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LECTURE XVI

DE l'hYPEUEOLE, DE l'A PEUSOAKIFICATIOIV ET DE

l'apostrophe.

La figure dont nous allons actuellement nous occuper s'appelle hjperhole ou exagération. Elle consiste à agrandir un objet, et à le faire sortir des justes proportions que lui a données la nature. On peut tantôt la considérer comme un trope , tantôt comme une figure de pensée, et c'est ici que la différence entre fun et l'autre commence à devenir presque insensible. Mais pour la ressaisir, nous n'aurons pas recours à des subtilités métaphysiques. Que fhyperbole soit donc un trope ou une figure, ce qu'il y a d'évident, c'est que cette manière de parler est puisée dans la nature : car dans toutes les langues , et même dans la conversation ordinaire, les expressions hyperboliques, telles que léger comme le vejit, blanc comme la neige y et autres semblables, reviennent à chaque instant. Nos formules de complimens ne sont pour la plupart que d'extravagantes hyperboles. Qu'une chose quelconque soit dans son genre remarquable par sa bonté ou sa grandeur, nous sommes prêts aussitôt à lui accorder quelque épithvte bien exagérée, et à en faire la chose la plus grande ou la meilleure que nous ayons jamais vue. L'imagination a une secrète tendance à se développer en agrandissant l'objet dont elle s'occupe, et en le portant au plus haut degré où il puisse s'élever. Les langues ont

plus ou moins d'expressions hyperboliques , selon que les peuples qui les parlent ont l'imagination plus ou moins vive. Voilà pourquoi les jeunes gens se plaisent à les prodiguer; voilà pourquoi le langage des Orientaux était bien plus chargé d^hyperboles que celui des Européens, naturellement plus flegmatiques, ou, si vous le préférez, dont l'imagination était mieux réglée^ voilà pourquoi nous devons nous attendre à trouver plus de figures chez les écrivains des premiers âges ou des premières périodes des sociétés. L'expérience et les relations sociales calment lardeur de l'imagination, et donnent quelque chose de plus sévère et de plus correct à la manière de s'exprimer.

Les expressions exagérées auxquelles nos oreilles sont accoutumées , ne produisent presque plus surnous l'effet d'une hyperbole. En un instant nous en retranchons ce qu'il faut, et les réduisons à leur juste valeur. Mais lorsqu'il y a quelque chose de frappant et d'extraordinaire dans une expression hyperbolique , c'est alors une figure de langage qui fixe notre attention ; et il faut observer qu'à moins que l'imagination du lecteur ne soit disposée à s'élever à la hauteur de l'hyperbole, elle en est toujours fatiguée ou blessée; car il semble qu'on lui fasse une espèce de violence , et qu'on la contraigne à sortir de sa situation ordinaire, lorsqu'elle ne s'y trouve aucunement disposée. Aussi l'hyperbole est-elle une figure dont femploi convenable est fort difficile 5 on ne doit ni l'employer trop souvent , ni s'y arrêter trop long- temps. Il est certain qu'elle produit un très-bon effet dans quelques occasions ; car, ainsi qu'on l'a observé plus haut , elle vient naturelle-

ment sous la plume de l'écrivain dont l'imagination est vive ou ardente; mais lorsqu'elle se présente hors de propos , ou qu'elle se reproduit trop fréquemment, elle donne à la composition un air froid et affecté; elle est alors la ressource d'un auteur sans moyens, et de celui qui décrit des objets dépourvus de dignité, ou à la dignité desquels ne pouvant s'élever par des expressions simples et mesurées, il en emploie qui' sont boursoufflées ou ridiculement exagérées.

Il y a deux sortes d'hyperboles : les unes servent dans les descriptions, les autres sont suggérées par la chaleur de la passion. Ces dernières sans doute sont bien préférables ; car si l'imagination est portée à exagérer les proportions des objets, la passion y est aussi portée , mais avec bien plus d'énergie, et c'est ce qui nonseulement excuse la hardiesse des figures, mais encore les fait paraître plus naturelles et plus justes. Toutes les passions, sans en excepter une seule, l'amour, la terreur , l'étonnement , l'indignation, même le chagrin, jettent de la confusion dans les idées, exagèrent les causes qui les inspirent , et s'expriment naturellement par hyperboles. Aussi, avec telle force que soient rendus dans ces vers traduits deMilton les sentimens qui agitent le Prince des ténèbres, on n'y trouve rien qui ne semble naturel et convenable. Ils nous offrent la peinture d'une âme en proie à la rage et au désespoir :

Où me cacher? où fuir son po»ivoir souverain ,

Son œil inévitable et sa terrible main ?

Sa puissance est sans borne, et mon malheur Fégalc.

Vainement j'ai brisé ma prison infernale :

Ah ! l'enfer véritable est au fond tic mon cœur ;

Lui - même est un enfer creusé par ma fureur ;

33o COURS DE RHETORIQUE

Gouffre plus tffrajant, plus <lévorantc abîme, Que l'antre épouvantable ou m'a plonge le crime. Près de lui , je le sens , l'enfer même est un ciel.

Trad. de Delille. Paradis perdu , liv. it.

Quoique les hyperboles puissent être admises dans les descriptions, il faut cependant n'en user qu'avec beaucoup de réserve , et ne pas les présenter trop brusquement , afin que l'esprit du lecteur puisse les suivre. Il est donc nécessaire , ou que l'objet décrit soit de la nature de ceux qui frappent fortement riraai,^ination et la dispose à sortir de son état ordinaire, ou que l'art de l'écrivain sache nous enflammer peu à peu , et nous préparer à concevoir de l'objet des idées aussi grandes que celles qu'il veut lui-même nous donner. Lorsqu'un poète décrit une tempête ou un tremblement de terre , lorsqu'il nous transporte au milieu d'une bataille , il peut , sans nous déplaire, se servir d'hyperboles ^ mais s'il ne nous peint que le chagrin d'une femme, il est impossible qu'une exagération aussi extravagante que celle que renferment ces vers d'un de nos poètes tragiques (i) ne fasse pas éprouver une espèce de dégoût : « Je la trouvai étendue sur le plancher; elle était « dans l'orage de la douleur, cependant elle était tou- « jours belle. Elle versait une si prodigieuse quantité « de larmes, que si le monde eût été embrasé, elles « eussent sufli pour noyer la colère du ciel et éteindre « l'incendie de l'univers.»

Voilà qui n'est que boursoufflé. La personne même en proie à la douleur pouvait encore se permettre qucl-

(i) Lee.

ques fortes hyperboles 5 mais lorscfue ce n'est que le spectateur qui en fait le récit , il ne peut jouir d'autant de liberté , parce que Ton suppose que la personne exprime des sentimens qui l'agitent , tandis que celui qui parle ne fait que donner une description , et il doit prendre , ainsi que le veut la nature, un ton bien moins élevé. C'est une distinction qui est échappée à un grand nombre d'écrivains, quoique la raison en soit bien évidente.

En supposant qu'une hyperbole ne soit point déplacée, il mesemble qu'on ne peut déterminer, par aucune règle précise, les proportions dans lesquelles elle doit rester; le bon sens et le goût sulTisent pour indiquer le point au -delà duquel ce n'est plus qu'une extravagance. On peut signaler Lucain comme l'auteur le plus rempli d'hyperboles excessives. Les poètes latins , en adressant des compllraens à leurs empereurs, entassez Tusage de leur demander dans quelle partie du ciel ils voudront fixer leur séjour lorsqu'ils seront devenus des dieux, et Virgile n'alla déjà que trop loin en disant à Auguste :

Tibi bracbia contraint in{jens Scorpius , et cœli justa plus parte relinquit.

Ceoi-g. lib. I.

Le Scorpion brûlant, déjà loin d'Erigone, S'écarte avec respect et fait place à ton trône.

Delille.

Mais ce n'était pas assez pour Lucain -, résolu de surpasser tous ses prédécesseurs , il prie très-sérieusement Néron de ne pas choisir sa place trop près de l'un des deux pôles , et d'occuper le juste milieu du ciel , de

peur que de Tua ou de Fautrc côté son poids ne rompe réquilibie de l'univers :

Sed neque in arctoo sedem tibi lerjeris oibe Nec polus aversi calidus quà mergctur austrî; iElheris immensi partem si prcsscris unain Sentiet axis onus. Librati pondéra cœli Orbe tene medio : pars œtheiis illa sercni Tota vacet , nullœque obstent à Cœsare nubes.

Phars. lib. i, v. 53.

Ces pensées , que les Français appellent outrées , viennent toujours d'un faux élan du génie. On en trouve \\\\ trop grand nombre chez les écrivains espagnols et africains-, et c'est de ce geiii'e qu'est cette épitaplie composée par ini Espagnol pour le tombeau de Charles V:,

Pro tuaiulo ponas orbem , pro tegmine cœlum , Sideia pro facibus, pro lacrymis maria.

De telles pensées imposent quelquefois par leur éclat ou leur hardiesse; mais il ne peut y avoir rien de beau là où le bon sens et la raison sont violés d'une manière si choquante. Les auteurs d'épigraphes (i) tombent souvent dans ce genre de faute, et font reposer tout le mérite de leur ouvrage sur la force de l'hyperbole. Telle est celle-ci du docteur Pitcairn , au sujet de la Hollande conquise sur l'Océan :

Tellurem fecere dii, sua littora Belgae; Immensœque molis opus utrumque fuit.

(i) En français nous donnons ordinairement le nom d'ty^if^raphe à ces sentences ou devises que quelques auteurs mettent au frontispice de leurs ouvrages, et qui en indiquent Tobjct; mais ce mot s'applique ausi>i aux inscriplions qu'on

En voici assez sur l'hyperbole. Venons-en maintenant à ces sortes de figures qui ne consistent que dans la pensée, et où les mots sont pris dans leur sens ordinaire et littéral.

Nous devons, sans doute, mettre au premier rang la personnification , figure par laquelle on attribue le mouvement et la vie aux choses inanimées. On l'appelle, en terme de rhétorique, prosopopée; mais, comme le moi personnification exprime la même idée et convient mieux à notre langue, nous ne la nommerons pas autrement.

Cette figure est d'un usage fort général, et c'est dans la nature même de l'homme qu'elle a sa source. Au premier coup d'œil, et prise abstractivement , elle semble d'une extrême hardiesse, et voisine de l'extravagance et du ridicule. En effet, rien ne paraît sortir davantage de notre manière ordinaire de penser, que de parler de pierres, d'arbres, de champs et de rivières, comme si c'étaient des créatures vivantes , et de leur attribuer des réflexions , des sensations, des sentimens et des actions. Il semble d'abord que ce ne puisse être qu'un jeu d'une imagination puérile peu fait pour fixer l'attention d'un homme de goût. Cependant il n'en est pas ainsi. Bien loin qu'une personnification placée à propos produise un etfet ridicule, elle nous plaît, au contraire, et nous la trouvons très-naturelle-, il n'est pas même nécessaire qu'il s'^agisse de passions très-

mct sur un bâtiment pour en indiquer l'usage ou marquer le temps de sa construction , et encore à ces petites pièces de vers destinées à consacrer le souvenir d'un événement.

exaltées. Lespoésiesles moins ambitieuses , celles même du genre le plus gai, en sont remplies. La prose la soullre aussi , et on l'emploie quelquefois jusque dans la conversation ordinaire. Quand nous disons : la terre est altérée j la plaine fertile nous sourit; lorsque nous parlons d'une ambition infatigable , d'une maladie cv-weZ/e^cesexpressionsmontrentlafacdité avec laquelle l'esprit donne aux choses inanimées des qualités qui n'appartiennent qu'aux créatures vivantes, et s'accoutume aux abstractions que lui-même a formées.

En effet, il est vraiment remarquable combien l'esprit humain a de penchant à prêter une vie aux objets inanimés. Que ce soit l'effet d'un principe inhérent à notre organisation , ou d'un secret penchant à chercher dans les objets extérieurs des pensées et des affections analogues aux nôtres , ou enfin l'effet de toute autre cause , toujours est-il qu'une émotion qui nous agite , quelque faible qu'elle soit , nous porte à croire momentanément à la vie de l'objet qui la produit. Qu'un homme , en faisant un faux pas , se donne une entorse , ou se blesse le pied contre une pierre 5 dans ce premier moment, dont il n'est pas le maître, il se sentira porté à mettre la pierre en morceaux , ou à l'apostropher par des expressions violentes , comme si elle lui avait fait mal volontairement. Lorsque nous sommes depuis long- temps accoutumés à la vue de certains objets qui ont fait une profonde impression surnotre imagination, comme une maison où nous avons passé quelques années agréables , des champs , des bois , des montagnes , qui nous ont offert de délicieuses promenades , si nous les quittons , et que surtout nous ayons perdu l'espé-

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rance de les revoir jamais , nous avons de la peine h ne pas sentir quelque chose de ce que nous éprouverions en nous séparant de vieux amis 5 ils nous paraissent animés , ils sont devenus pour nous des objets d'affection, et, au moment où nous nous en éloignons , il ne nous semble pas du tout ridicule de leur adresser la parole , et de leur faire véritablement nos adieux.

Ce besoin de donner une vie aux objets inanimés , surtout à ceux qui nous frappent par leur grandeur ou leur magnificence, exerce sur nous une telle influence, que je ne doute pas qu'il ne faille y rapporter cette multitude de divinités dont les païens avaient peuplé le monde. Les dryades , les naïades, les génies prolecteurs des bois, ceux qui présidaient aux rivières et aux fontaines , n'étaient , dans ces premiers siècles , que les enfans d'une imagination vive. Après avoir donné , par la pensée , une vie à ceux des objets qui , dans une campagne , plaisent le plus , on fut aisément conduit à leur attribuer quelque chose de divin, à croire que quelque pouvoir, quelque génie invisible les habitait, ou leur était attaché d'une manière quelconque. Tout cela devait paraître séduisant à l'imagination , et il ne faut que bien peu de chose pour accréditer une opinion que l'imagination favorise.

Ce que nous venons de dire démontre assez bien comment il arrive que la personnification joue un rôle si important dans tous les genres de composition, lorsque l'imagination ou les passions y entrent pour quelque chose. Fort souvent elle n'est que leur pure expression , et c'est pour cela que nous devons nous y arrêleret l'examiner avec soin. Celle figure a trois degrés

ditrérens ; il est bon de les observer et d'en bien faire la distinction , afin de déterminer avec exactitude leur propriété et leur usage. Le premier degré, c'est lorsque des propriétés ou des qualités de créatures vivantes sont attribuées à des objets inanimés-, le second, lorsque ces objets inanimés sont représentés comme agissant, ou comme s'ils étaient doués de la vie ; le troisième, lorsqu'on leur suppose la faculté de nous parler, ou d'écouter ce que nous leur adressons.

Le premier et le moins élevé des degrés de cette figure consiste à attribuer à des objets inanimés quelques-unes des qualités qui n'appartiennent qu'à des créatures vivantes. Lorsqu'on l'emploie ( et on le forme le plus ordinairement par un ou deux mots, ou par une seule épithète ajoutée au nom de l'objet, comme tempête furieuse y maladie cruelle ) , il donne au style si peu de mouvement , que le discours le plus ordinaire n'en reçoit presque aucune force. C'est un degré si peu important de personnification que l'on peut douter même qu'il en mérite le nom , et qu'on ne devrait peutêtre le placer qu'au rang de ces simples métaphores qui échappent à une composition rapide. Néanmoins, lorsqu'il est heureusement placé , il ajoute quelque beauté à une expression, ou lui donne de la vivacité, comme dans ce vers de Virgile :

Aut conjurato descendens Dacus ab Istro.

Georg. 1. II , V. 474-

l'épithète conjurato , appliquée au nom d'une rivière, est infiniment plus poétique que si elle avait été donnée au personnage, et qu'il y eût :

Aut conjuratus descendens Dacus ab Istro.

Il ne faut que bien peu de goût pour sentir la dilTt;rence de ces deux vers.

Le second degré de cette figure consiste à prêter aux objets inanimés des actions que pourraient seuls exécuter des êtres doués de la vie. Ici la personnification fait un pas de plus, et devient très-sensible^ la force de cette figure est proportionnée à la nature de faction que nous attribuons à l'objet et aux circonstances dans lesquelles nous le représentons. Lorsqu'elle est de quelque étendue , elle ne convient qu'aux harangues préparées et aux discours où Ton vise à la plus haute éloquence; elle peut être employée dans des sujets bien moins élevés, si Ton ne s'y arrête qu'un moment. Cicéron, par exemple , en parlant du cas où, en tuant un homme, on ne fait qu'user du droit de la légitime défense, emploie ces expressions : Aliquando jwbis gladius ad occidendum hominem ab ipsis porrigitur legibus. (Orat. pro Md. ) Le tour est infiniment heureux. Les lois sont personnifiées; elles avancent leurs mains pour nous présenter fépée avec laquelle nous devons frapper. D'aussi courtes personnifications peuvent être très-bien placées , même dans des traités de morale, ou dans des ouvrages de pur raisonnement ; et pourvu qu'elles soient faciles et n'aient rien de forcé, pourvu surtout qu'elles ne reviennent point jusqu'à satiété, elles produisent un fort bon elfet, et prêtent au style de la force et de la vivacité.

Le génie de la langue anglaise nous donne un grand avantage dans l'emploi de cette figure. Comme, chez nous, les noms substantifs n'ont point de genre, ou, pour mieux dire, comme les noms seuls des êtres mâles

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