‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 9 sur 38 · TOME I. X · texte numérisé non relu

TOME I. X

5o COURS DE RHÉTORIQUE

la voûte céleste et de l'océan illimité. Tout ce qui est vaste fait naître l'impression du sublime. Il faut remarquer cependant que l'étendue en longueur ne produit pas une aussi fbrte impression que la même étendue en hauteur ou en profondeur. Quoique une immense plaine soit un grand objet, néanmoins une haute montagne au sommet de laquelle se portent nos regards, un précipice effroyable ou une tour imposante au bas desquels notre vue se plonge , ont plus de grandeur encore. La grandeur dans le firmament vient à la fois de sa hauteur et de son étendue ^ et, dans l'océan, elle vient moins de son étendue que de son éternel mouvement et de la force irrésistible de cette immense masse d'eau. Partout où il s'agit d'espace, il n'y a pas de grandeur s'il n'y a pas étendue en une dimension quelconque. Faites qu'un objet n'ait plus de limites, vous le rendrez sublime-, voilà pourquoi l'espace infini , les nombres qu'on ne peut calculer , et l'éternelle durée , remplissent l'esprit de pensées si grandes.

D'après cette observation, quelques personnes se sont imaginé que tout ce qui est sublime trouvait sa source dans la vaste étendue ou dans l'immensité. Je ne puis être de cet avis, parce que le sublime se rencontre dans beaucoup d'objets qui n'ont aucun rapport avec l'espace , dans les sons , par exemple ; le bruit du tonnerre ou du canon , le mugissement des vents , les acclamations (^'une multitude, le fracas d'une cataracte , sont des objets vraiment grands et sublimes : Et audivi quasi vocem turbœ niagiiœ, et siciit vocem aquamm multariim, et sicui vocem ionitruornm magfiorum dicentlum : alléluia. (Ap. cap. xix, f, 6.)

ET DE BELLES-LETTRES. 5t

On peut remarquer qu'en général l'action d'une grande puissance ou d'une grande force produit en nous des idées sublimes , et peut-être en est -elle la source la plus abondante 5 c'est de là que naît l'impression de grandeur que produisent les tremblemens de terre , les éruptions volcaniques , les incendies immenses, les flots soulevés de l'océan, les torrens impétueux, les ouragans, le tonnerre, les éclairs, enfin toutes les grandes commotions de la nature. Rien n'est plus sublime que le pouvoir ou la force irrésistible : un fleuve dont les eaux coulent paisiblement entre leurs rives est un bel objet-, mais lorsqu'elles se précipitent avec le bruit et l'impétuosité d'un torrent, l'objet devient sublime. Les poètes ont emprunté leurs plus sublimes comparaisons du lion ou des autres animaux d'une force surprenante. On voit avec plaisir un cheval de course 5 mais un cheval de bataille , whose Jieck is clotlied with thimder(i) , a quelque chose de grand que notre esprit conçoit. Le choc de deux grandes armées est ce que la puissance humaine peut produire de plus fort, et fait naître en nous une foule de pensées sublimes 5 aussi est-ce le spectacle le plus magnifique et le plus imposant qui puisse s'offrir aux yeux ou se peindre à l'imagination.

Je dois remarquer, pour plus de clarté , que toutes les choses solennelles, imposantes et presque terri])les, comme les ténèbres, la solitude, le silence, contribuent beaucoupà produire des pensées sublimes. Quelles

(1) Nous n'avons pas osé traduire ces six mots en français; ils signifient littéralement , dont le cou est revêtu de tonnerre.

sont , en effet , les scènes de la nature qui élèvent davantage notre esprit, et nous impriment de plus grandes sensations ? Ce n'est point un riant paysage , un ehamp émaillé de fleurs, une ville florissante 5 c'est une montagne dont les neiges blanchissent la cime, un lac silencieux, une antique forêt, un torrent qui tombe et se brise sur un rocher. Yoilà aussi pourquoi les scènes nocturnes sont presque toujours sublimes, La voûte céleste, parsemée d'étoiles avec une magnifique profusion, frappe l'imagination d'une grandeur en quelque sorte plus imposante que lorsqu'elle est resplendissante des feux du soleil ^ l'effet que produit sur nous le son longuement prolongé d'une grosse cloche, ou la sonnerie d'une horloge, augmente du double, si c'est au milieu du calme de la nuit qu'il se fait entendre. Pour nous donner une idée plus sublime de la Divinité, on l'a souvent enveloppée de ténèbres ; « Il dresse son pavillon dans l'obscurité, il habite l'é- « paisseur du nuage. )> (Psalm.)

Eh ! voyez l'Étemel Prendre au sein de la nuit un air plus solennel : Aux éclats de la foudre , à la ^oix des orages Grondant profondément dans le sein des nuages , Invisible et présent , sans ternir sa splendeur, La nuit majestueuse ajoute à sa grandeur.

Paradis perdu , liv. ii , trad. de Dei.ille.

Voyez avec quel art Virgile s'est servi de toutes ces idées de silence, d'espace et d'obscurité, lorsqu'il fait descendre son héros dans les régions infernales , et lui révèle les mystères du grand abîme :

Dî quibusimpcrium est animaruni , umbra;que silentcs, r.l Chaos , et Phlcgclon , loca nocte siknlia latè,

Sit mihi fas audita loqui ; sit numine vestro Pandere res altà terra et caligine mcrsas. Ibant obscuri , solà sub nocte , per unibrain , Pcrque domos Ditis vacuas , et inania régna ; Quale per incertain lunaiu , sub luce inalignà , Estiter in sylvis

Tristes divinités du gouffre de Pluton , Toi , lugubre Chaos , et toi noir Phlégélon ! Permettez qu'un mortel , de vos rives funèbres Trouble le long silence et les vastes ténèbres , Et sonde , dans ses vers noblement indiscrets , L'abîme épouvantable oii dorment vos secrets. Tous les deux , s' avançant dans ces tristes royaumes Habités par le vide , et peuplés de fantômes , Marchaient à la lueur du crépusciile obscur : Tel , lorsqu'un voile épais du ciel cache l'azur , Au jour pâle et douteux qu'épargne un ciel avare , Dans le fond des forêts le voyageur s'égare.

Delillb.

Quoique ces passages soient de très- beaux exemples d'un style élevé , ce n'est pas tant à ce titre que je les ai rapportés ici , que pour montrer que les objets qu'ils nous représentent appartiennent à la classe des objets sublimes.

Un certain degré d'obscurité dans les idées et dans les expressions n'est pas défavorable au sublime, ainsi que nous l'avons déjà fait observer. L'impression que cause un objet est peut-être plus grande lorsque l'objet est moins distinct-, car, ainsi qu'un auteur l'a fort ingénieusement remarqué, une idée très -claire n'est pas toujours celle qui frappe le plus vivement l'imagination-, et effectivement, l'imagination, lorsqu'elle est fortement émue, ne l'est pas toujours par les objets que nous concevons le mieux. Aussi voyons -nous que

presque toutes les descriptions des êtres surnaturels ont quelque chose de sublime , quoiqu'elles ne nous laissent le plus souvent que des idées confuses. Cette sublimité vient de ce que ces descriptions font naître des idées d'un pouvoir ou d'une force supérieure qui se confondent dans une imposante obscurité. Nous en trouvons un exemple dans ce beau passage du livre de Job (chap. IV, . i5 à i^) : «In honore visionis nocturnœ, « quando solet sopor occupare homines, pavor tenuit « me , et tremor, et omnia ossa mea perterrita sunt. Et « cum spiritus me praesente transire, inhorruenint pili '( carnis rneas. Stetit quidam cujus non agnoscebam « vultum, imago coram ocuiis meis, et vocem quasi « aurse lenis audivi : numquid homo, Dei comparatione « justificabitur, aut factore suo purior erit vir (i). » L'Etre suprême , c'est la plus sublime de nos idées 5 c'est l'objet le plus grand, c'est celui que nous concevons le moins : sa nature infinie, son éternelle durée, sa toute -puissance, surpassent notre imagination, et

( i) Le tableau que Lucrèce a tracé de l'empire de la superstition sur les hommes, en la représentant comme un spectre hideux , dont la tête sort des nuages pour épouvanter le genre humain; et le courage d'Epicure qui s'élève jusqu'à elle, et la brave , offrent tout ce qu'une fiction peut contenir d'obscurité imposante et de sublime :

Humanae ante ociilos fœde ciim vita jaceret In terris, oppressa gravi sub religione , Qux caput à cœli regionibui oslendebat , Horribili super aspectu mortalibus instans , Primura Graius homo mortales tôlière contra

Est oculos ausus

De rer. nat., lib. i.

cependant l'ëlèvent aussi haut qu'elle puisse atteindre. En général, tous les objets placés au-dessus de nous, ou dont nous sommes séparés par une grande distance , soit que l'espace ou le temps mesurent cette distance , ont le pouvoir de produire une forte impression , précisément parce que c'est à travers l'espace ou le temps qu'ils nous apparaissent.

Un certain désordre n'est pas du tout incompatible avec la grandeur, et même assez souvent il y ajoute encore. Il est rare que ce qui est strictement régulier et méthodique soit en même temps sublime. Nous ne voyons que des limites, nous nous sentons resserrés de toutes parts , l'espace manque au développement de notre âme. L'exacte proportion des parties constitue presque toujours la beauté; le sublime dédaigne cette proportion. Une masse énorme de rochers entassés confusément et jetés au hasard par la main de la nature ,^ offre à notre esprit un bien plus grand spectacle que s'ils avaient été disposés avec la plus parfaite symétrie.

Dans les faibles efforts de l'homme pour produire des objets sublimes (je dis faibles, comparativement à la puissance de la nature ) , il s'attache davantage à la grandeur des dimensions. Un monument ne peut faire naître d'idées sublimes s'il n'est à la fois vaste et élevé. Il y a aussi en architecture une espèce de grandeur, qu'on appelle grandeur de manière, et qui consiste principalement à présenter l'objet sous un point de vue tel, que toute l'impression qu'il doit produire soit une et entière. Une gothique cathédrale rappelle des idées de grandeur par sa situation , sa hauteur, son obscu-

rite imposante, sa masse, son antiquité et les siècles qu'elle doit traverser encore.

Il nous reste à faire mention d'un genre particulier de sublime que l'on peut appeler le sublime sentimental ou moral. Il a sa source dans l'exercice de nos facultés intellectuelles, dans nos propres atfections ou dans les actions de nos semblables. Tout ce qui otTre ce genre de sublime, ou au moins presque tout, est compris sous les noms de magnanimité ou d'héroïsme, et produit en nous un effet absolument semblable à celui des grands spectacles de la nature, c'est-à-dire qu'il nous remplit d'admiration et transporte notre âme au-dessus d'elle-même. Un bel exemple en ce genre, cité par tous les critiques français, est le célèbre quil mourût de Corneille,, dans la tragédie d'Horace. Pendant le combat fameux entre les Horaces et les Curiaces , le vieil Horace apprend que deux de ses fds ont été tués, et que le troisième a pris la fuite : d'abord il se refuse à le croire ; rendu certain du fait, cette conduite infâme du seul fds qui lui reste le transporte d'indignation -, on lui demande ce qu'il evit voulu que lit ce guerrier qui avait à lui seul trois ennemis à combattre , qu'il momiit f répond-il. C'est ainsi que, lorsque l'on demanda à Porus , fait prisonnier par Alexandre après une honorable défense, comment il voulait être traité, il répondit , en roi. César dit au pilote qui , pendant une tempête, refusait de le recevoir dans sa barque, quid tiines? Cœsarem vehis. VoUà de beaux exemples du sublime de sentiment. Lorsqu'au milieu d'une situation importante et périlleuse, nous voyons un homme iné-r branlable et se fiant à lui-même, ne se laisser aller ni

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à Femporteraent , ni à la crainte -, lorsque nous le voyons animé par quelque grande affection qui le place au-dessus de l'opinion publique, de l'intérêt privé, du danger, de la mort même, nous sommes alors émus d'un sentiment sublime (i).

La vertu est naturellement la source la plus abondante du sublime moral : cependant nous le rencontrons quelquefois encore là où elle n'existe pas , ou du moins où elle ne se laisse presque pas apercevoir, comme lorsque nous sommes témoins de tout ce que peuvent l'énergie et la force de l'âme. Il nous est impossible, par exemple, de refuser notre admiration à un conquérant superbe , à un conspirateur audacieux , quoique nous soyons bien loin de les applaudir (i).

Je viens de rapporter un assez grand nombre d'exemples où se rencontrent le sublime dans les objets inani-

(i) Nous rencontrons, dans le passage suivant du docteur Akenside , sur les plaisirs de l'imagination , un exemple du sublime physique et du sublime moral :

« Jette tes regards sur toute la nature ; vois ces planètes , ces u soleils et ces brillantes sphères exécutant de toute éternité « leur révolution dans le vide immense : dis si ces pompeuses « scènes et cette majesté étonnante enflamment autant ton « âme et l'élèvent à d'aussi hautes pensées que la vue de Bru- « tus , arprès le coup fatal qu'il vient de porter à César. Il se « lève resplendissant de gloire au milieu de ses concitoyens; « semblable au maître du tonnerre, il étend son bras terrible, « agite son poignard tout sanglant, appielant àhautevoixCicé- « ron, qu'il proclame le père de la patrie sauvée. Le tyran est à « ses pieds couché dans la poussière, el Rome est affranchie.»

(3) Silius Italiens s'est efforcé de nous donner une grande idéed'Annibal, eu nous le représentant comme environné de ses

mes, et le sublime dans les affections dont la nature a placé le germe dans nos cœurs. L'émotion qu'ils nous font éprouver est la même, quoique les objets qui la produisent soient bien diffcrens. Ici s'élève la question de savoir s'il nous est donné de découvrir, dans ces objets divers, une qualité fondamentale et commune à tous , que nous puissions désigner comme la cause de cette émotion toujours semblable qu'ils impriment à notre âme. L'on a formé là -dessus un grand nombre d'hypothèses, et jusqu'ici, toutes m'ont paru peu satisfaisantes. Quelques-uns ont pensé que les grandes dimensions jointes à la simplicité étaient directement ou indirectement la cause fondamentale du sublime, quel-

victoires au lieu de gardes. Ce poète s'adresse ainsi à un citoyen qui a formé le projet d'assassiner le héros au milieu d'un festin:

Fallit te mensas inter qnod credis inennem

Tôt bellis quxsita viro , tôt caedibus armât Majestas œterna ducem. Si admoveris ora Cannas , et Trebiam ante oculos trasymenaque busta , V Et Pauli stare ingentem miraberis umbram.

On trouve dans un orateur français une pensée à peu près du même genre : « Il se cache, mais sa réputation le découvre; « il marche sans suite et sans équipage, mais chacun dans « son esprit le place sur un char de triomphe. On compte en « le voyant les ennemis qu'il a vaincus, non pas les serviteurs « qui le sui.vent. Tout seul qu'il est , on se figure autour de « lui ses vertus et ses victoires qui raccompagnent. Moins il « est superbe , plus il devient vénérable. » — Fléchier, Oraison funèbre de M. de Turenne.

Ces deux passages sont plus brillons que sublimes ; le premier manque de justesse dans la pensée; l'expression dans l'autre n'est pas assez simple.

que part qu'il puisse se rencontrer ; mais nous avons vu que les dimensions étaient seulement particulières à une certaine classe d'objets sublimes, à laquelle nous ne pouvons rapporter toutes les autres sans donner à ce mot le sens le plus forcé. L'auteur des Recherches philosophiques surV origine de nos idées, concernant le sublime et le beau, à qui nous sommes redevables d'une foule de pensées originales et ingénieuses sur ce sujet, avance en théorie générale que la terreur est la source du sublime , et que rien n'est empreint du caractère sublime que ce qui peut produire des impressions de douleur ou de crainte. Il est bien vrai que quelques objets propres à inspirer la terreur sont extrêmement sublimes , et que la grandeur se lie très-bien avec l'idée du péril. Quoique l'auteur (dont au reste je partage toujours la manière de voir) développe ce système avec assez de clarté , il me semble cependant pousser un peu trop loin sa théorie, lorsqu'il nous représente le sublime comme n'existant que dans les modifications diverses des sentimens de peine ou de danger. Le véritable sentiment du sublime est bien différent de ces sortes d'impressions, et quelquefois même il leur est tout-à-fait étranger. Un spectacle peut être imposant sans avoir rien de terrible; tel est le magnifique aspect d'une plaine immense, ou d'un beau ciel chargé d'étoiles; telles sont un grand nombre d'affections morales qui ravissent notre admiration. Il arrive bien souvent encore qu'il n'y a aucune espèce de grandeur dans ce qui est douloureux ou terrible. L'amputation d'un membre ou la morsure d'un serpent sont des choses auxquelles on ne peut penser sans frémir, mais

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où l'on ne trouve rien que l'on puisse appeler sublime. Je suis porté à croire que la puissance et la force accompagnées ou non de terreur, employées soit à nous défendre, soit à nous effrayer, ont plus de titres à être considérées comme la base du sublime, que tout ce dont il a été question jusqu'ici. J'ai toujours remarqué que dans tout ce qui m'a paru sublime , il entrait quelque idée de puissance, d'énergie et de force , soit parce que cette idée est inséparable du sublime en lui-même, soit parce que nous ne pouvons nous dispenser d'associer à l'objet qui nous paraît sublime l'idée d'un pouvoir supérieur qui a dû concourir à sa production. Cependant je ne donne pas cette opinion comme une théorie générale -, il me suffit d'avoir fait connaître en quoi consiste le sublime et dans quels objets on peut le rencontrer. Je désire avoir établi sur cette matière des principes assez sûrs pour qu'ils puissent nous guider dans les recherches attentives que nous allons faire sur le sublime dans le style et la composition.

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