‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 37 sur 38 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

ou femelles sont masculins ou féminins, si nous venons à donner un genre à un objet inanimé , ou à luie idée abstraite, c'est-à-dire si , au lieu de placer devant le nom le pronom it, nous nous servons des pronoms personnels he ou she, nous donnons aussitôt un mouvement au style , et c'est là que la personnification commence. C'est une ressource que nous employons avec succès dans des discours solennels , en parlant de la religion, delà vertu, de notre pairie, ou de quelque autre objet qui a de la noblesse et de la dignité. J'en donnerai un exemple très- remarquable et en même temps très -beau; il est tiré d'un sermon de l'évéque Sherlock. On y voit la religion naturelle magnifiquement personnifiée, et nous pourrons juger de la grâce et de la vivacité que cette figure donne au discours , lorsqu'elle est employée à propos. J'observerai en même temps que l'exemple que je vais citer nous présente cette figure portée au plus haut degré où l'on puisse l'élever en prose , et ne convient , par conséquent , qu'aux compositions dans lesquelles on s'efforce d'atteindre à la plus haute éloquence. L'auteur nous ofiVe un parallèle entre notre Sauveur et Mahomet. u Adresse -toi, dit -il, à la religion naturelle, place « devant ses yeux Mahomet entouré de ses disciples « couverts d'armes et de sang, foulant en triomphe les « dépouilles des milliere d'iiommes qui tombèrent sous « son épée victorieuse. Montre-lui les villes qu'il a li- « vrées aux flammes , les pays qu'il a ravagés, abîmés, « et la misère effroyable où il a plongé les habitans de « la terre. Lorsqu'elle l'aura vu au milieu de ces hor- « reurs, conduis-la dans l'intérieur de Mahomet, laisse-

« lui voir la chambre du prophète, ses concubines, « ses épouses-, laisse -la entendre sa révélation, et « comme il allègue une commission divine pour justi- « fier sa luxure et ses débauches. Lorsque cette vue u l'aura fatiguée, alors montre-lui Jésus humble, doux, <( répandant ses bontés sur les fds des hommes; monu tre-le-lui dans sa plus profonde retraite -, qu'elle le « suive sur la montagne et entende les ardentes priè- « res qu'il adresse à Dieu. Conduis-la à sa table , qu'elle « voie sa sobriété , qu'elle écoute ses paroles divines. « Qu'elle l'attende au tribunal et soit témoin de sa « patience à endurer les railleries et les reproches « injurieux de ses ennemis; mène -la au pied de sa « croix , qu'elle le voie à l'agonie de la mort , qu'elle « entende sa dernière prière , elle est pour ses persé- « cuteurs : Moji père , pardonne -leur, car ils ne « savent ce qu ils font. — Lorsque la religion natuu relie les aura considérés l'un et l'autre , demande- « lui quel est le prophète de Dieu. Mais sa réponse, « nous l'avions déjà ; lorsque par les yeux du centu- « rion , qui se tenait au pied de la croix, elle vit une « partie de cette scène , elle parla de sa bouche , et « dit : Cet homme était vraiment le fils de Dieu. » Voilà qui est plus qu'élégant , voilà qui est véritablement sublime. Tout ce passage est plein de vie, et la figure prend encore de l'élévation lorsqu'à la fm, la religion naturelle , qui jusque - là n'avait été que spectatrice, nous parle tout à coup par la voix du centurion. L'elfet en est d'autant plus heureux que c'est précisément dans les dernières phrases du discours que l'auditeur s'attend à plus de chaleur et à plus de dignité, Los

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autres sermons derévêque Sherlock , et même un grand nombre de sermons anglais , nous offrent une Ibule de passages semblables que nous eussions pu citer comme des exemples de beauté dans ce genre de composition.

Nous n'avons jusqu'ici parlé que de l'effet que produisent en prose les personnifications; elles sont extrêmement fréquentes en poésie, elles en sont même en quelque sorte l'âme et la vie. Tout nous semble animé dans les descriptions d'un poète doué d'une imagination brillante. Aussi Homère, le père et le prince des poètes, est remarquable par l'usage qu'il a fait de celte figure. La guerre , la paix , les dards , les javelots , les villes, les fleuves, tout prend une vie dans ses vers; il en est de même dans Milton et dans Sliakspeare. Ou ne trouve dans aucun auteur une personnification aussi frappante et aussi heureusement placée que celle - ci de Milton , lorsque Eve mange le fruit défendu :

Elle dit, et soudain, ô forfait lamentable! Sur le fruit tentateur porte une main coupable , Le saisit, le dévore ; à peine il est cueilli , D'épouvante et d'horreur la terre a tressailli. La nature en ressent la blessure profonde , Et marque par son deuil la ruine du monde.

Trad. de Delille,

Toutes les circonstances de la vie de l'homme , la pauvreté , la richesse , la jeunesse , la vieillesse , la mélancolie, l'amour , la douleur, la joie, sont susceptibles d'être heureusement personnifiées en poésie. Nous en trouvons de fréquens exemples dans V Allegro et le Penseroso de Milton , dans l'hymne au plaisir de Par-

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ncil , dans les Saisons de Thomsou et dans nos nieiJlenrs poètes. Mais il n'est pas aisé de déterminer les limites dans lesquelles cette figure doit être resserrée en poésie.

Un des plus grands charmes de la poésie , c'est qu'elle nous transporte sans cesse au milieu de nos semblables , en donnant aux objets inanimés une pensée, un sentiment, une action; et sans doute tout le plaisir que nous cause cette espèce de style figuré vient de ce qu'il nous met en rapport avec la nature entière , et nous intéresse aux choses privées de vie, en établissant ini point de contact entre elles et nous , au moyen de cette sensibilité qu'elle lui prête. C'est ce que nous prouve ce magnifique passage de l'Été de Thomson , où, dans la description qvi'il fait du lever du soleil , la vie qu'il prête à toute la nature répand sur la scène le plus grand intérêt.

« Le puissant roi du jour s'avance, il se réjouit à « l'Orient ; il dissipe les nuages, enflamme l'azur des « cieux, verse des flots d'or sur la cime des montagnes, « et fait briller toutes les richesses de la nature. Ses « rayons obliques étincellent sur la rosée des prairies M et colorent les airs; son regard majestueux embrasse « riiorizon ; la lumière dont il inonde la terre se joue « sur les rochers, les coteaux et les tours, et les flots u errans la réfléchissent dans le lointain. Lumière ré- « jouissante, la première et la plus pure des substances <( matérielles, émanation divine, robe resplendissante u de la nature, sans qui la beauté de l'univers serait « ensevelie dans les ténèbres de l'oubli , salut ! Et loi, « soleil, âme des mondes qui t'environnent, image écla-

« tante de ton crdateur, puissé-je dignement chanter « ta gloire ! » (Trad. de M. Deleuze. )

Le même effet est remarquable dans ce beau passage de Milton :

Sa docile pudeur m'abandonne sa main ,

Je la prends , je la mène au berceau de l'hymen ,

Fraîche comme l'aurore, et rougissant comme elle;

Tout me félicitait en la voyant si belle.

Pour nous , ces globes d'or qui roulent dans les cieux

Épuraient leurs rayons et choisissaient leurs feux.;

Les oiseaux par leurs chants, l'onde par sou murmure ,.

A fêter ce beau jour invitaient la nature ;

Les coteaux , les vallons semblaient se réjouir,

Les arbres s'incliner, les fleurs s'épanouir :

Zéphire nous portait ses fleurs fraîches écloses ,

De son aile embaumée il secouait les roses ;

Des plus douces vapeurs l'encens délicieux

£n nuage odorant s'exhalait vers les cieux.

^ Trad. de Delille.

Il nous reste à parler du troisième et du plus haut degré où puisse s'élever la personnification, celui par lequel on attribue aux objets inanimés la faculté, nonseulement de penser et d'agir, mais encore de nous parler ou d'écouter les paroles que nous leur adressons. Quoique dans quelques occasions rien ne nous semble plus naturel, cependant cette espèce de personnification est celle dont l'usage est le plus difficile 5 c'est effectivement la plus hardie de toutes les figures de rhétorique, elle sert d'expression aux passions lés plus fortes, et l'on ne doit l'employer que lorsque ^me est parvenue au plus haut degré de chaleur et d'agitation. La personnification momentanée d'un être privé de vie , qui agit comme s'il était animé, peut procurer quelque

plaisir, même au milieu d'une froide description, pourvu qu elle ne fasse pas sortir l'esprit trop brusquement de la série habituelle de ses idées; mais il faut qu'il se trouve fortement ému , qu'il soit jeté bien loin du cercle accoutumé de ses pensées pour'se figurer un objet insensible si bien personnifié, qu'il nous écoute et nous réponde. Toutes les passions, cependant, se plaisent à employer cette figure, et non-seulement l'amour, la fureur, l'indignation, mais encore celles dontl'ettet est de nous abattre , comme le chagrin , le remords , la mélancolie. Toutes en effet cherchent à se répandre au dehors, et si elles ne trouvent aucun objet animé auquel elles puissent exprimer leur agitation , elles ne gardent point le silence; elles préfèrent s'adresser aux bois, aux rochers , aux êtres les plus insensibles, surtout s'ils se trouvent avoir quel([ue rapport avec la cause qui a porté le trouble dans l'esprit. Voilà pourquoi la poésie, si favorable au langage des passions, nous en offre une foule d'exemples de la plus grande beauté. Tels sont entre autres, dans Milton, ces adieux si louchans qu'Eve adresse au paradis qu'elle va quitter pour toujours :

O coup plus rigoureux qu^Ja perte du jour !

C'en est donc fait! il faut les quitter sans retour

Ces beaux champs, ces beaux lieux oii j'ai reçu la vie !

Lieux eharmans que le ciel n'a pu voir sans envie !

Hélas ! jusqu'à la mort dans ces réduits secrets

J'ai cru pouvoir nourrir mes douloureux regrets !

Je n'emporterai doue , ô terre fortunée ,

Que le remords cruel de l'avoir profanée !

O vous , objets chéris de mes soins assidus !

Adieu , charmantes fleurs , je ne vous verrai plus

Aux rayons du soleil présenter vos calices , Du printemps près de vous épier les prémices, A vos jeunes tribus assigner leurs cantons , Cultiver votre enfance et vous donner des noms î Quel autre soutiendra vos tiges languissantes? Qui viendra vous verser des eaux rafraîchissantes? Hélas! chaque matin je courais vous revoir, Je vous soif^nais le jour, vous visitais le soir ; Des eaux du paradis j'entretenais vos charmes , Et mes yeux maintenant vous arrosent de larmes.

Trad. de Dci.ille.

Voilà bien le langage de la nature, le langage de la passion dans une femme. Il iaut observer que les aflections douloureuses aiment surtout à employer cette figure dans leur expression ; ainsi Philoclète , dans Sophocle , au milieu de son désespoir, parle aux rochers et aux antres de Lemnos :

ii ).ifi£vé; , w îrDoS)./îTé; , oi Çvvousrtat ©Tjocdv ooîiwv , ci xaTaopwYî; TTîTpat , Yfttv TO^'* où '/ap àXXov oè(î' ôrw le-^w k'jx/Xy.io^v.i 7:y.oovui ToiçslwGoTt, z. t. X.

O rochers , ô rivages !

Vous mes seuls compagnons , ô vous monstres sauvages ! (Car je n'ai plus que vous à qui ma vois , hélas ! Puisse adresser des cris que l'on n'écoute pas , ) Témoins accoutumés de ma plainte inutile, Voyez ce que m'a fait le fils du grand Achille.

Lahaupe.

Non - seulement la poésie nous en ofire un grand nombre d'exemples j mais combien même de personnes sur le point de mourir adressent deS adieux passionnés au soleil, à la lune, aux étoiles et aux autres objets inanimés qui les environnent!

Il faut observer deux règles bien essentielles dans

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l'emploi de celte espèce de personnification. La première, c'est de ne s'en servir que si l'on y est excité par la violence de la passion , et la quitter dès que la passion commence ù languir. Cest un de ces grands ornemens qui ne sont bien placés que dans les parties les plus vives et les plus animées d'une composition, et qui, là même, ne doivent être encore employés qu'avec une extrême modération.

La seconde règle prescrit de ne personnifier aucun objet qu'il n'ait par lui-même quelque dignité, et ne soit susceptible de produire un heureux effet au degré d'élévation où l'on veut le placer. Cette règle doit s'observer rigoureusement, même dans les moindres personnifications, mais surtout lorsqu'il s'agit d'adresser laparole à l'objet personnifié. Il est natui'ël d'interroger le corps d'un ami que la mort vient de nous ravir, mais il serait ridicule de s'adresser aux habits qu'il portait. C'est ainsi qu'il est peu convenable a la dignité d'une passion de s'adresser à l'une des parties du corps comme si elle était animée, et c'est la raison qui me fait condamner ce passage de la belle épître d'Héloïse à Abélard , par Pope.

tt Nom cher et fatal, je ne veux plus te prononcer , « ne passe plus ces lèvres que la religion a consacrées « au silence. Cache-le, mon cœur, mon cœur où le sou- « venir trop chéri d'Abélard se mêle avec l'idée de « Dieu. O ma main, ne l'écris pas!.... Mais déjà ce « nom s'oflfre à mes yeux 5 eHacez-le, mes larmes. »

Ici plusieurs objets, plusieurs parties du corps sont personnifiées , et le poète leur adresse à tous la parole. D'abord c'est le nom d'Abtlard ; nom cher et fatal.,.,

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et 1 011 ne peut raisonnablement le reprocher à Fauteur, car souvent le nom d'une personne étant mis à la place de la personne même , et rappelant les mêmes idées, ce nom peut, avec dignité , supporter la personnification. Ensuite Héloïse se parle à éile-même et personnifie son cœur pour lui dire : cache- le, mon cœur.... Comme le cœur est la plus noble partie de l'organisation de Thomme, et que souventon le met k la place de l'âme ou des aflections , il n'y a rien encore ici pour la critique. Mais lorsque de son cœur elle en vient à sa main , et la prie de ne pas écrire le nom de son amant, voilà qui est forcé et hors de nature. Une main personnifiée n'a rien de noble et n'appartient pas au style d'une véritable passion. La figure enfin perd toute sa dignité , lorsque ensuite elle exhorte ses larmes h effacer ce que sa main vient d'écrire. Il y a ici un air d'affectation que la passion ne saurait jamais prendre, et qui, d'ailleurs, n'est pas du tout en harmonie avecl'expressiou de tendresse répandue sur chaque vers de cet excellent poème.

Dans les compositions en prose, on ne doit se servir de cette figure qu'avec la plus grande réserve et une extrême précaution; ici Timagination ne peut prendie lui aussi libre essor qu'en poésie. Pour élever une passion au plus haut degré, la prose n'offre point comme la poésiela ressource du nombre, ni celle de la couleur brillante du style. On y peut cependant interroger les objets inanimés , mais ce ne doit être que dans les discours de la plus haute éloquence. Il n'est pas déplacé qu'un orateur s^dresse à la religion, à la vertu, à sa patrie, à une ville, ^ une province t[ui aura souffert

quelque grande calamité ou qui aura été le théâtre de quelque action mémorable. Mais ne perdons pas de vue que ce sont les plus grands efforts que puisse faire l'éloquence, et qu'ils ne doivent être tentés que parles écrivains doués d'un génie extraordinaire. Car si l'orateur qui veut nous émouvoir n'y réussit pas , il devient ridicule. Rien n'est plus froid, rien n'est plus triste, qu'une prétention maladroite et déplacée à employer certaines personnifications, surtout si Ton y persiste trop long-temps. Nous voyons les tentatives pénibles d'un écrivain ou d'un orateur pour parler le langage d'une passion que lui-même ne sent point, et qu'd ne saurait nous faire sentir. Nous restons non -seulement froids , mais glacés 5 et , au lieu d'être transportés d'enthousiasme , nous critiquons à loisir la ridicule figure que fait l'objet qu'on a voulu personnifier. Un assez grand nombre d'écrivains français, et particulièrement Bossuet et Fléchier dans leurs sermons et dans leurs oraisons funèbres, ont employé la personnification avec autant d'énergie que de noblesse. Leurs ouvrages méritent éminemment d'être consultés à cet égard, et, en général , pour tous les autres ornemens du sfyle. Il ' est vrai que l'ardeur et la vivacité du génie des Français convient mieux à ce genre d'éloquence animée , que le génie plus correct , mais aussi plus flegmatique des Anglais, qui, dans leurs ouvrages en prose, ont rarement atteint aux plus grandes hauteurs du style (1).

(i) Dans les Oraisons funcbrcs de M. Bossuet, que je considère comme un des plus beaux chefs-d'œuvre de réloqucnce moderne, on trouve souvent des prosopopées et des apostrophes toujours traitées d'une manière supérieure. Ainsi , par

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Nous ne nous arrêterons pas plus long-temps sur les diOérentes espèces depersonnifications ou prosopopées.

L'apostrophe est une figure qui a tant de rapports avec la prosopopée , que nous n'en dirons que peu de mots. Elle consiste à s'adresser à une personne absente ou morte, comme si elle était devant nous et qu'elle nous écoutât, et diffère si peu delà figure par laquelle on s'adresse à un objet inanimé, que souvent l'une et

«•xeraple, dans son Oraison funùbre de Marie- Antoioelte il'AutricKe , reine de France , l'orateur prédit à Alger les îiVisnlages rjne Louis xiv va remporter sur cette ville : « Avant <i hii la France, presque sans vaisseaux , tenait en vain aux '< deux mers ; maintenant on les voit couvertes , depuis le le- <i vant jusqu'au couchant, de nos flottes victorieuses, et la <• hardiesse française porte partout la terreur avec le uom de " Louis. Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vainqueur, Al- « ger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton « cœur avare. Je tiens la mer sous mes lois , et les nations sont «« ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la con- « fiance; mais ui te verras attaqué dans tes murailles, comme << uu oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses ro— <• chers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. « Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu « accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son << glorieux empire. Tes maisons ne sont plus qu'un amas de " pierres. Dans ta brutale fureur , tu te tournes eontre toi- " même, et tu ne sais comment assouvir ta rage impuissante. •i JMais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes éton- " nés s'écrient par avance : (jui est semblable à Tyr? Et « toutefois elle s'est tue dans le milieu de la mer ; et la naviga- « tion va être assurée par les armes de Louis. » Dans un autre passage de la même oraison , il apostrophe l'Ile des Faisans , devenue célèbre par le Traité des Pyrénées et le mariage d'une princesse d'Espagne avec le roi de France : « lie pa-

Taulre sont indistinctement appelées apostrophe. L'apostrophe est cependant un peu inférieure à la prosopopée du troisième degré ^ car il faut moins d'efforts d'imagination pour nous supposer en présence d'une personne morte ou absente , que pour animer des êtres insensibles , au point de supposer qu'ils nous entendent. Ces deux figures, pour sembler naturelles, doivent être suggérées par la passion , car l'une et l'autre

" cifiquo où se tloivenl leiiniuer les (llircrends de deux grands « empires à qui tu sers de limites : île éternellement niémo- « rable par les conférences de deux grands minisires, où l'on » vit développer toutes les adresses et tous les secrets d'une « politique si différente; où Tun se donnait du poids par sa « lenteur, et Tautre prenait l'ascendant par sa pénétration; « auguste journée, où deux fières nations 'ong-temps enne- <i mies, et alors réconciliées par Marie -Thérèse, s'avancent « sur leurs confins, leurs rois à leur tête, non plus pour « se combattre, mais pour s'embrasser; où ces deux rois « avec leur cour d'uue grandeur, d'une politesse , et d'une « magnificence, aussi bien que d'une conduite si différentes, « furent l'un à l'autre et à tout l'univers un si grand specla- « cle ; fêtes sacrées, mariage fortuné, voile uuptial, béné- '< diction, sacrifice, puis — je mêler aujourd'hui vos céré- «1 monies et vos pomjies avec ces pompes funèbres, et le " comble des grandeurs avec leurs ruines? » Dans l'Oraisou funèbre de la reine d'Angleterre, qui peut-être est ïe plus beau des discours de Bossuet, après avoir raconté tout ce qu'elle a fait pour secourir son malheureux époux, il termine par cette belle apostrophe : « O mère , ô femme, ô K reine admirable et dic;ne d'une meilleure fortune, si les M fortunes de la terre étaient quelque chose I Enfin il faut « céder à votre sort. Vous avez assez soutenu l'Elat qui est " attaqué par une force invincible et divine : il ne reste plus « désormais, sinon que vous teniez forme parmi ses ruines. »

35o COURS DE RHETORIQUE

ne sont que Texpression des passions les plus fortes ou des émotions les plus vives. Les poètes font un fré- ([uent usage de l'apostrophe ^ en voici une de Virgile :

Percunt Hypanisquc , Dymasqiic , Confixi à sociis ; nec te tua plurima, Panlheu , Labentera pietas, nec Apollinis infula, texit.

Hypanis et Dymas tombent aux noirs abîmes ; Et toi, Panthée , et toi, ton vêtement divin Et tes propres vertus te protègent en vain.

DEtlLLE.

Les poèmes d'Ossian présentent un grand nombre de lielles apostrophes : « O fdie d'Inistore , arrose de tes « pleurs les rochers battus par les vents. Penche sur les « ondes ta tête charmante, ô toi qui es plus belle que « l'esprit des coUines lorsque, dans le silence de Mor- « ven , il passe à midi porté sur un rayon. Il est tombé, « ta jeunesse est flétrie, tes couleurs ont disparu sons « le glaive de Cuchullin. »

On trouve dans Quintilien un bel exemple d'apostrophes en prose -, c'est dans son sixième livre, lorsqu'il s'adresse d'une manière si touchante à son fds, qu'une mort prématurée lui a enlevé pendant qu'il travaillait à l'ouvrage qui a immortalisé son nom : « Nam quo ille u anirao, qua medicorum admiratione, mensium octo « valetudinera tulit ! ut me in supremis consolatus est ! « Quàm etiam jàm deficiens, jàmque non noster, ip- « sum illum alienatre mentis errorem circa solas litteras « habuit. Tuosne ego , ô mesc spes mânes ! labentes « oculos , tuum fugienteni spiritum vidi ! Tuum coqius « frigidum, exangue, complexus, aniraam reciperc, au- « ramque conimunem haurire ampliùs potui ? Te ne ,

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« consulari niiper atloptione ad omnium spes honoriim « patris admotum ; te , avunculo pr.netori generum dcs- (( tinatum 5 te omnium spem 5 attic-ie eloquentifc candi- « datum, superstes parens tantùra ad pœnas, amisi. d Dans ce passage, Qaintilien déploie le gdnie d'un véritable orateur, comme dans d'autres endroits il a montré celui d'un judicieux critique.

L'imagination brillante des Orientaux aimait à reproduire ces fjgyres hardies, qui donnent la vie et le sentiment à des objets inanimés. Aussi les écritures sacrées en sont-elles remplies. « O mucro Domini , usqnoa quô non quiesces? ingredere in vaginam tuam , refii- <t gerare et siie. — Quomodo quiescet, cùm Dominus « prœceperit ei adversùs Ascalonem , et adversùs mari- « timas ejus regiones, ibique condixerit illi. » ( Jérémie, cap. 47 » f 6> 7.) Je ne veux pas omettre cette occasion de citer un autre passage dans lequel sont rassemblées un grand nombre d'idées sublimes et de figures hardies ; il serait difficile d'en trouver davantage réunies en si peu de lignes. C'est au 4o* livre d'Isaïe , où le prophète décrit 1^ chute de l'empire d'Assyrie : « Sûmes parabolara istam contra regem Babylonis , et « dices : quomodo cessavit exactor, quievit tributum ? « Contrivit Dominus baculum impiorum, virgam domi- « nantium, — ccedentem populos in indignatione « plagâ insanabili , subjicientem in furore gentes , per- « sequentem crudeliter. — Conquievit et siluit omnis « terra , gavisa est et exulta vit 5 — et abietes quoque « lœtatae sunt super te , et cedri Libani : ex quo dor- « misti , non ascendet qui succidat nos. — lufernus « subter conturbatus est in occursum adventûs tui ,

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« sascitavit tibi giganles. Omnes principes terras sur- <i rexerunt de soliis suis, omnes principes nationum. <( — Universi respondebunt , et dicent tibi : et lu , vulu neratus es sicut et nos, nostiî similis efFectus es, • — « Detracla est ad inferos superbia tua ^ concidit cadaver « tuum : subler te sternitur tinea, et operimentum u tuum erunt vernies. — Quomodô cecidisti de coelo , « Lucifer, qui manè oriebaris? corruisti in terram, qui <c vulileraljas gentes ? — Oui dlcebas in corde tuo : in « cœlum conscendam , super as Ira Dei exallabo solium « meum, sedebo in monte testamenti, in lateribus <* aquilouis. — Ascendam super aititudinem nubiiim , <c similis ero altissimo : — verùm tamen ad infernuni « detraheris in profundum laci : — qui te viderint ad « te inclinabuntur, teque prospicient : numquid isle « est vir c[ui conlurbavit terram, qui concussit re- « gna, — qui posuit orbem desertum, et urbes ejus « destruxit , vinctis ejus non aperuit carcerem ? — 0:n- « nés reges gentium universi dorraierunt in gloriâ, vir u in domo sua. — Tu autem projectus es de sépulcre « tuo, quasi stirps inutilis pollutus, et obvolutuscum « his qui interiecti sunt gladio , et descenderunt ad « fundamenta laci, quasi cadaver putridum. » (Cap.xiv, f i^et seq.) Tout ce passage est sublime. Que tl'objets divers y sont animés ! Nous entendons les Hébreux , les sapins et les cèdres du Liban, les ombres des rois (jui ne sont plus, le monarque de Babylone , et ceux qui ont vu son cadavre. Chacun parle à son tour 5 chacun joue sans confusion le rôle qui lui convient.

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