HORAT
Toute personne de goût doit sentir qu'ici les mots sont placés dans un ordre plus convenable à l'effet que produit chaque objet sur l'imagination, qu'on ne pourrait le faire suivant les règles de notre syntaxe , qui exigeraient que Justum et tenacempropositi virum fût placé à la fin de la phrase, quoique ce soit l'objet principal de la pensée du poète.
J'ai dit qu'en grec et en latin la construction la plus usitée plaçait en premier le nom de l'objet dont est frappée l'imagination de celui qui parle. Je ne prétends cependant pas que cette règle soit sans exception^ l'harmonie d'une période exige quelquefois un autre arrangement, car dans les langues susceptibles de mélodie ,
dans celles dont la prononciation exige des tons divers et des inflexions de voix variées, tels qu'en emploient quelques nations , l'harmonie doit être Tobjet de l'attention la plus scrupuleuse. Souvent .encore la force et la clarté du style , la nécessité d'une adroite suspension altèrent cet ordre et produisent dans l'arrangement des mots certaines variations qu'il n'est pas facile de réduire à un seul principe. Le génie et le caractère de presque toutes les langues anciennes laissaient la plus grande liberté dans la disposition des mots, et permettaient qu'on les plaçât dans l'ordre qui flattait le plus l'imagination. Il en faut cependant excepter la langue hébraïque , dans laquelle les inversions sont extrêmement rares, et qui, par sa construction , se rapproche plus de la langue anglaise que le grec ou le latin.
Toutes les langues modernes de l'Europe ont adopté une syntaxe différente de celle des langues anciennes. Leur prose admet peu de variété dans l'arrangement des mots; l'ordre y est presque toujours le même, et l'on peut dire que cet ordre est celui que la raison a dicté. Dans une phrase, on énonce d'abord le nom de la personne ou de la chose qui agit, ensuite l'action , puis l'objet sur lequel cette action s'exerce-, en sorte que les idées se classent , non d'après le degré d'importance où l'imagination place chaque objet, mais suivant l'ordre indiqué par la nature et la succession du temps.
Un écrivain anglais , pour faire l'éloge d'un grand homme , s'exprimerait ainsi : // m'est impossible de passer sous silence cette douceur inaltérable , cette bonté inouïe et cette rare modération dans l'exercice du pouvoir suprême. Ici c'est la personne qui parle qui