LE SUBLIME DANS LES OBJETS
Le goût, la critique, le génie, voilà des mots sans cesse employés sans qu'on y attache aucune idée précise. En commençant un cours de Lectures où ces expressions doivent se rencontrer souvent, il est indispensable d'en déterminer exactement le sens. Je viens de traiter du goût, je vais actuellement indiquer quels sont la nature et les principes de la critique. La véritable critique est l'application des règles du goût et du bon sens aux productions des beaux-arts 5 ce qu'elle se propose est de distinguer ce qui , dans une composition , est beau ou défectueux 5 elle remonte des cas par-
ticuliers aux principes généraux , et , de cette manière, établit des règles qui servent à apprécier les différens genres de beauté dans les conceptions du génie.
Les règles de la critique ne sont point les résultats d'une introduction qu'on appelle ordinairement à priori; c'est-à-dire qu'elles ne sont pas déduites de raisonnemens abstraits et indépendans des faits et des observations. La critique est un art qui n'a pour base que l'expérience due à l'observation de ces sortes de beautés qui approchent le plus de celles que nous avons précédemment définies, je veux dire de celles qui ont le pouvoir de plaire à tous les hommes, et je vais en citer une preuve : les règles d'Aristote sur l'unité de l'action dans les poëmes épiques et dramatiques n'ont point été d'abord découvertes par suite d'un raisonnement logique , pour être immédiatement appliquées à la poésie ^ c'est de l'emploi qu'en ont fait Homère et Sophocle qu'elles ont été tirées, et on ne les a établies que parce qu'on a remarqué que le plaisir que nous recevions d'un écrit, d'une action une et complète , l'emportait de beaucoup sur celui que causait la relation de faits incohérens. Ces sortes d'observations prirent d'abord leur source dans le sentiment et l'expérience -, c'est parce qu'on s'aperçut qu'elles étaient en rapport avec notre raison et notre nature particulière , qé'on en a formé des règles qui , ensuite, ont servi à nous faire juger du mérite des divers genres de composition. Voilà , je pense, ce qu'on peut dire de plus probable sur l'origine de la critique.
Un grand génie , il est vrai , pourra , de lui-même et sans guide , produire des ouvrages que ne réprouve-
4o COURS DE RHETORIQUE
rontpas les règlesles plus sévères de la critique, parce que ces règles n'étant fondées que sur la nature, la nature peut quelquefois les inspirer. Il est plus que probable qu'Homère n'avait aucune connaissance de l'art du poète, lorsque , ne prenant pour guide que son génie, il a mis en vers une fable régulière, qui a fait l'admiralion de tous les siècles. Ceci ne doit point être considéré comme un argument contre l'emploi de la critique considérée comme un art. La perfection n'a pas été donnée au génie de l'homme, et il n'est point d'écrivain qui ne puisse profiler des observations que l'on a faites sur les beautés ou les défauts de ceux qui l'ont précédé dans la carrière. Les observations et les règles , il est vrai , ne suppléent point au génie , ou ne l'inspirent pas lorsqu'il est muet-, mais elles lui tracent le chemin qu'il doit suivre, l'avertissent de ses écarts, et lui montrent que l'imitation de la nature est le but vers lequel doivent tendre tous ses efforts. Les règles de la critique sont surtout destinées à nous faire voir les fautes que nous devons éviter^ car les productions seules de la nature sont empreintes du caractère de la vraie beauté.
D'après ce que nous venons de dire , nous pouvons appréciera leur juste valeur ces plaintes que quelques méchans écrivains se sont permis d'élever contre la critique et contre ceux qui l'exercent. On a dit que les critiques mettaient des entraves à l'essor du génie 5 l'on en a appelé au public , et l'on a imploré sa protection contre une persécution si injuste. Certaines préfaces suppliantes ne sont point faites pour donner du génie de quelques écrivains une idée bien favorable^ car un
ET DE BELLES-LETTRES. 4t
véritable ami des lettres doit aimer à voir ses ouvraiies livrés à Texamen de la saine raison et du bon goût. Les déclamations contre la critique viennent souvent de ce que l'on suppose que c'est d'après la règle, et non d'après le sentiment, que l'on juge; et cette opinion est bien fausse, ou du moins ceux qui jugent de cette manière sont des pédans qui ne méritent pas le nom de critiques. J'ai démontré que les vraies règles de cet art n'étaient fondées que sur le sentiment; et le goût ainsi que le sentiment doivent nous guider dans l'application particulière de ces règles. Comme les ouvrages de goût sont ceux sur lesquels un plus grand nombre de personnes de toutes les classes affectent de prononcer sans hésiter, il faut en conclure que le nombre des juges incompétens doit être bien considérable; mais ce n'est pas plus un juste grief contre la critique que le grand nombre de faux philosophes ou de mauvais logiciens n'est un grief contre la raison et la philosophie.
On pourrait tirer une objection plus solide des applaudissemens qu'ont reçus du public quelques ouvrages , qui , examinés attentivement, se sont trouvés en opposition avec les règles établies. D'après les principes que nous avons adoptés dans notre précédente Lecture , le public est le juge suprême auquel on doit en appeler dans les ouvrages de goût , parce que le goût est fondé sur des sentimens naturels communs à tous les hommes. Mais, comme nous l'avons observé, l'opinion du public se forme le plus souvent avec trop de précipitation ; aussi le vrai goût ne dicte-t-il pas toujours les applaudissemensqu obtient un nouvel ouvrage.
Les premières comme les dernières classes de la société peuvent se laisser éblouir par certaines beautés superficielles que l'on cesse bientôt d'admirer; quelquefois un écrivain se fait momentanément une grande réputation par sa complaisance à flatter les passions , les préjugés , la superstition ou l'esprit de parti -, il peu.t même servir un temps de modèle à presque toute une nation. C'est alors que, malgré l'approbation générale, une juste critique condamne avec raison; et le temps confirmera son jugement; car, lorsque le public sera libre de passions et de préjugés , sa voix et ce jugement seront d'accord.
J'admets, par exemple, que quelques compositions dans lesquelles les règles de la critique sont ouvertement violées, aient été néanmoins l'objet d'une admiration générale et même durable , telles que les tragédies de Shakespeare qui, sous le rapport de l'art dramatique, sont complètement irrégulières ; mais nous devons alors remarquer que ce n'est point à cause de leur irrégularité ou de leur infraction aux règles de l'art qu'elles ont ravi l'admiration universelle -, c'est malgré cette même infraction : elles possèdent d'autres beautés que les règles approuvent , et ces beautés sont telles, qu'elles ont fait taire la censure , et p'ocuré au public tant de satisfaction qu'on n'a pas senti le dégoût que pouvaient inspirer les défauts qui déparent ces ouvrages. On aime Shakespeare, mais ce n'est pas parce que , dans une même pièce , il fait passer sous nos yeux les événemens de plusieurs années ; ce n'est pas parce qu'il mêle grotesquement le tragique au comique ; ce n'est pas à cause des pensées gigantesques ou des
saillies déplacées qu'il emploie quelquefois 5 voilà en effet ce que nous regardons comme des taches , dont nous ne devons accuser que la barbarie du siècle dans lequel il vivait ; mais on l'aime parce qu'il a dessiné de main de maître les caractères des hommes, parce que ses descriptions sont vives , ses sentimens énergiques , et qu'il possède mieux qu'aucun écrivain la langue des passions 5 genres de beautés que la véritable critique nous apprend à admirer, comme la nature nous a appris à les sentir.
J'en ai dit assez sur l'origine , l'usage et l'importance de la critique; je vais maintenant définir une autre expression que nous aurons fréquemmeati'occasion d'employer, celle de génie. ;:'i,if; •.
Les mots goût et génie sont souvent joints ensemble, et les esprits inattentifs les prennent l'un pour l'autre 5 leur signification est cependant bien différente. Nous allons déterminer clairement cette différence , qu'il faut ensuite ne jamais perdre de vue! Le goût consiste dans la faculté de juger , le génie dans la faculté de produire. Tel peut avoir un goût très - exercé en poésie , en éloquence , en telle partie que ce soit des beaux-arts , qui est tout-à-fait dépourvu de génie lorsqu'il s'agit de composer ou d'exécuter-, mais on ne rencontre jamais le génie sans trouver en même temps le goût ; aussi l'un mérite-t-il d'être considéré comme une faculté bien supérieure à l'autre. Le génie emporte toujours avec lui l'idée d'invention ou de création ; il ne se borne pas à apprécier les beautés déjà créées 5 bien plus , il en crée lui-même de nouvelles , et les présente sous l'aspect le plus propre à produire une vive impression sur l'esprit
desautres. Un goût délicat forme un judicieux critique; mais il faut du génie pour être orateur ou poète.
On doit encore observer que le mot génie, dans son acception ordinaire, s'étend bien au-delà des objets sur lesquels s'exerce le goût : on l'emploie pour désigner ce talent ou cette aptitude que nous avons reçue de la nature pour exceller en quelque chose. C'est ainsi que nous disons avoir du génie pour les mathématiques , et avoir du génie pour la poésie , pour la guerre , pour la politique , et même pour les arts mécaniques.
J'ai dit que nous devions à la nature ce talent ou cette aptitude à exceller -, l'art et l'étude peuvent sans doute les perfectionner beaucoup, mais jamais ils ne les donnent. D^ même que le génie est une factdté plus élevée que le goût , de même aussi la nature l'a répandu d'une main plus avare. On rencontre souvent des personnes douées d'un excellent goût pour tout ce qui est relatif aux l>eaux^arts , c'est-à-dire pour la musique, la poésie , la peinture et l'éloquence tout à la fois ; mais il est bien plus rare d'en trouver une qui possède à elle seule tous ces talens , ou pour mieux dire , il ne s'en est jamais trouvé. Un génie, en quelque sorte universel , qui annonce pour tous. les arts une égale disposition, n'en portera vraisemblablement aucun à la perfection. On remarque en général , et ceci soutfre peu d'exceptions, que lorsque les efforts de l'esprit sont dirigés vers un seul objet , exclusivement à tous les autres , on peut avec raison espérer c[u'on atteindra la perfection, quel que soit l'objet de ces efforts. C'est par leur convergence sur un seul point c[ue les rayons produisent un feu plus
intense. J'ai voulu foire cette observation à cause de sa grande importance pour les jeunes gens -, elle les engage à distinguer avec soin et à suivre avec ardeur la carrière que la nature leur a ouverte.
Du génie pour un art , comme je l'ai déjà dit, suppose toujours du goût; et il est clair que le perfectionnement du goût contribue aux progrès du génie , et épure ses productions. A mesure que le goût d'un orateur ou d'un poète devient plus délicat, il lui est plus facile de remplir ses ouvrages de beautés parfaites 5 cependant un poète ou un orateur peuvent avoir bien plus de génie que de goût, c'est-à-dire que leur génie peut être grand et hardi, lorsque leur goût n'est ni délicat ni pur. C'est ce qui arrive fréquemment à l'époque où les arts sont encore dans l'enfance, époque où souvent le génie déploie toute sa vigueur et remplit ses compositions du feu le plus vif 5 tandis que le goût , qui a besoin d'être guidé par l'expérience , et se perfectionne bien plus lentement , est encore loin d'avoir acquissamaturité.Homèreet Shakespeare viennentà l'appui de ce que j'avance : on trouve dans leurs ouvrages admirables des passages d'une rudesse et d'une grossièreté que leur aurait appris à éviter le goût plus délicat des écrivains postérieurs , quoique le génie de ces écrivains soit bien inférieur à celui de ces grands hommes. Comme la perfection à laquelle nous pouvons atteindre a ses limites, c'est apparemment une loi de notre nature qu'il ne soit pas donné au même homme de mettre dans ce qu'il exécute de la vigueur et de l'énergie, et d'atteindre en même temps à ces grâces délicates et recherchées qui caractérisent la dernière
perfection ^ tandis que d'un autre côté, le goût de ces grâces secondaires, dans ceux qui lé possèdent, n'est presque jamais accompagné de l'élévation et de la force.
Après avoir défini la nature du goût, après avoir fait connaître le caractère et Timportance de la critique, et établi la distinction qui existe entre le goût et le génie , je vais actuellement rechercher les causes du plaisir que le goût nous procure. Ici s'ouvre autour de nous une vaste enceinte dans laquelle sont compris tous ces plaisirs que l'on appelle ordinairement plaisirs de l'imagination : soit que nous les devions à la présence des objets eux-mêmes tels que les a créés la nature , ou seulement à leur imitation ou à leur description. Mais il n'est pas nécessaire au but que je me suis proposé de passer tous ces objets en revue 5 nous ne devons nous occuper que du plaisir produit par l'art d'écrire et de parler, qui est le sujet principal de ces Lectures. Mon seul dessein est d'entrer dans quelques développemens sur les plaisirs du goût en général , et d'insister d'une manière plus particulière sur les caractères du beau et du sublime.
Nous sommes encore bien loin d'avoir réduit en système le sujet qui nous occupe. M. Addison , le premier, fit à cet égard quelques recherches dans son Essai sur les Plaisirs de l'Imagination, inséré dans le vi* volume du Spectateur 5 il a rangé ces plaisirs sous trois chefs principaux, la beauté, la grandeur et la nouveauté. Si ses réflexions à ce sujet ne sont pas trèsprofondes, elles sont au moins agréables et instructives , et il lui reste le mérite d'avoir ouvert un sentier ignoré jusque-là. Les progrès que l'on a faits
depuis dans cette partie intéressante de la critique philosophique ne sont pas fort considérables , quoique quelques écrivains ingénieux s'en soient occupés 5 cela vient sans doute de cette délicatesse et de cette subtilité qui caractérisent les impressions que nous recevons du goût. Ce sont des sujets séduisans à traiter 5 mais ils nous échappent quand nous voulons les saisir et les soumettre à l'analyse. Il est déjà très-difficile de définir tous les objets à qui nous savons être redevables de ce plaisir , et de les classer d'une manière distincte. Si nous voulons ensuite aller plus loin et rechercher les causes efficientes du plaisir que ces mêmes objets nous font éprouver, c'est alors que nous nous perdons toutà-fait. L'expérience nous apprend par exemple que , dans les corps , certaines formes nous semblent plus belles que d'autres ^ en réfléchissant davantage nous trouvons que c'est à cause de leur régularité ou de leur variété gracieuse qu'elles nous semblent belles -, mais si nous voulons faire un pas de plus, et pénétrer la cause pour laquelle cette régularité ou cette variété produisent dans notre esprit le sentiment de la beauté , nous n'en pouvons donner que les raisons les plus insuffisantes. Lanature semble avoir couvert d'un voile impénétrable ces premiers élemens de nos sensations intérieures.
Ce qui cependant doit nous consoler, c'est que si la cause première de ces sensations nous est inconnue , du moins nous saisissons souvent leur cause finale. En entamant cette matière nous ne pouvons nous empêcher de remarquer quelle haute idée le pouvoir de l'imagination et du goût nous laisse concevoir de la
48 COLRS DE RHETORIQUE
bonté du Créateur. C'est évidemment pour augmenter la sphère de nos jouissances qu'il nous a accordé ces deux belles facultés 5 et ces jouissances sont les plus pures et les plus innocentes que nous puissions goûter. Rien ne manquait aux besoins de notre existence, lors même que Fouïe et la vue n'eussent servi qu'à distinguer les objets extérieurs , sans produire en nous ces sensations de grandeur et de beauté qui nous causent un plaisir si vif. La grâce et la magnificence que l'auteur de la nature a répandues avec profusion sur ses ouvrages, pour multiplier nos plaisirs, sont un des témoignages les plus authentiques de sa bienveillance et de sa bonté. Cette pensée , que M. Addison a émise le premier , le docteur Akenside l'a heureusement développée dans son poème sur les plaisirs de l'imagination:
« Non content de soutenir la vie de l'homme par des « alimens variés , tu as permis que , par une sorte d'il- « lusion de nos sens admirables, la nature fût belle à « nos yeux et harmonieuse à nos oreilles. »
Je commencerai par quelques observations sur le genre de plaisir que nous font éprouver le sublime et la grandeur, qui doivent l'un et l'autre faire ici le sujet d'une dissertation de quelque étendue. J'adopte cette marche , parce que ce plaisir a un caractère plus particulier et plus distinct qu'aucun autre de ceux qui trouvent leur source dans l'imagination, et qu'il a un rapport plus direct avec l'objet principal de ces Lectures. Pour plus d'ordre , je traiterai d'abord de la grandeur et du sublime dans les objets extérieurs , et j'y consacrerai la fin de cette séance. L'art de décrire ces mêmes objets , ou ce qu'on appelle ordinairement le sublime
dans le style , sera le sujet de la sëancc suivante.
J'établis une différence entre la grandeur dans les objets tels qu'ils se présentent à nos yeux , et la description de cette même grandeur , quoique plusieurs critiques, inattentiveraent, je pense , les aient confondues ensemble -, et , de plus , je considère les expressions grandeur et sublime comme synonymes ou à bien peu près ; s'il est possible de faire quelque distinction entre elles , c'est en prenant le mot sublime pour exprimer la grandeur portée à son plus haut degré (i).
Le langage ne peut rendre que très-difiicilement l'impression que fait sur nous la vue des objets grands etsnblimes, mais chacun s'en forme une idée. Elle consiste dans une espèce d'admiration, dans une sorte d'épanchement de notre esprit-, notre âme est transportée au-dessus d'elle-même, remplie d'un degré de surprise et d'étonnement qu'on ne peut exprimer. Cette émotion est délicieuse, sans doute, mais elle est d'une nature grave -, et , lorsqu'elle est forte , elle a quelque chose d'imposant et de solennel qui approche de l'austérité -, bien différente en cela de l'émotion vive et gaie que produisent les objets qui ne sont que beaux.
La forme la plus simple sous laquelle nous puissions apprécier la grandeur dans les objets , est celle d'une étendue immense, d'une vaste plaine, par exemple, dont l'œil n'aperçoit pas les bornes , ou bien encore de
(i) Voyez A philos ophical Inquiry into the origin of our ideas , of the sublime and beautiful. — Le docteur Gérard sur le goût, scct. 2. — Eléments of criticism , chap. iv.