UTOPIE
Il m'est passé par la tête, il y a vingt ans, une idée que je n'ai jamais pu émettre, sans passer pour fou, sans attirer sur moi, non pas les critiques , mais les huées et les fous rires.
Supposez qu'une ordonnance universitaire mette soudainement l'éqnitation au rang des sciences faisant partie de l'instruction publique.
« Les universités de Suéde se distinguent de toutes les autres, en admettant ï escrime et la danse au nombre des arts libéraux; . . . . ils présument avoir droit d'être approuvés en cela; selon eux, ces deux arts peuvent se rapporter à des principes âtune exacte théorie, etc. »
Voyage au Cap -Nord, par J. Acerbi, 1804, tome I, page 197.
D'après celte hypothèse, tout élève suivant les cours d'un lycée, ou collège communal , pensionnaire ou externe, serait astreint à prendre annuellement vingt leçons d'équitation pendant les cinq dernières années d'études réglementaires.
Ce qui donnerait lieu à une rétri billion de 30 francs par an, soit 150 fr. à ajouter aux frais que nécessite toute éducation libérale et complète.
Nulle dispense ne serait autorisée, pas plus que pour
lonle aulre branche d'enseignement que l'université a jugée nécessaire.
La première objection sérieuse qui m'a été faite est celleci : les parents ne voudraient pas se résigner à ce surcroît de dépense.
Réponse : lorsqu'une loi est promulguée , on y obéit malgré toutes les répugnances ; mais ce n'est pas ici le cas de recourir à un argument aussi rigoureux, lorsque Ton compare la somme modique de 30 francs, à ce que coûte l'éducation d'un collégien de 12 à 17 ans.
Qu'on me permette de raconter par qui et comment cette première objection me fut faite :
C'était par un de mes camarades de collège déjà fort honorablement lancé dans une des carrières les plus étrangères à fart hippique.
« Comment ! ton père n'aurait pas consenti à donner 30 francs par an pour te faire apprendre à monter à cheval? 150fr. en tout? » — « Non, sans doute. » — Permets-moi d'être persuadé du contraire, et de te rappeler qu'à telle époque, à tel endroit, il a acheté, exprès, à ton intention, un cheval pour les vacances, et qu'afin de n'être pas inquiet sur ton compte, il t'a fait prendre des leçons d'un gendarme retraité dans le pays, et comme tout cela a recommencé plusieurs années de suite, je crois que les cent cinquante francs y ont passé et au delà. »
Cela se disait il y a plus de trente ans. Notez-le.
Cette hypothèse admise, voyons quels en seraient les résultats.
Tons les élèves ayant terminé leurs études auraient reçu
100 leçons cféqui talion, et comme rien n'empêche de les supposer bien données, tous ces jeunes gens seraient en état de se porter à cheval sans danger d'un endroit à un autre et, à peu près, de paraître sans désavantage à Fécole d'escadron d'un régiment, si besoin était. Sauf, bien entendu , le maniement des armes et autres exigences spéciales.
Je laisse à plus compétent que moi d'apprécier l'avantage qui en résulterait au point de vue militaire.
Quant aux hommes destinés à la vie civile, notaires en province, médecins de campagne, industriels, je vois croître de tous côtés, ou le besoin d'un cheval, ou l'usage d'en posséder.
Si légère que puisse être la dose de connaissances ainsi acquises, je suis persuadé que bien des gens éprouveraient moins d'embarras à acheter un cheval, de difficulté à le conduire, etc., etc.
Si petit que soit le progrès en ce sens, songeons que j'ai dernièrement entendu dans une réunion des plus hippiques :
Je suis assez content de mon nouveau cheval, il a de trèsbeaux jarrets de derrière ; c'est dommage quil ait une balzane blanche.
Un vieil homme de cheval, écuyer émérite, qui entendit comme moi ces énormilés, a failli en faire une maladie.
Et voilà pourtant où nous en sommes :
En quo rives
Perduxit misoros!
Quand même ceux qui profileraient le plus mal de ces leçons, n'y gagneraient que la conscience de leur incapacité et du danger qu'il y a pour leur bourse et leur existence à acheter des chevaux sans conseil et à s'en servir par eux-mêmes, je parie, en fait, qu'il résulterait pour eux de cette dépense de 150 francs un gain pécuniaire, sans compter les autres bénéfices.
La plupart, je l'espère, prendraient du goût pour un exercice salutaire, agréable, et qui n'est dispendieux réellement que pour qui n'y entend rien ou ne sait se modérer (1), et, alors* il en est de ce divertissement comme des meilleures choses de ce monde.
Je n'ai pas, ce me semble, besoin ici de dire à quel point l'institution des chemins de fer a multiplié l'usage, sinon des chevaux, au moins des voitures légères, en faisant de la vitesse un élément inséparable de toutes les affaires.
Aujourd'hui les huissiers, les clercs de notaires, les médecins arrivent au grand trot , là où il y a quarante ans leurs collègues et leurs patrons allaient à pied.
Autrefois, la diligence sur les routes royales et la patache sur les traverses.
Aujourd'hui, le chemin de fer sur les grandes lignes et les voitures rapides sur les directions intermédiaires.
Aussi l'entretien d'un cheval est-il aujourd'hui la condition nouvelle d'une foule de positions sociales. N'y a-t-il pas nécessité d'apprendre à l'acheter et à le conduire?
(i) Un bon piano conte aussi cher et ne dure pas plus qu'un bon cheval.
C'est le but qu'atteindrait l'institution dont je parle.
Elle ferait savoir au moins à chacun que l equitation esl un art, en un mot, quelque chose que l'on ignore.
Savez vous monter à cheval ? — Comment voulez vous qw je vous réponde? Je n'ai jamais essayé.
Cette absurdité s'entend tous les jours.
Parmi la foule de jeunes écoliers qui tous apprendraient, quelques-uns ne se contenteraient pas de l'instruction commune. Ceux, par exemple, qui apprennent, par exception aujourd'hui, prendraient pour la plupart des leçons supplémentaires.
Ceux-là arriveraient à une médiocrité supportable.
Une généralité nombreuse et passable engendrerait né cessairement des supériorités, absolument comme aujourd'hui d'une généralité nulle surgit çà et là quelque médiocrité.
Sitôt que Ton s'occupe généralement d'une science quelconque, d'un art ou d'une industrie, quelque superficiel que soit ce goût général, le perfectionnement arrive parce que les monomanies se déclarent et les spécialités se forment.