable qu'une certaine association d'idées a quelquefois beaucoup d'influence sur le plaisir que les couleurs
nous procurent. Le vert, par exemple, peut nous sembler plus agréable, parce qu'il se lie dans notre imagination à des scènes ou à des aspects champêtres-, le blanc nous rappelle Tinnocence , et le bleu la sérénité du ciel. Indépendamment de ces associations d'idées, nous devons encore observer à l'égard des couleurs , que les plus belles sont en général les plus tendres , et non celles qui jettent un éclat très- vif -, telles sont les couleurs dont la nature a paré ses productions , et que l'art s'efforce en vain d'imiter, comme le plumage de quelques espèces d'oiseaux, la corolle des fleurs, et celte magnifique variété de nuances que le ciel nous offre au lever et au coucher du soleil. C'est dans ces objets que la beauté des couleurs déploie toute sa richesse-, aussi furent-ils toujours, et partout, le sujet favori des descriptions poétiques.
Après les couleurs, no^s allons nous occuper des formes des corps. Elles nous offrent des beautés plus complexes et plus variées. Chez elles, la régularité est une première cause de beauté. Une forme régulière est celle qui nous paraît établie d'après certaines règles , et dans la disposition des parties de laquelle il n'y a ni incertitude, ni confusion. C'est ainsi qu'en fait de belles formes, un cercle, un carré, un triangle, un hexagone, flattent l'œil par leur régularité. Il ne faut cependant pas en conclure que toutes plaisent en proportion même de cette régularité , ou que c'est à elle qu'on doive rapporter la seule ou la principale cause de leur agrément : une certaine variété gracieuse semble au contraire embellir davantage les objets 5 aussi la recherche-t-on bien plus dans les ouvrages destinés seule-
ment à plaire aux yeux. Je penche même à croire que la régularité n'a de charmes pour nous que parce qu'elle s'associe mieux avec les idées de justice, de convenance et d'utilité, qui ont toujours bien plus de rapports avec la proportion et l'ordre qu'avec la confusion. Il est manifeste que la nature , le plus gracieux sans doute de tous les artistes , semble, dans celles de ses productions qui ne sont faites que pour l'ornement, avoir à dessein négligé la régularité pour ne songer qu'à la variété. La distribution des appartemens, les portes , les fenêtres sont disposées , d'après des proportions régulières , en cubes ou en parallélogrammes; voilà pourquoi elles plaisent aux yeux , mais elles plaisent parce qu'étant destinées à un usage particuliq^, cette forme les rend plus propres à remplir leur destination. Les plantes au contraire, les fleurs , les feuilles , sont variées à l'infuii. Un canal qui se prolonge en ligne droite est ime figure insipide en comparaison des sinuosités d'une rivière. Les figures coniques et pyramidales ont leur beauté; cependant des arbres qui conservent en s' élevant leur irrégularité naturelle, sont bien plus beaux que ceux que l'on a taillés en cônes ou en pyramides. Les appartemens d'une maison doivent être distribués régulièrement pour la commodité de ceux qui les habitent ; mais un jardin , qui n'a que l'agrément pour objet, serait pitoyable s'il y avait dans la division de ses parties la même régularité que dans un bâtiment.
M. Hogarth , dans son analyse sur la beauté, observe que les figures déterminées par des lignes courbes sont en général plus belles que celles que déterminent des angles et des lignes droites. Il y a selon lui deux lignes
dont l'agrëment des formes dépend essentiellement, et il appuie cette proposition d'un nombre très-considérable d'exemples : l'une est la ligne ondoyante , c'est-àdire une courbe qui se replie en arrière et en avant , à peu près comme la lettre S ^ il l'appelle ligne de beauté, et prouve que la nature s'en est maintes fois servi dans les coquillages , les fleurs et dans les autres productions qui ne semblent faites que pour la parer -, c'est aussi celle que les peintres et sculpteurs emploient dans leurs figures d'ornement. L'autre ligne, qu'il appelle la ligne de la grâce , est cette même ligne courbe appliquée (i) aux corps solides, et l'un des exemples qu'il en donne est celui de la vis sans fin d'un tourne-broche; il indique aussi les colonnes torses et les cornes contournées. Dans tous les exemples qu'il rapporte, la variété est tellement unie à la beauté, qu'il semble n'être pas tombé dans une grande erreur lorsqu'il dit que l'art de produire de belles formes est l'art de les varier heureusement. Quant à la ligne courbe, qui est la ligne favorite des peintres , elle tire son plus grand agrément du changement continuel de sa direction , qui n'a pas cette roideur de la régularité non interrompue d'une ligne droite.
Le mouvement est encore une autre source de beaulés qui ditfèrent de celles que nous offrent les figures. Il plaît par lui-même, et les corps en mouvement, cœteris paribus , ont quelque chose de plus flatteur que ceux qui restent en repos. Les mouvemens modérés et doux appartiennent seuls à la beauté 5 la rapi-
(i) Il V a dans le texte t.visteJ , tordu autour.
go COURS DE RHETORIQUE
dite ou la violence, comme la chute d'un torrent, sont le partage du sublime. Le mouvement d'un oiseau qui se balance dans l'air est charmant-, la rapidité d'un éclair qui sillonne le ciel nous étonne et nous-4blouit; mais nous devons ici remarquer que les sensations du beau et du sublime ne sont pas toujours tellement distinctes, qu'elles ne puissent quelquefois se rapprocher beaucoup l'une de l'autre. Un cours d'eau paisible, par exemple, est un des beaux objets que la nature puisse offrir à notre vue-, mais s'il se gonflé et forme une immense rivière, le beau se perd insensiblement dans le sublime. Un jeune arbre est très-beau , un vieux chêne dont les branches s'étendent au loin est imposant et noble. Le calme d'une belle matinée est beau, le profond silence de la nuit est sublime. Mais, pour revenir à la beauté dans les mouvemens, je crois qu'on doit , en général, admettre que le mouvement en ligne droite est moins beau que celui qui s'exécute dans une direction ondoyante ou circulaire, et que le mouvement en élévation est plus agréable que celui qui se fait de haut en bas. Les ondulations de la flamme ou de la fumée sont infiniment agréables, et c'est ici que la ligne ondoyante de M. Hogarth est véritablement une cause de beauté. Cet artiste observe fort ingénieusement que les mouvemens les plus ordinaires et les plus indispensables de la vie s'exécutent par tous les hommes en ligne droite, ou d'après la direction la plus simple j mais que ceux qui n'ont que l'ornement ou la grâce pour objet s'exécutent en ligne courbe : observation qui n'est pas indigne de fixer l'attention de ceux qui veulent agir ou déclamer avec grâce.
Quoique la couleur, la forme et le mouvement soient chacun une cause particulière de beauté, on les trouve souvent réunis clans un même objet 5 ils contribuent alors à rendre la beauté plus grande et plus complexe. C'est ainsi que, dans les fleurs, les arbres et les animaux, nous sommes charmés à la fois et de la délicatesse des couleurs, et de la grâce des contours, et de l'aisance des mouvemens. Quoique chacune de ces qualités produise une sensation agréable, ces sensations ont entre elles tant d'analogie, qu'elles se mêlent et se confondent en une perception générale de beauté que nous attribuons à l'objet tout entier, parce cpe c'est en lui que nous croyons en voir la cause-, car nous regardons toujours la beauté comme une qualité inhérente à l'objet qui en produit en nous l'agréable sensation; c'est en quelque sorte une auréole qui l'environne. L'objet dans lequel se trouvent réunies plus de beautés diverses est, peut-être, un paysage riche et varié 5 l'œil y distingue des tapis de verdure, des arbres et des fleurs répandus de toutes parts, une rivière, des bestiaux ; si à tout cela se joint encore quelque production de l'art analogue au genre du paysage, comme un pont sur la rivière, la fumée des cabanes qui s'élève au milieu des arbres, et, dans le lointain , une belle fabrique éclairée par le soleil levant, alors nous jouissons pleinement de cette sensation charmante et délicieuse qu'il n'appartient qu'à la beauté de produire. C'est à saisir les beautés de détails de scènes aussi magnifiques, que ceux qui veulent les décrire en vers doivent exercer leur œil et leur goût.
La beauté de la physionomie de l'homme est plus
compliquée qu'aucune de celles dont nous avons parlé jusqu'à présent ; on y trouve réunies la beauté des couleurs dans les nuances délicates du teint , et la beauté des formes dans les contours des divers traits de la figure. Mais le principal agrément de la physionomie est dû à cette expression mystérieuse dans laquelle viennent se peindre les qualités de l'âme, comme le bon sens, la gaîté, l'esprit, la candeur, la bienveillance, la sensibilité, et les autres aflections les plus douces. Combien de fois arrive-t-il que la conformation de certains traits se lie dans notre esprit avec certaines qualités morales ? Que ce soit l'instinct ou l'expérience qui nous conduisent à ce rapprochement, et nous apprennent à voir l'âme empreinte sur la physionomie , c'est ce qu'il n'entre point dans notre sujet d'examiner , et ce n'est pas d'ailleurs une question facile à résoudre. Il est certain et reconnu que ce qui caractérise surtout la beauté de la physionomie de l'homme , est ce qu'on appelle l'expression, cette image où se peignent les dispositions de l'esprit et du cœur.
Ceci nous conduit à observer qu'il y a certaines qualités de l'âme exprimées, soit par la physionomie, soit par le langage, soit par les actions , qui produisent en nous une sensation semblable à celle que fait naître la beauté. Nos qualités morales peuvent être partagées en deux grandes divisions : dans l'une se placent ces hautes vertus qui exigent de nous des eflbrts extraordinaires, et s'exercent dans les dangers et les souffrances 5 tels sont l'héroïsme , la magnanimité, le mépris des plaisirs et celui de la mort j ces vertus , comme je l'ai
prouvé dans la Lecture précédente, excitent des émotions grandes et sublimes. L'autre division comprend toutes les vertus sociales , celles qui sont paisibles et douces , comme la passion, la bonté , l'amitié, la générosité ; elles produisent des sensations agréables si analogues à celles de la beauté dans les objets extérieurs , que , quoiqu'elles soient d'une nature un peu plus élevée, on peut, sans leur rien faire perdre, les ranger dans la même classe.
Un autre genre de beauté, qui diffère de tous ceux qui viennent de fixer notre attention, se rencontre dans l'art qui conçoit ou exécute, ou, en d'autres termes, provient du discernement des moyens employés pour parvenir à une fin -, ou encore de la proportion respective des parties qui doivent former un tout. Ainsi , en considérant la structure d'un arbre ou d'une plante , nous remarquons comme toutes ses parties, les racines, la tige, l'écorce et les feuilles, sont disposées pour l'accroissement et la nourriture du végétal j ou bien encore , si nous examinons les membres elles autres organes d'un animal vivant, ou quelque étonnante production des arts , comme un navire , une horloge, ou quelque autre machine délicate et compliquée , le plaisir que nous cause la vue de ces objets est entièrement fondé sur le sentiment de la beauté , et néanmoins diffère entièrement de celui que produit la beauté des couleurs, des formes, des variétés, et des autres objets dont nous nous sommes occupés précédemment. Lorsque je regarde une montre , par exemple, si la boîte en est bien gravée et d'un travail exquis, j'éprouve l'impression de beauté dont
j'ai parlé d'abord , et j'admire des couleurs brillantes , un fini superbe, et des formes agréables et gracieusesmais lorsque j'examine les ressorts et les rouages, et que j'en observe le mécanisme intérieur , le plaisir que j'éprouve alors vient de ce que je pense à cet art admirable qui fait concourir à un seul but un si grand nombre de parties diverses et compliquées.
Cette espèce de sentiment de la beauté a sur la plupart de nos idées une influence très-étendue. C'est lui qui nous fait apercevoir une beauté dans l'ordonnance des portes , des fenêtres , des arches , des colonnes, et des différens ordres d'architecture. Supposez que les décorations d'un monument soient en elles-mêmes d'une élégance et d'une grâce parfaites : si cependant elles n'ont point de rapports avec l'ensemble ou la destination de l'édifice, elles perdent toute leur beauté, et choquent la vue autant que le feraient des objets hideux. Des colonnes torses , par exemple, peuvent , sans doute, être employées comme ornemens; mais, attendu qu'elles paraissent faibles, elles produisent un fiflfet fâcheux lorsqu'on les destine à soutenir, dans un bâtiment, la partie la plus massive, et qui semble exiger le support le plus solide. Nous ne pouvons jeter les yeux sur un ouvrage quel qu'il soit, sans être portés, par une association naturelle d'idées, à réfléchir sur le dessein de l'auteur, sur le but qu'il s'est proposé, et conséquemment à examiner jusqu'à quel point les parties sont en rapport avec ce Ijut. Lorsque nous saisissons nettement ces rapports , l'ouvrage alors nous semble avoir quelque beauté ; mais il nous en paraît imman- ([uablement dépourvu , lorsque ces mêmes rapports
n'existent point. Ce sentiment que nous avons des convenances et des proportions occupe un assez haut rang parmi nos perceptions pour déterminer, jusqu'à un certain point, nos autres idées sur la beauté. C'est une observation que je me hâte de faire, parce qu'elle est de la plus grande importance pour tous ceux qui se livrent à létude de la composition. Car, dans un poème épique , dans une haute narration , dans un discours , dans quelque ouvrage de génie que ce soit , nous cherchons toujours la convenance des moyens entre eux, et leurs rapports avec le but que nous soupçonnons l'auteur d'avoir voulu atteindre. Quelque riches que soient les descriptions, quelque élégantes que soient les figures , si elles sont déplacées , si elles ne forment pas des parties proportionnées à l'ensemble de l'ouvrage , si elles n'ont aucun rapport avec le sujet principal, elles perdent toute leur beauté 5 bien plus, de belles qu'elles étaient, elles deviennent ridicules. Ce sentiment de convenance et de justesse a tant de pouvoir sur nous, qu'il donne une apparence étrange et disgracieuse à des objets qui sont beaux par eux-mêmes.
Après nous être occupés de tant de genres divers de beauté , il nous reste à faire quelques observations sur la beauté considérée dans l'art d'écrire ou de parler^ et, sous ce rapport, c'est encore une expression fréquemment employée dans un sens obscur et indéterminé. On l'applique à tout ce qui plaît, au style comme aux pensées, quel que soit d'ailleurs le motif par lequel l'ouvrage plaise-, et, dans le langage vulgaire, on entend indifféremment par beau poème, par
beau discours , un poème ou un discours bon ou bien fait (i). Il est évident que , dans ce sens, on ne définit pas Je mérite de l'ouvrage, et que l'on n'indique pas quel est le genre de beauté qui lui est particulier. Ce mot a cependant encore une autre signification un peu plus précise 5 c'est lorsqu'il est employé à exprimer le caractère particulier d'un ouvrage , à désigner cette sorte de grâce et d'agrément répandus par quelques bons auteurs dans le style ou dans les pensées. Il n'indique alors ni le sublime, ni le pathétique, ni le brillant, mais seulement cette espèce d'émotion que le lecteur éprouve, émotion douce et paisible qui a beaucoup d'analogie avec celle que produit la contemplalion des belles productions de la nature , qui n'enlève pas l'âme, qui ne l'agite pas violemment, mais qui répand sur l'imagination une sérénité délicieuse. M. Addison est tout-à-fait un écrivain de ce genre, et c'est le meilleur modèle que l'on puisse en citer 5 un autre modèle encore , c'est Fénelon , Tauteur des Aventures de Télémaque. Virgile , quoique dans quelques passages il s'élève jusqu'au sublime, est surtout remar-' quable par la grâce et la beauté. Parmi les orateurs , Cicéron offre plus de beautés que Démosthènes, qu'emportaient l'énergie et la véhémence de son génie. Nous ne pousserons pas plus loin nos observations
(1) Il y a, dans l'anglais , ^ooc7, or wcll componcd , mot à moi, bon, ou bien composé. Il est inutile de faire sentir qu'il y a une grande différence entre la signification de ces deux épilhètes, et qu'un ouvrage, pour être bon , peut n'èlre pa-s bien fait, cl vice versa.
ET DE BELLES-LETTPxES. 97
au sujet de la beauté: nous l'avons suivie à travers ses formes diverses , parce qu'après le sublime, c'est la source la plus abondante des plaisirs du goût , et que d'ailleurs les recherches que l'on peut ïaàte sur ses causes , et sur les aspects variés sous lesquels elle se présente, contribuent au perfectionnement du goût.
Mais les objets ne plaisent pas à notre imagination seulement parce qu'ils sont beaux et sublimes; on peut encore assigner d'autres causes au plaisir que nous en recevons, et c'est comme l'une de ces causes que M. Addison et quelques autres écrivains ont indiqué la nouveauté. Un objet qu'aucune qualité ne recommande d'ailleurs à notre attention , produit sur notre esprit une sensation vive et agréable, par cela seul qu'il est rare et nouveau. C'est de là que naît ce sentiment de curiosité commun à tous les mortels. Les idées ou les objets que le temps nous a rendus familiers font sur nous une impression trop faible pour donner à nos facultés un exercice qui puisse nous plaire. Des objets extraordinaires ou nouveaux, en communiquant à notre âme une impulsion qui peut n'être agréable que par sa vivacité, l'arrachent à son état d'engourdissement. Voilà pourquoi les fictions et les romans nous récréent; L'émotion produite par la nouveauté a quelque chose de plus vif et de plus piquant que celle que la beauté nous cause 5 mais aussi sa durée est bien plus courte : lorsqu'un objet n'a de charmes pour nous que parce qu'il est nouveau, le prestige qui l'environne est bientôt détruit.
Parmi les causes des plaisirs du goût, l'imitation se place naturellement auprès de la nouveauté. Elle est