DIGRESSION
DB LA NÉCESSITÉ D'ACQUÉRIR QUELQUES CONNAISSANCES PRÉ- CISES EN MATIÈRE D'ÉLEVAGE AVANT DE SB LIVRER A AUCUNE ENTREPRISE EN CE GENRE, ET OBSERVATIONS GÉNÉRALES A CE SUJET.
Craignez d'un tain plaisir le» trompeuses amorce;, Et consultez longtemps votre esprit <tl vos forces.
Boileaiî.
Une ignorance complète donne souvent une confiance illimitée, et on commence à élever des chevaux sans avoir la plus légère notion de ce qui adviendra.
C'est ainsi que j ai commencé, moi tout le premier; je n'avais pas même, pour m'éclairer, le doute surl'à-propos de mes opérations et l'incertitude sur les résultats à venir.
Heureusement pour moi, par prudence ou par nécessité, peu importe, mes premiers essais furent sur la plus petite échelle possible, je n'eus d'abord qu'une seule poulinière.
Je conseillerais toujours de s'y prendre de la sorte , si la perte de temps ne pouvait quelquefois être pire que les pertes pécuniaires. Les Anglais disent : finie is money; et on peut d'ailleurs acquérir à l'avance par l'étude théorique, et surtout par l'examen attentif de ce que font les autres, assez de connaissances certaines pour ne pas agir en aveugle, même au début.
Il n'est personne, fût-on étranger a toute questiou chevaline, et décidé à ne s'en occuper jamais, qui ne soit une fois dans sa vie engagé à assister à la monte d'un étalon. C'est là la coquetterie de tous les éleveurs, de tous les officiers de haras.
«... Regarde ce fier cheval que deux valets con- « (luisent à la cavale paisible qui l'attend, et qui dé- « tourne la queue pour le recevoir; vois comme ses « yeux élinceUcnt, entends ces hennissements, conlem- « pie ces sauts, ces courbettes, ces oreilles dressées, celle « bouche qui s'ouvre avec de petites convulsions, ces •« narines qui s'enflent, ce souffle enflammé qui en sort, « ces crins qui se relèvent et qui flottent, ce mouvement « impétueux dont il s'élance sur l'objet que la nature « lui a destiné. Mais n'en sois point jaloux , et songe * aux avantages de l'espèce humaine; ils compensent « eu amour tous ceux que la nature a donnés aux ani- « maux, force, beauté, légèreté, rapidité. »
(Dict. philosophique.)
Ces lignes de Voltaire ont probablement inspiré au trèsspirituel éditeur des Mémoires de la marquise de Crèqmj, sa boutade sur les prétendus divertissements en usage à Ferney.
Toujours est-il que l'étalon se présente dans ce moment sous l'aspect le plus brillant et le plus séducteur.
D'où il résulte que celui qui n'est pas homme de cheval et qui a vu un étalon à la monte, quel que soit cet étalon, remporte toujours l'idée du plus magnifique animal.
C'est un moyen employé généralement et de tout temps pour faire valoir un haras, moyen bien simple et bien facile.
On remployait déjà il y a 200 ans.
« Je me souviens qu'étant au haras du roy Louis XIV,
- à Saint-Léger, ce monarque vint presque à la fin de « la monte des cavales; et ayant cependant voulu en « voir servir quelques-unes en sa présence par les éta-
- Ions, il ne s'en trouva pas une qui n'eût été servie. « Mais comme on n'est pas sûr que toutes les cavales « aient retenu, on exposa un étalon près la troupe des « cavales; alors le cheval ne manquant point de hennir •« (on Tappelle en terme de haras un braillard), les cavales « qui n'ont pas retenu tournent immanquablement la « téte du côté qu'elles entendent hennir rétalon, et on « peut les remarquer pour les faire prendre et resser- < vir de nouveau par un aulre étalon que celui qui les
a servies auparavant. Comme d'ailleurs il n'y a point de « règles certaines, il s en trouva une qui, ayant été servie « sur la fin de Tannée précédente, revint cependant à « fétalon, quoique pleine dès ce temps- là. Elle avait si « bien caché son fruit, que tout conuaisseur aurait pu « s'y tromper, et elle n'est pas la seule à qui cela soit ar- « rivé.
« Louis XIV voyant cette cavale, quoique pleine, re- « venir à l'étalon, ordonna qu'on la prît pour la faire
- servir en sa présence, ainsi que l'on venait de faire à « quelques autres. Mais M. de G arceau, qui était assuré ' qu'elle était pleine, par l'expérience qu'il en avait faite
« comme capitaine général dudit haras, dit au roy : Sire, « elle est pleine, et ne doit pas tarder à donner un poulin. Le roy « répondit : Je vois bien que non, et vous vous trompez; je « vois bien qu'elle ne Vest point. Or, comme il y a des flat- » leurs dans toutes les cours, chacun applaudit au roy « sans vouloir entendre M. deGarceau; il fallut donc « qu'au commandement du roy la cavale reçût rétalon de « bon gré ou de force, et que M. de 'Garceau en eût le « démenti, tout habile qu'il était, «et qu'il passât pour un « ignorant en public ; mais, neuf jours après, la cavale « jeta un beau poulin mort, au grand regret de M. de • Garceau, qui n'osa ni le dire au roy, ni lui faire dire de sa part.
« Mais comme Louis XIV avait un écuyer, nommé « M. de Beaureuil, qu'il aimait, et à qui il était permis « dédire tout ce qu'il voulait, cet écuyer, qui était ami « de M. de Garceau, dit au roy quelques jours après : « Sire, le pauvre Garceau n'ose paraître devant Votre « Majesté, de crainte de lui annoncer que cette belle « cavale qui a été servie par l'ordre de Votre Majesté a •> jeté un beau poulin maie, mort. Sur la parole de « M. de Beaureuil, et à cause du mérite que le roy avait « remarqué dans M. de Garceau, il lui fit présent de la « survivance de sa charge pour monsieur son fils, mort « dans la même charge, et cela pour le récompenser du « chagrin du démenti qu'il avait reçu publiquement. »
Ainsi, Louis XIV était toujours roi, aussi bien pour réparer une bévue que dans toute autre occasion. Il eût cependant mieux fait de dire à Garceau ce qu'il dit un
autre jour à Boileau au sujet de Molière : « Je ue l'aurais pas cru, mais vous vous y connaissez mieux que moi. » ( Qu'il fût le premier poëte de mon siècle. )
Comme Saulnier, je me souviens quêtant au haras de ***, je vis une horrible pouliche, d'une conformation si hétéroclite, que je demandai avec intérêt le père et la mère; on me les nomma ; c'était une alliance qui expliquait tout, mais que je ne m'expliquais pas.
On convint bien qu'il y avait là quelque chose d'anormal, mais ce jour-là le préfet visitait le haras, il n'y avait pi autre étalon, ni autre jument disponibles pour le moment ; ils ne se convenaient nullement, mais on ne pouvait }>aa laisser partir M. le préfet sans lui avoir fait voir une saillie.
Ce n'est pas ainsi qu'on arrive à faire de bons chevaux.
Quelque volonté que vous ayez de ne pas vous laisser prendre à une admiration irréfléchie pour le cheval qui fait la monte , il y aura pour vous séduire d'autres moyens que le brillant de l'animal excité par le désir.
Il y aura d'abord l'embonpoint; une certaine prospérité de santé, très-facile à obtenir par un repos complet el une nourriture à peu près bonne; on peut transformer ainsi en modèle séduisant le cheval le plus médiocre.
Le poil lisse et brillant, la gaieté qu'occasionne une oisiveté exagérée, l'effet agréable que l'aspect de la graisse Opère toujours sur l'œil français, tout cela fait passer pour bon un cheval sans qualités, sans conformation, sans aucun mérite.
Ils sont nets, ronds et propre$1 tel est l'éloge qu'un connaisseur bien posé fera magistralement et d'un air protec-