‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 15 sur 38 · TOME I. Q · texte numérisé non relu

TOME I. Q

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formés arbitrairement ou non , ce ne sont toujours plus des signes naturels de nos idëes. Mais on ne peut douter, je pense, que, plus nous remonterons vers l'origine du langage, plus nous le trouverons rempli des expressions que la nature a dictées. Comme il n a pu être originairement formé que par imitation , il devait, dans son état primitif, être très-pittoresque. Plus stérile alors , et resserré dans un cercle de mots beaucoup plus étroit qu'il ne l'est de nos jours , il devait être aussi bien plus expressif, puisqu'il rendait le son des choses dont il rappelait l'idée. Tels sont les signes auxquels on peut reconnaître le caractère d'un langage primitif, ou les premiers rudimens d'une langue chez des peuplades sauvages.

Ce qui devait caractériser encore l'état primitif du langage , c'était la manière dont les hommes exprimaient ou prononçaient les mots. J'ai prouvé que les interjections ou les exclamations passionnées furent les premie^'s élémens des langues ; les hommes s'efforcèrent d'abord de se communiquer mutuellement leurs affections par ces cris et ces gestes expressifs dont la nature seule leur avait enseigné l'usage. Ce n'est que plus tard que Ton inventa les mots, ou, pour mieux dire, les noms des objets ^ mais ce moyen ne fit pas renoncer tout à coup à l'emploi des signes naturels. En effet, les langues ayant dû être extrêmement pauvres dans leur enfance , il exista sans doute , chez les nations encore barbares , une époque où la conversation ne roulait que sur un petit nombre de mots entremêlés d'exclamations fréquentes et de gestes énergiques. La série de ces mots devait être si bornée , que les hommes furent sans doute

forcés d'avoir long-temps recours à ces mêmes auxiliaires pour expliquer leurs pensées 5 n'ayant que trèspeu d'expressions à leur disposition , ils étaient naturellement obligés de chercher à se faire comprendre en modifiant les inflexions de leur voix, et en accompagnant ces inflexions des gestes les plus expressifs qu'ils pouvaient trouver. Lorsque aujourd'hui des personnes veulent s'exprimer dans une langue qui ne leur est pas familières , elles ont aussi recours à ces moyens auxiliaires pour se rendre plus intelhgibles. Suivant le système qui admet que le langage fut, autant que possible^ formé originairement sur une ressemblance ou sur une analogie quelconque avec les choses signifiées, les hommes, tant que ce langage fut une espèce de peinture pour laquelle on employait des sons, durent être naturellement portés à mettre, dans la prononciation des mots, plus d'emphase et d'énergie. Aussi peut-on établir en principe , que la prononciation des premières langues fut accompagnée de plus de gestes et d'inflexions de voix plus variées et plus marquées que ne l'est notre prononciation actuelle. Il y avait alors plus d'action, et les tons étaient plus accentués et plus sonores.

Cette manière de s'exprimer en unissantjles gestes aux mots, c'est la nécessité qui la fit naître j mais nous devons observer qu'alors même que cette nécessité ne se faisait presque plus sentir, lorsque le langage avait déjà pris une grande extension , cette ancienne coutume de s'exprimer subsista long - temps encore chez presque tous les peuples. Ce que l'on devait au besoin fut conservé par l'usage , et devint même un ornement.

Les nations dont le génie est ardent et vif conservèrent un penchant naturel pour un genre de conversation qui offre à l'imagination quelque chose de séduisant. Un esprit bouillant, en effet, est toujours prêt à prodiguer dans ses discours les gestes ou les inflexions de voix. Cest d'après cette observation que le docteur Warburton explique pourquoi les actions autrefois se mêlaient si souvent au discours, ainsi que nous le voyons dans les prophètes de l'Ancien Testament 5 lors, par exemple , que Jérémie , en présence du peuple , brise le vase du potier, jette un livre dans l'Euphrate, s'impose un joug et des chaînes , et emporte les meubles de sa maison. Il croit que c'étaient autant de manières de s'exprimer familières à ces époques où les hommes étaient accoutumés à rendre leurs pensées par des gestes et des actions. C'est ainsi que, parmi les tribus du nord de l'Amérique, on a vu que des sauvages employaient certains mouvemens et certains gestes pour exprimer leurs intentions dans les circonstances les plus importantes où ils se trouvaient^ ils faisaient connaître aussi clairement leurs volontés en se donnant ou en recevant mutuellement des ceintures et des courroies de wampum , qu'Us eussent pu le faire par leurs discours.

Quant aux inflexions de la voix, elles sont si naturelles , qu'il a semblé plus facile à quelques peuples d'exprimer leurs idées diflerentes en variant le ton avec lequel ils prononçaient le même mot, qu'en assignant un mot à chaque idée. Cette méthode est suivie particulièrement par les Chinois. On dit que le nombre des mots dont se compose leur langue n'est pas très-considérablg j mais qu'en parlant, ils donnent au même mat

jusqu'à cinq prononciations diverses, et, de cette manière, lui font exprimer cinq choses diiléreutes , ce qui doit donner à leur langage une apparence de chant ou de musique; car ces inflexions de voix qui, dans l'enfance des langues , formaient, sans doute , des cris rudes et discordans , durent, à mesure que l'art de parler se perfectionnait , se changer en sons plus doux et plus harmonieux. C'est ainsi que s'est formé ce que nous appelons la prosodie du langage.

Ce qui mérite de fixer toute notre attention , c'est que , dans leur langue , les Grecs et les Romains avaient conservé beaucoup de cette prononciation musicale et des gestes qui l'accompagnent. Ceux qui ignorent cette particularité sont exposés à ne pas bien comprendre quelques passages des auteurs classiques dans lesquels il est question des harangues publiques, ou de l'exercice de l'art théâtral chez les anciens. Nous avons bien des raisons de croire que la prosodie, chez les Grecs €t les Romains , était portée bien plus loin que chez nous, et qu'ils mêlaient à leur langage des inflexions de voix plus fréquentes et plus expressives que celles que nous employons. La quantité , c'est-à-dire la longueur et la brièveté de leurs syllabes, était bien mieux déterminée qu'elle n'est dans aucune de nos langues modernes, ce qui devait rendre la prononciation de la leur bien plus sensible à l'oreille. Outre cette quantité, la plupart de leurs syllabes étaient encore marquées d'accens aigus, graves ou circonflexes dont aujourd'hui nous ne connaissons plus la valeur; nous savons seulement qu'ils indiquaient quand il fallait hausser ou baisser la voix. Notre prononciation moderne leur eût

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paru d'une monotonie mortelle. La déclamation de leurs orateurs et la prononciation des acteurs sur le théâtre approchaient de ce qu'on nomme en musique lerécitatif^ elles étaient susceptibles d'être notées, et, ainsi que plusieurs savans l'ont prouvé, elles pouvaient même être accompagnées d'instrumens de musique. S'il en était ainsi chez les Romains , à plus forte raison devait-il en être de même chez les Grecs , qui passent pour avoir été plus amateurs de la musique que les Romains, et pour avoir, en conséquence, donné plus de soin à l'harmonie de la prononciation dans les compositions destinées à être débitées en public. Aristote , dans sa Poétique , considère la musique comme une des parties les plus essentielles de la tragédie.

Il en était de même à l'égard du geste ; car on peut remarquer que les gestes animés accompagnent toujours la prononciation vive et accentuée. Tous les critiques anciens ont considéré l'action comme le talent principal de celui qui parle en public. Celte partie de la déclamation était, chez les orateurs et les comédiens de la Grèce et de Rome , bien plus véhémente que de nos jours, et Roscius passerait chez nous pour un furieux. Le geste était d'une si grande importance sur le théâtre des anciens , que l'on est assez fondé à croire que le langage et l'action étaient souvent séparés l'un de l'autre , ce qui , d'après nos idées modernes , devait produire un effet fort étrange. Un acteur récitait les mots enleur donnant le ton convenable, pendant qu'un autre exécutait les mouvemens et les gestes qui correspondaient à ce que disait le premier. Cicéron nous apprend qu'il s'était élevé une contestation entre Roscius

el lui : il s'agissait de savoir si Cicéron rendrait la même pensée par un plus grand nombre de phrases diverses que Rosci us n'emploierait de gestes clairs et intelligibles pour l'exprimer. Le geste finit par usurper le théâtre ; et, sous les règnes d'Auguste et de Tibère , l'amusement favori du peuple était la pantomime, dans laquelle on n'employait qu'une gesticulation muette. Le public ému versait plus de larmes à ces sortes de représentations qu'aux tragédies ; et ce fut bientôt une telle fureur, que l'on fut obligé de faire des lois qui défendirent aux sénateurs de se livrer à l'étude de la pantomime. On ne saurait douter qu'à cette époque , on ne portât plus loin l'usage des gestes et des inflexions de voix à la tribune et sur le théâtre que dans la conversation ordinaire. Cependant celui qui parle en public doit se conformer avec soin aux habitudes généralement reçues ; et les jeux scéniques dont je viens de parler ne sauraient être goûtés d'une nation dont l'accent et les gestes , dans le langage familier , sont aussi froids et aussi languissans que les nôtres.

Lorsque les barbares eurent envahi l'Italie, et s'y furent répandus de toutes parts , ces peuples , plus flegmatiques, ne conservèrent point les accens , les tons et les gestes que la nécessité avait introduits , et que l'habitude autant que la fantaisie avaient ensuite maintenus si long-temps dans la langue des Grecs et des Romains. Le latin se perdit insensiblement dans leur idiome , et le caractère du langage et de la pronon ciation changea totalement en Europe. On n'eut plus aucun'goût pour l'harmonie des paroles , pour la pompe delà déclamation, et pour les représentations théâtrales.

Le ton de la conversation et celui de la harangue se revêtirent de la simplicité qu'ils ont encore. On n'y reconnut plus ce mélange merveilleux de gestes et d'inflexions de voix qui distinguaient les peuples anciens. A l'époque de la restauration des lettres, le génie des langues se trouvait tellement altéré, les mœurs des peuples étaient si changées, qu'il était devenu trèsdifficile de comprendre ce que les anciens avaient écrit sur leur déclamation et leurs spectacles. Dans nos contrées septentrionales, notre manière de nous exprimer rend les passions avec une énergie sutîisante pour ceux qui ne sont point accoutumés à un parler plus véhément-, mais il est incontestable que des modulations plus variées et des mouvemens plus animés donnent aux sentimens une expression plus vive et plus ardente. Il s'ensuit que, dans la plupart des langues modernes, la prosodie est plus ou moins musicale , suivant la vivacité ou la sensibilité des peuples. Le Français, lorsqu'il parle, varie plus que l'Anglais ses accens et son geste ^ et l'Italien l'emporte , à cet égard , sur le Français. Les peuples de l'Italie se font remarquer aujourd'hui par leur prononciation musicale et leurs gestes démonstratifs.

Après cette dissertation sur l'origine et la prononciation des langues, nous allons, en troisième lieu, parler du style considéré aussi dans son état primitif, et nous le suivrons dans les progrès qu'il a faits successivement. Comme la manière dont les hommes proféraient d'abord leurs mots et conversaient entre eux était à la fois énergique et expressive , et que par leurs cris et leurs gestes ils donnaient de la force aux idées

qu'ils ne pouvaient exprimer qu'imparfaitement, leur langage devait nécessairement être rempli de figures et de métaphores, peu justes sans doute, mais grandes et pittoresques.

En ne considérant les choses que superficiellement, il semblerait que parmi les autres ornemens du style , ces manières particulières de s'exprimer, que l'on appelle figures , ne furent inventées qu'à l'époque où le langage eut atteint un assez haut degré de perfectionnement, où les hommes eurent fait quelques progrès dans la civilisation ; il semblerait que c'est aux rhéteurs et aux orateurs qu'on en doit l'invention. Cependant on s'écarterait bien de la vérité -, car jamais on n'employa plus de figures que lorsqu'on avait très - peu de mots pour rendre ses pensées.

- D'abord , quand les hommes n'avaient pas encore de mots propres pour désigner chaque chose , ils étaient obligés d'employer la même expression pour plusieurs objets, c'est-à-dire de s'exprimer par comparaisons, par métaphores, par allusions et par d'autres moyens qui multipliaient les figures dans le langage. Ensuite les objets sensibles et matériels qui les entouraient étant ceux avec lesquels ils étaient le plus familiarisés , ils leur donnèrent des noms long -temps avant d'en avoir imaginé pour exprimer les dispositions de l'âme, ou aucune espèce d'idée morale ou intellectuelle. Ainsi la langue primitive des hommes , composée seulement de mots qui rappelaient l'idée d'objets sensibles, était nécessairement très- métaphorique ; car pour exprimer un désir, une passion, ou quelque affection de l'âme , n'ayant pas de termes appropriés au sentiment qui les

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occupait, ils étaient obligés de peindre ce qui se passait dans leur âme par allusion à ceux de ces objets sensibles qui y avaient le plus de rapport, et qui pouvaient , en quelque sorte, rendre leurs sentimens intérieurs visibles pour les autres.

Mais la nécessité seulement ne donna pas naissance au style figuré-, lors de la formation des langues , plusieurs autres circonstances y contribuèrent encore. Dans l'enfance des sociétés , l'imagination et les passions exerçaient sur les hommes un bien plus grand empire. Ils vivaient errans et dispersés , n'avaient aucune connaissance du cours naturel des choses, et chaque jour se trouvaient en relation avec des objets nouveaux pour eux. La crainte, la surprise , l'étonnement et l'admiration étaient les émotions qu'ils éprouvaient le plus souvent ; leur langage devait nécessairement se ressentir de cette disposition habituelle de leur âme-, ils devaient être enclins à l'exagération et à l'hyperbole , et portés à décrire chaque objet avec des couleurs bien plus vives et des expressions bien plus énergiques que s'ils eussent vécu au sein d'une société avancée 5 car alors leur imagination eût été plus contenue , leurs passions plus calmes , l'expérience enfin leur eût rendu tous les objets familiers. La manière dont j'ai dit cidêssus que les premiers hommes devaient prononcer les mots , eut encore une grande influence sur leur style. Lorsque les exclamations, les gestes et les inflexions de voix entrent pour beaucoup dans la conversation , l'imagination exercée se déploie davantage, et les passions se développent avec plus d'énergie; nécessairement les affections les plus ardentes se réveil-

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lent ; elles communiquent à la prononciation leur vivacitë, et au style leur chaleur.

Des faits incontestables viennent à l'appui de nos raisonnemens. Le style des langues qui ne sont point formées, et que parlent des peuples encore dans Tenfance, est tout-à-fait hyperbolique et pittoresque. Nous en avons un exemple frappant dans les langues américaines, qui , selon les rapports les plus authentiques , sont pleines d'images. Les Iroquois et les Illinois se servent , dans leurs traités et dans toutes leurs transactions politiques, de métaphores plus hardies et d'un style plus pompeux que ceux que nous^em ployons dans nos ouvrages de poésie (i).

Un autre exemple non moins remarquable, c'est le style de l'Ancien Testament , dans lequel on rencontre à chaque instant des allusions à des objets qui tombent sous les sens. L'iniquité , le crime , est un vêtement souillé de taches ; chercher en vain , c'est se nourrir

(i) Pour donner un exemple de ce style singulier, voici comme s'exprimèrent les chefs des cinqnations duCanadalorsqu'ils conclurent un traité de paix avec les Anglais : « Nous « sommes heureux d'avoir enfoui sous terre la hache rouge « que le sang de nos frères a teinte si souvent. Aujourd'hui , «< dans ce fort, nous enterrons la hache et nous plantons l'ar- « bre de la paix ; nous plantons un arbre dont le sommet s'é- •I lèvera jusqu'au soleil , dont les branches s'étendront au « loin, et seront vues à une grande distance. Puisse-t-il n'ê- «< tre ni arrêté ni étouffé dans sa croissance I Puisse son feuii— « lage ombrager à la fois votre pays et le nôtre ! Préservons " ses racines, et dirigeons -les jusqu'aux extrémités de vos « colonies. Si les Français venaient pour l'ébranler, nous « le sentirions au mouvement de ses racines, qui couvrent la

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de cendres ; une vie coupable es,\.ii7i sentier tortueux; la prospérité est la lumière du Seigneur qui brille sur notre tête. On pourrait citer une foule d'autres exemples semblables. Nous appelons ordinairement cette espèce de style , style oriental , parce qu'il plaît surtout aux peuples de l'orient de l'Europe. La manière de s'exprimer des nations américaines et de beaucoup d'autres peuplades , nous prouve que ce style n'est pas particulier à telle région ou à tel climat , mais qu'il a été commun à toutes les nations alors qu'elles n'avaient encore perfectionné ni leur langage ni leurs relations sociales.

Les observations que nous venons de faire peuvent apporter quelque éclaircissement sur cette espèce de paradoxe, que la poésie est plus ancienne que la prose. Je trouverai l'occasion de discuter à fond cette question, lorsque je traiterai de la nature et de l'origine de la poésie. Il nous suffira de conclure de ce que nous

« terre où nous marchons. Puisse le grand Esprit nous accor- « der de rester tranquilles sur nos nattes, et ne nous obliger « jamais à tirer de la terre la hache pour abattre l'arbre de « paix. Qu'à l'endroit où elle est cachée la terre reste battue « et durcie. Qu'un torrent impétueux roule au-dessous de la « fosse, et entraîne loin de notre vue et le mai et son souve- « nir. — Le feu qui si long- temps brûla dans Albany est «« éteint. Le lit sanglant est purifié, et les larmes sont essuyées <( de nos yeux. Nous renouons aujourd'hui la chaîne d'aï— « liance et d'amitié ; qu'elle brille comme l'argent, et ne se « rouille jamais; qu'aucun de nous ne cherche à en détacher « son bras, » Ces passages sont extraits de l'Histoire des cinq nations indiennes, par Cadwallader Colden. Il paraît, par des docuraens authentiques , que tel était leur style naturel.

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avons dit , que le style de toutes les langues doit avoir été originairement poétique, c'est-à-dire fortement empreint de ce caractère d'endiousiasme et de cette expression métaphorique et pittoresque qui distinguent la poésie.

Le langage , à mesure qu'il fait des progrès , devient plus abondant, et perd peu à peu cet usage démesuré des figures qui caractérisait son enfance. Lorsque les hommes eurent des mots pour exprimer les objets physiques et les choses morales, ils ne furent plus obligés d'avoir recours à tant de circonlocutions. Le style devint plus concis , et par conséquent plus simple. La société, en se perfectionnant, laissa moins d'influence à l'imagination. Cette manière expressive de parler , en modifiant les tons et en multipliant les gestes , devint moins générale ^ l'intelligence , en se développant , dissipait les illusions; les relations entre les hommes devinrent plus fréquentes et plus étendues, et en se transmettant continuellement leurs pensées, la clarté du style fixa principalement leur attention. Les poètes cédèrent aux philosophes le privilège d'instruire les hommes; et ceux- ci , dans leurs dissertations diverses, se servirent de ce style simple et sans ornement que l'on appelle prose. Phérécydes de Scyros passe chez les Grecs pour avoir composé le premier des ouvrages en prose. Cet ancien vernis métaphorique et poétique du langage ne se laissa plus voir dans la conversation habituelle, et fut seulement conservé pour les genres de productions où les ornemens étaient indispensables.

J'ai suivi l'histoire du langage à travers ses dilférentes périodes -, je l'ai considéré dans sa structure originelle,

dans la composition primitive des mots, et dans les manières diverses d'exprimer les pensées ; je vais maintenant l'envisager sous un autre point de vue , celui de l'ordre et de l'arrangement des mots; nous remarquerons qu'à cet égard , la marche de ses progrès a été analogue à celle dont nous venons de suivre les traces.

LECTURE yil.

OKIGIIVE ET PROGRÈS DU LAjSGAGE ET DE l' ÉCRITURE.

Lorsque nous faisons attention à l'ordre dans lequel se présentent les mots qui expriment une pensée ou une proposition quelconque , nous trouvons à cet égard une différence bien remarquable entre les langues anciennes et les langues modernes. Cette observation nous fera mieux discerner le génie du langage , et nous guidera dans le développement des causes des changemens qu'il a subis en passant par les diverses périodes de la civilisation.

Pour nous former une idée juste de la nature de ce changement, il nous faut remonter, comme nous l'avons déjà fait, jusqu'aux premiers essais du langage. Figurons-nous un sauvage qui aperçoit un objet, un fruit, par exemple, dont il désire la possession, et qui prie un de ses compagnons de le lui donner. Si ce sauvage ne sait pas le nom de ce qu'il veut , il s'efforcera de se faire comprendre en indiquant avec vivacité l'objet qu'il désire, et en jetant un cri passionné. S'il a l'habitude de s'exprimer avec des mots , le premier qu'il

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prononcera sans cloute sera le nom de l'objet en question. Il ne dira pas, selon la construction de notre langue, donne à moi ce fruit, mais selon Tordre du latin -.fruit donne à moi , fi^ictian da milii-^ car son attention est entièrement dirigée vers le fruit, objet de ses désirs ; c'est ce fruit qui agit sur sa pensée , c'est lui qui le détermine à parler , et c'est aussi lui qu'il doit nommer d'abord. Cet arrangement des mots est le même que celui des gestes que la nature avait mis à la disposition du sauvage avant qu'il sût s'exprimer autrement: il est certain qu'il ne doit pas hésiter à le suivre.

Accoutumés aujourd'hui à un ordre bien différent , nous donnons le nom d'inversion à cette manière de parler, et nous la regardons comme forcée et peu naturelle. Cependant si cet ordre n'est pas le plus conforme à la logique, c'est au moins le plus conforme à la nature. Il nous est suggéré par l'imagination et le désir, qui nous portent à placer avant tout le nom de l'objet qui les excite. Nous pourrions donc en conclure que cet ordre est celui dans lequel les mots furent arrangés à l'époque où les langues étaient encore dans l'enfance ; et c'est effectivement celui que nous trouvons dans la plupart des langues anciennes , comme le grec et le latin-, c'est , à ce qu'on assure, celui que suivent aussi le russe , le slavon , le gaélique (i), et la plupart des langues que parlent les peuples de l'Amérique.

L'arrangement le plus ordinaire des mots, en latin, consiste à placer d'abord le mot qui exprime l'objet principal de la phrase avec tous ses accessoires , et en-

(i) Langage des montagnes d'Ecosse.

suite la personne ou la chose qui exerce une action sur cet objet. Dans cette phrase de Salluste , lorsqu'il établit une comparaison entre Tâme et le corps : Animi impeiiOj cprporis seivido , magis utimur , Tordre observé rend la pensée bien plus énergique et bien plus frappante qu'elle ne pourrait l'être dans la construction que nous serions obligés d'employer : nous tirons un bien plus grand avantage de l'empire de l'âme que du service du coij>s. L'ordre du latin s'accorde mieux avec la rapidité de l'imagination , qui naturellement se porte d'abord vers l'objet principal, et après l'avoir indiqué, soutient l'attention sur lui pendant le reste de la phrase. Il en est de même dans la poésie :

Justum et tenacem propositi virum, îS'on civium ardor prava jubentium ,

Non vultus instantis tyranni

Mente quatit solklà

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