‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 13 sur 38 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Torigiiie de ce que M. Addison appelle les plaisirs secondaires de l'imagination , qui forment une classe trèsétendue. Tout ce qui est imitation plaît, non-seulement celle des objets les plus nobles et les plus beaux, en rappelant à notre pensée la beauté ou la grandeur originale de ces mêmes objets ^ mais encore l'imitation des choses dépourvues de grandeur ou de beauté -, quelquefois même nous aimons à voir la représentation de celles qui inspirent le plus de dégoût ou d'effroi.

Les plaisirs qui naissent de la mélodie et de l'harmonie appartiennent encore au goût. De toutes les sensations agréables que nous recevons de la beauté ou du sublime, il n'en est aucune à l'agrément de laquelle la musique ne puisse ajouter encore. Voilà pourquoi nous trouvons tant de charmes à la mesure des vers, et même à celle de la prose, quoique moins précise et moins facile à saisir. L'esprit , les saillies, les facéties, offrent au goût une variété inépuisable de plaisirs bien différens de ceux dont nous venons de faire mention.

Mais nous ne croyons pas qu'il soit important de pousser plus loin cet examen. J'ai établi quelques principes généraux dont il est temps de faire l'application au sujet principal de ces Lectures. Si l'on me demandait à quelle classe des plaisirs du goût, dont il vient d'être question, appartient le plaisir que nous procurent la poésie et l'éloquence , je répondrais qu'il n'appartient à aucune, et qu'il appartient à toutes. Un avantage particulier à ces arts admirables , c'est qu'ils embrassent un champ aussi riche que vaste, et qu'ils ont le pouvoir de représenter parfaitement à la pensée, non

pas une série d'objets seulement, mais tous ceux qui sont une source de plaisirs pour le goût ou pour l'imagination ; c'est-à-dire, tous ceux où se rencontrent le sublime, la beauté sous ses formes diverses, la convenance, les proportions, les sentimens moraux, la nouveauté, l'harmonie, l'esprit , la gaîté, la plaisanterie. Quelle cpe soit celle de ces qualités ou de ces dispositions de l'âme à laquelle notre goût nous porte à donner la préférence, nous trouvons toujours des écrivains qui ont traité les sujets qui nous plaisent le plus.

Si l'éloquence et la poésie possèdent ce bel avantage d'ouvrir un cercle immense aux plaisirs du goût et de l'imagination , c'est que, pour imiter ou décrire, elles présentent des moyens bien supérieurs à ceux que les autres arts nous fournissent. De tous les procédés que le génie à mis à la disposition de l'homme pour rappeler à la pensée l'image des objets réels, ou pour réveiller des émotions semblables à celles que ferait naître la présence même de ces objets, aucun n'a autant d'énergie et n'est d'une application plus universelle que l'écriture et le langage. Parle secours de ces heureuses inventions , le monde physique ou moral n'a rien qu'on ne puisse peindre à l'esprit avec les couleurs les plus vives et les plus frappantes. Aussi la plupart des cri* tiques placent l'éloquence à la tête des arts imitatifs ou mimiques ; ils la comparent à la peinture et à la sculpture, et même lui accordent, en maintes occasions , une juste préférence.

C'est Aristote qui , dans sa Poétique, a, le premier, envisagé l'éloquence sous ce rapport, et son opinion ,'

loo COURS DE RHETORIQUE

depuis cette époque jusqu'à nous , a pris sans cesse de nouvelles forces. Cependant , comme il importe essentiellement de mettre la plus grande précision dans la langue de la critique, je dois faire observer que cette manière de s'exprimer manque d'exactitude. L'art d'écrire en général , et la poésie surtout , ne peuvent pas être considérés comme des arts imitatifs. On doit faire une différence entre imiter et décrire, et ces idées ne sauraient être confondues.

L'imitation emploie des moyens qui ont avec l'objet imité quelques rapports de conformité ou de ressemblance , et qui la rendent facile à saisir pour tout le monde. C'est ainsi que s'offrent à nos yeux les tableaux et les statues. Au lieu que la description consiste à rappeler à l'esprit l'idée d'un objet au moyen de signes arbitraires et de convention , qui ne parlent qu'à ceux qui les connaissent -, ces signes sont les mots et l'écriture. Les paroles, en etfet, n'ont aucune espèce de ressemblance avec les pensées qu'elles expriment ou les objets qu'elles représentent; mais une statue ou une peinture en ont une très -grande avec l'original. Il est donc évident qu'il existe une immense différence entre l'imitation et la description.

Lorsque cependant un poète ou un historien introduit dans ses ouvrages des personnages qui s'expriment eux-mêmes , et que , par les paroles qu'il place dans leur bouche, il imite le langage qu'ils sont censés tenir, on peut avec un peu plus de raison donner le nom d'imitatif à l'art qu'il emploie, et le genre dramatique en est un exemple. Mais on ne peut jamais se servir de cette dénomination pour les genres narratif et des-

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criptif. Qui voudra soutenir, par exemple, que la description de la tempête, dans le premier livre de Virgile, soit l'imitation d'une tempête? En effet, si l'on nous parle de l'imitation d'une bataille, nous pensons tout naturellement qu'il s'agit ou d'un combat simulé, ou d'une représentation théâtrale, et jamais il ne nous viendrait à l'esprit qu'il puisse être question des descriptions de l'Iliade. Je conviens néanmoins que l'imitation et la description concourent au même but, celui de rappeler à notre esprit l'idée d'objets qui ne sont plus sous nos yeux. Mais malgré ce point de contact, il ne faut pas perdre de vue que ces expressions ne sont pas synonymes ^ que pour arriver à la même fin les moyens sont bien différens, et que ces mêmes moyens ne produisent pas sur l'esprit une impression moins différente (i).

(i) Quoique assurément la poésie soit en elle — même plus descriptive qu'imitative, cependant elle peut, dans un certain sens , être considérée , en général , comme un art imitatif. Le but du poète (ainsi que l'a démontré le docteur Gérard dans son supplément à l'Essai sur le goût) est d'imiter, non pas les choses qui existent réellement, mais les choses qui peuvent exister dans la nature; c'est-à-dire, de représenter des événemens, des situations qui , pour n'avoir jamais existé, n'en sont pas moins très - possibles , et qui, par leur caractère de probabilité , ont avec la nature une ressemblance parfaite. C'était sans doute en ce sens qu'Aristote appelait la poésie un art imitatif. La grande supériorité de l'imitation , ou delà description poétique, sur l'imitation produite parla musique ou la peinture , a été bien prouvée par M. Harris dans son Traité sur la musique et la poésie. Le principal avantage de la poésie , ou de l'éloquence en général , est de

pouvoir suivre une action à travers tous ses développemens ; tandis que, par la nature même de son art, le peintre est borné à la représentation d'une seule circonstance. Il est vrai que ce seul moment qu'il a choisi pour être le sujet de son tableau, on peut dire qu'il le représente d'une manière bien plus frappante que ne le pourraient faire le poète et l'orateur, parce qu'il met sous nos yeux jusqu'aux moindres particularités de l'événement à l'instant où il arrive , et telles qu'elles sont présentées par la nature; tandis que le langage est obligé de les rappeler successivement , et au moyen de détails qu'il faut employer au risque de devenir ennuyeux ; et quelquefois, pour éviter de l'être, on devient obscur. Mais le peintre, étroitement resserré dans l'unique instant qu'il a choisi, ne peut pas indiquer les situations diverses d'une action ou d'un événement; il est en outre sujet à cet autre inconvénient , qu'il ne peut représenter les objets qu'autant qu'ils frappent la vue , et qu'il n'exprime que très-imparfaitement la nuance délicate des caractères et des pensées qui fournissent aux imitations et aux descriptions leurs plus nobles modèles. C'est ce pouvoir de les développer avec tant d'avantages qui donne au langage et à l'écriture une si grande supériorité sur tous les aris imitatifs.

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