APERÇU DES MOYENS DE RÉALISATION
Un écuyer avec douze chevaux et trois palefreniers sous ses ordres peut donner trois leçons par jour, c'est-àdire la leçon à trente-six élèves , pendant toute la semaine, avec repos le dimanche.
Les 36 leçons par jour, multipliées par G, donnent
216 leçons par semaine, et un produit de 324 francs, au
moyen desquels il faudra entretenir, pendant les 7 jours, ce personnel indiqué, qui donne à peu près 46 francs par jour.
Je nYi point ici à discuter ce budget avec l'exactitude d'un banquier. 11 est évident que les dépenses peuvent varier suivant les années et les localités. Toujours est-il que la recette est assez près de la dépense pour que la chose soit possible, sans le secours ou avec le secours du Gouvernement, si la chose parait le mériter, voilà tout ce que Ton peut demander pour le moment.
Passons outre.
Cet écuyer, donnant 3 leçons par jour à 12 élèves, donne donc 3G leçons par jour; 36 x 6 = 216 leçons par semaine; 21G x 47= 10,152 leçons, pendant les 47 semaines dont se compose Tannée scolaire, du 15 octobre au commencement d'août.
Chaque élève devant recevoir 20 leçons, il y aura des leçons pour environ 500 élèves.
Le collège, en y comprenant les externes, astreints comme les autres à cet enseignement, aura nécessairement trop ou trop peu d'élèves pour occuper cet écuyer avec son matériel.
Par conséquent , tout collège composé de 500 élèves occupera un écuyer et 12 chevaux.
On comprendra facilement que ce matériel est susceptible d'augmenter pour les établissements plus nombreux, et qu'en province, il serait facile à l'écuyer de se transporter, pendant l'année, dans deux ou trois collèges convenablement distancés, et qui n'auraient pas le personnel
d'élèves sufGsant. Du reste, lous ces détails ont été étudiés ; il serait inutile de les relater ici.
Le personnel des chevaux serait facile à trouver, aujourd'hui principalement, dans les réformes de la cavalerie.
11 est encore une foule de moyens subsidiaires, susceptibles de faciliter l'exécution de ce plan, si on le voulait.
Les leçons supplémentaires données aux élèves pour qui les parents les demanderaient se paieraient nécessairement à un prix plus élevé, etc.
Telle serait la base de cet enseignement général qui, selon moi, peut seul établir la prospérité chevaline en France.
Il ne s'agit pas de répandre dans toute la France des prix de courses, de primer des étalons et des poulinières, de consulter les conseils généraux, de nommer des commissions, de distribuer des récompenses ; tous ces moyens, employés sans entente, sans unité, se contrarient et se nuisent ; les hommes capables sont méconnus ou divisés entre eux.
Instruisez la génération à venir; les moyens d'instruction sont misérables et insuffisants, je le sais ; raison de pins pour se hâter : plus tard, ce serait pis encore.
Proclamez qu'il y a une science, et cette science se perfectionnera.
Que la science chevaline ait son instruction primaire dans les collèges.
Quelques-uns des jeunes gens qui en sortiront voudront se perfectionner ; qu'il y ait des écoles d'équitation
bien entendues, comme nous avons une Sorbonue et un Conservatoire.
Que l'administration des haras fasse son véritable devoir, qui est de répandre , non les étalons et les primes, mais les bons exemples et les bonnes traditions ; et alors l'intérêt qui anime chacun, l'amour de la science qui échauffe certains esprits, le plaisir du mouvement, qui est l'essence de la jeunesse; en un mot, beaucoup de passions et de goûts mis en jeu concourront à remplir ce grand buf d'utilité générale.
Mais que tout cet ensemble d'instruction soit dans la main d'un seul, le grand écuyer, si Ton veut, car rien de pire que les institutions d'un même gouvernement qui se jalousent et se combattent.
11 est évident alors que celte machine fonctionnera avec plus ou moins de succès , suivant le zèle et la capacité du chef, suivant la manière dont il sera secondé.
Mais, dans tous les ca3, ce sera au moins la consécration de ce grand principe : « Croire à la vérité, la chercher partout et toujours. »
À côté de tontes ces institutions pour répandre l'instruction, pour forcer à apprendre, liberté entière pour chacun d'opérer à sa guise et à ses dépens.
L'intelligence et l'ineptie lutteraient ensemble à armes égales pour la glorification de la vérité.
J'ai appelé tout cela utopie, et il serait fort à regretter que j'eusse raison; mais la réalisation de ces projets fantastiques est-elle possible dans leurs détails comme dans leur ensemble?
Pour juger de ce que l'avenir peut amener, examiuons ce que neus devons déjà au passé.
Il y a trente ans, l'École d'application du corps royal
d'état-major datait déjà de plusieurs années, et cependant elle laissait beaucoup à désirer, sous le rapport de Péquitation.
Les leçons de manège, rétribuées I fr. 50 c., étaient données par un professeur civil , que Ton changeait suivant les circonstances; on allait les chercher fort loin de la rue de Grenelle au delà de la Madeleine ou au jardin du Luxembourg. Chaque élève recevait trois leçons par semaine, et encore pas toujours, car le nombre des leçons allouées était fixe et souvent moindre que ne le comportait la promotion plus ou moins nombreuse de Tannée.
Aujourd'hui l'École a son manège, ses chevaux, ses instructeurs, totit son personnel, et son matériel parfaitement organisés.
El lorsqu'on 1832, je parlais de l'avantage de prendre de pareilles mesures, je passais pour un insensé. — Est-ce que cela est possible ? me disait-on.
Cela a été possible, sitôt qu'on Ta voulu.
Où est l'impossibilité que les vétérinaires apprennent à monter à cheval ?
Où est l'impossibilité que chaque lycéen prenne vingt leçons par an et les paie trente francs ?
J'ai vu créer l'École des haras, j'ai peut-être coopéré à sa création par quelques plaidoyers a huis clos; je dis peut-être, car il y avait bien loin de ce que je rêvais à ce que j'ai vu exécuter.
Quelque temps après, j'ai élé appelé à faire partie du personnel de cette école avec des attributions assez peu définies, mais avec assez de pouvoir pour faire quelque bien et empêcher quelque mal.
Si je disais tout ce qu'il y avait de déplorable dans cette école, sous le rapport des conditions d'admissibilité, tout à fait insuffisantes, de la direction des études, manquaut de pratique, de la parcimonie apportée à la fondation et à rentrelien de rétablissement ; enfin de la manière dont les élèves devaient êlre rémunérés de leurs travaux, on ne pourrait se reudre compte de l'idée des fondateurs.
Et cependant, celle idée existait, elle était juste; cette idée élait l'espérance. 11 y avait à croire que les efforts tentés prouveraient, non pas leur utilité, mais leur insuffisance, et qu'alors l'opinion publique, placée entre la nécessité de donner les moyens ou de renoncer à la fin, prendrait le bon parti.
Un jeune homme de vingt ans, élevé pour toute autre carrière que celle des haras, et Tayaut manquée, recevait pendant deux ans des leçons d'équi talion et d'hippialrique; on tâchait de lui faire voir le plus de chevaux possible.
Ce n'était certes pas là de quoi former un officier de haras, et cependant il est sorti de l'école des élèves au niveau de leurs fonctions, ou du moins au niveau des personnes qu'ils étaient appelés à remplacer.
L'espérance du fondateur a été trahie cependant. Il y avait un résultat ; on a tout supprimé, je doute que les
successeurs qu'on donnera à ces élèves empêchent de les regretter, si on ne rétablit pas l'école, si on ne prend pas de mesures.
El par qui seraient-elles prises? Pour qu'un édifice s'élève et subsiste, il faut qif une seule intelligence, une seule volonté, imagine les plans et dirige les travaux; et l'industrie chevaline dépend de diverses autorités.
Dans Tétat actuel des choses, tout ce qui se fait est donc mal fait, et partant inutile; inutile, et partant ruineux.
Tout supprimer, tout abandonnera l'industrie et à la volonté de chacun, sera au moins une économie à apporter au budget.
11 n'y aurait pas d'amélioration , mais les choses n'eu iraient pas plus mal, car cela est impossible.
Que cette opinion me soit permise, a moi qui, depuis trente ans, élève pour ma consommation des chevaux tels que je ne pourrais me procurer les pareils nulle part au même prix, et qui n'ai jamais reçu aucun encouragement, ni employé d'autres étalons que des animaux refusés par l'administration des haras. La vérité est que je n'ai jamais employé que deux étalons royaux, chacun deux fois : Cadland et Paradox ; le premier a élé acheté pour le compte du Gouvernement par une personne étrangère à l'administration des haras, et Paradox par l'ordre d'une personne qui venait d'y entrer, M. Dittmer.
Tous les autres reproducteurs dont je me suis servi,
élevés chez moi ou achetés au dehors, avaient été préalablement refusés par l'administration des haras.
Je n'ai eu besoin pour cela que de ma liberté d'action, et certes s'il m'eût fallu, comme du temps de Colbert, recourir à l'étalon banal dont l'emploi était obligatoire, je n'aurais ni continué, ni même commencé mon élevage.
Il n'y a évidemment que deux partis à prendre aujourd'hui : tout abandonner au cours naturel des choses, ou s'occuper sérieusement de répandre dans les masses la véritable science de l'homme de cheval.
Ceci est une tâche longue, pénible , hérissée de difficultés.
L'équitation elle-même a besoin d'être remaniée , étudiée et fixée sur de nouveaux errements plus conformes à nos goûts naturels, à nos besoins et aux progrès des connaissances acquises.
L'équitation est un peu comme la théologie, elle n'est pas la science de tout le monde ; les sots s'en embêtent et les méchants s en empirent.
Et voilà pourquoi, aujourd'hui, les quelques personnes qui s'en occupent, voulant aller plus haut et creuser plus profondément que ne comportent leur capacité et leur expérience acquise, font plus de mal que de bien.
C'est d'instruction élémentaire et de pratique que tout le monde a besoin.
Une fois la science de l'usage du cheval répandue , on arrivera à le connaître.
Une fois bien connu, il sera facile de l'élever, lorsqu'on
saura sur quels principes repose l'élevage, lorsque des haras publics feront voir journellement des leçons vivantes et la pratique.
Des progrès ont été faits depuis quelques années. JYi parlé de l'École d'état- major, je parlerai de l'École militaire de Saint-Cyr, où l'officier de cavalerie apprend aujourd'hui son métier , où l'officier d'infanterie se prépare dès à présent à commander un jour commodément un bataillon, sans être embarrassé ni préoccupé de son cheval.
Les officiers sont remontés, ou gratis, ou avec certains avantages.
Je m'aperçois que tout ce qui me plaît, tout ce que j approuve, tout ce que j'admire, vient de l'armée.
Est-ce partialité? Non, sans doute. Pour avoir été soldat un jour, je puis avoir encore des sympathies, des regrets, même encore à l'âge où je toucherais à ma retraite; mais l'esprit de corps ne m'est pas permis, je suis sans prévention.
L'armée fait bien, opère bien, parce que l'armée est une famille; et, bien que les individus changent, il y a toujours unité, direction, cohésion.
Voilà pourquoi le progrès est plus facile là qu'ailleurs.
C'est le temps qui a produit cet admirable résultat, et le temps n'a pas travaillé pour toutes choses de la même façon, parce que toutes choses n'ont pas le même âge.
Ainsi la science militaire existe depuis des siècles, quoi-
que, bien avant sou existence, il y ait eu des guerres, des soldais et des armées.
De tout temps, il y a eu des chevaux, des cavaliers, et cependant la science hippique n'est pas encore avouée, reconnue , consacrée authentiquement.
Le jour où il en sera ainsi, les véritables progrès commenceront.