‹ Leçons de thérapeutique (volume 2)Chapitre 26 sur 47 · VINGT-QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME LEÇON

Agents médicamenteux (fin) : emploi des eaux minérales. — Agents physiques : hydrothérapie, aérothérapie, électrisation. — Procédés opératoires : saignée, transfusion.

Messieurs,

Avant de clore la liste des moyens médicamenteux, Emploi des

eaux

je tiens à vous présenter quelques courtes remarques minérales, sur l'emploi des eaux minérales dans la médication de l'anémie.

On prescrit souvent aux anémiques les eaux minérales ferrugineuses ; parfois même on envoie les malades faire une cure sur place.

Dans quels cas cette pratique peut-elle réussir?

Incontestablement, d'après les faits que j'ai observés avec soin, elle n'est que d'une utilité fort médiocre dans la chlorose typique, accompagnée d'anémie accentuée. Elle me paraît même d'autant moins indiquée que l'anémie est plus prononcée.

Les raisons de l'infériorité d'action des eaux ferrugineuses sur la médication pharmaceutique sont multiples.

Tout d'abord ces eaux minérales ne contiennent pas toujours le fer sous une forme favorable à l'absorption, de sorte qu'elles sont loin d'être toujours bien

digérées. En outre, elles sont trop pauvres en fer pour remplir le double but qui doit être atteint dans la ehlorose, c'est-à-dire pour combler le déficit de l'organisme en fer, tout en luttant contre la désassimilation exagérée des hématies.

Les préparations ferrugineuses sont bien autrement actives, et j'ai guéri avec leur aide un très grand nombre de malades qui avaient été inutilement chercher la santé dans les stations d'eaux ferrugineuses. Les médecins de ces stations avouent d'ailleurs que leurs eaux ne guérissent pas la chlorose.

Certaines eaux minérales peuvent cependant remplir des indications spéciales lorsqu'elles sont, comme à Vichy, à la fois modificatrices de la dyspepsie et reconstituantes.

D'autre part, la guérison obtenue en ville peut parfois être consolidée à l'aide d'un séjour dans une ville d'eaux. Mais dans ce cas les pratiques balnéaires et hydrothérapiques auxquelles les convalescents de ce genre sont soumis me paraissent avoir plus d'importance que l'usage interne de l'eau minérale.

Dans la liste des maladies justiciables des eaux ferrugineuses, on compte les anémies post-hémorragiques, consécutives aux suites de couches ou au traumatisme, les anémies des convalescents. Inutile de vous rappeler que dans ces circonstances la réparation sanguine se fait spontanément; elle n'exige, pour marcher convenablement, que de bonnes conditions hygiéniques.

On trouve encore dans la même liste les anémies liées à la dyspesie, aux diarrhées chroniques, atoniques. Le traitement minéral, en guérissant ou en améliorant la dyspepsie, entraîne la guérisoTi de l'anémie ou ramène

la maladie à un état plus simple. A cet égard d'autres stations peuvent être plus efficaces que les ferrugineuses.

Je dois citer encore les états anémiques consécutifs aux affections utérines : métrite hémorragique, dysménorrhée, etc. On croit parfois que ces troubles locaux dépendent de l'anémie et qu'il importe à un haut degré de guérir l'anémie pour les faire disparaître. Le plus souvent c'est le contraire qui est exact, et la médication doit s'adresser tout d'abord à l'état local.

Enfin les névroses, et entre autres la neurasthénie, qui s'allient souvent à l'anémie, sont du ressort des eaux minérales. Et, d'une manière générale, nous pouvons dire que les anémies symptomatiques sont bien plus souvent justiciables de la médication hydrominérale que les anémies spontanées par déglobulisation.

Remarquons, en terminant, que si l'on voulait réaliser la médication arsenicale dans les cas d'anémie symptomatique d'une maladie des organes hématopoiétiques, il faudrait s'adresser tout particulièrement à la Bourboule.

Abordons maintenant l'étude des agents physiques. Hydrothéi Le plus fréquemment utilisé est le froid appliqué suivant les procédés de la révulsion hydrothérapique.

Les médecins spécialistes citent de nombreux exemples d'anémiques guéris à l'aide de l'hydrothérapie. Je ne puis mettre en doute leurs observations; mais je déplore le manque de précision de la plupart de ces documents. Aussi dois-je me borner à vous dire ce qu'il m'a été donné de constater par moi-même.

L'hydrothérapie réussit chez les individus affaiblis par des pertes de sang; elle favorise une réparation

3i 2 LEÇONS DE THÉRAPEUTIQUE.

sanguine qui pourrait d'ailleurs s'effectuer sans son intervention. Elle peut rendre service dans certains cas de dyspepsie avec anémie légère. Que de fois j'ai vu la douche faire disparaître certains symptômes de dyspepsie que les malades, soutenus en cela par leurs médecins, rapportaient à tort à l'anémie.

Dans l'anémie avec grosse lésion du sang, dans la chlorose des jeunes filles, l'hydrothérapie échoue; elle est même capable d'aggraver sensiblement l'état des malades quand l'aglobulie dépasse le second degré. Je ne dis pas que certaines applications froides, moins sérieuses que la douche en jet brisé ou en pluie, ne puissent avoir une certaine efficacité en produisant une action névrosthénique. Ainsi dans la chlorose avec fièvre j'ai employé les enveloppements froids dans le lit et j'ai souvent prescrit des applications froides diverses dans les anémies des névropathes. Mais j'ai toujours vu jusqu'à présent la chlorose franche résister aux pratiques hydrothérapiques employées seules.

Toutefois je reconnais que dans la maladie spéciale, appelée chlorose des garçons, la douche froide donne habituellement de bons résultats, et que chez les jeunes filles l'hydrothérapie peut rendre service lorsque l'état du sang a déjà été sérieusement amélioré par l'usage d'une bonne préparation ferrugineuse.

Aéroihérapie. Les pratiques de l'aérothérapie ont assez souvent été préconisées dans les états anémiques. Le plus habituellement on a recours à l'air comprimé dans la cloche pneumatique, dans le but de produire une sorte de suroxygénation du sang. Ce moyen m'a paru convenir particulièrement aux dyspeptiques; il ne peut en aucun cas produire les mêmes effets que le fer lorsque la lésion hématique est prononcée. On peut aussi

recommander aux jeunes gens à poitrine étroite 1 inspiration d'air comprimé à l'aide des appareils pneumatiques dits transportables. Ce procédé de gymnastique respiratoire peut, dans une certaine mesure, remplacer les courses en montagne, qui ne peuvent intervenir qu'à une certaine époque de l'année et qui d'ailleurs ne sont pas accessibles à tous les malades.

Parmi les procédés d'électrisation, je dois vous Électrothésignaler l'électrisation généralisée. Pratiquée à 1 aide des courants continus ou mieux encore faradiques, elle représente an moyen reconstituant. Ses effets sur la lésion du sang sont encore peu connus, mais elle peut certainement favoriser la reconstitution générale, particulièrement dans les cas de neurasthénie. Le bain électrostatique paraît aussi avoir une certaine valeur dans les anémies; mais il a encore été peu étudié à ce point de vue.

Il me reste encore à vous parler des procédés opéra- Saignée, toires. Je vous étonnerai, sans doute, en vous disant que la saignée a été parfois employée dans la médication de l'anémie, voire même dans le traitement de la chlorose. On se bornait à pratiquer une petite saignée qui était renouvelée à certains intervalles. Je pense que la réaction post-hémorragique succédant à ces petites pertes de sang était prise à tort pour une amélioration.

Lorsque le processus de sanguification n'est pas épuisé, chaque émission sanguine est suivie d'un effort de réparation, de sorte qu'on peut prétendre que l'organisme se trouve ainsi incité à former un sangplus normal. Mais aucune recherche sérieuse n'a été entreprise sur cette question, et il est douteux qu'il y ait un réel intérêt à le faire.

La seule opération qui mérite d'être étudiée ici est la transfusion sanguine. J'en rapprocherai tous les procédés d'action ayant pour but d'augmenter la masse du sang dans l'organisme par d'autres voies que celle des vaisseaux.

Transfusion. La question de la transfusion, un peu négligée en France, a été dans ces dernières années, à l'étranger, l'objet de recherches qui ont eu surtout pour résultat de multiplier les procédés opératoires et d'en préciser les indications.

Dans l'étude succincte que nous allons faire ensemble, je me placerai surtout au point de vue pratique et j'éviterai de revenir sur les questions que j'ai traitées expérimentalement dans mon cours de 1881.

Les moyens d'agir sur la masse sanguine à l'aide d'une opération comprennent : 1° la transfusion vasculaire. Celle-ci peut être pratiquée soit avec du sang pur, complet ou défibriné, soit avec du sang additionné de diverses substances, soit avec des sérums artificiels de dilution.

2° La transfusion sanguine péritonéale ou même pleurale ;

3° Les injections sous-cutanées de sang ou de liquides de dilution sanguine;

Enfin 4° les inhalations de sang pulvérisé, ayant pour but de faire pénétrer le sang par la voie pulmonaire.

Vous voyez que tous les moyens possibles ont été mis à contribution.

La transfusion sanguine peut être pratiquée avec du sang de la même espèce ou avec du sang d'une espèce différente. Nous n'aurons pas à nous occuper de ce dernier genre d'opération qui doit être rejeté à cause

MÉDICATION DE L'ANÉMIE. 31o

des dangers qu'il fait courir aux malades. 11 est bon de vous dire, cependant, que comme il est plus commode de se procurer du sang d'animal que du sang humain, l'emploi de sang étranger compte encore un petit nombre d'adeptes. Dans ces dernières années Albertoni a injecté du sang d'agneau clans le péritoine de l'homme, et Stiller a poussé dans les veines des globules de mouton en suspension dans de l'eau salée. Le sang du mouton paraît peu dangereux, et on en a eu la preuve dès la première tentative de transfusion faite sur l'homme, par Denis et Emmerez. Il est néanmoins démontré aujourd'hui qu'on ne doit se servir que de sang humain.

On a recours tantôt au sang complet, tantôt au sang défibriné. Ce dernier sang est préféré par ceux qui redoutent l'introduction de petits caillots dans le torrent circulatoire pendant le cours de l'opération. Cette crainte est certainement chimérique. On a grandement le temps d'injecter la quantité de sang voulue avant toute trace de coagulation, et d'ailleurs dès que celle-ci s'effectue, il devient impossible de faire manœuvrer les instruments.

Les opérateurs qui se servent de sang complet utilisent en général le sang veineux; parfois cependant ils ont eu recours au sang artériel. L'injection est poussée presque toujours de la périphérie au centre, c'est-à-dire par une veine. Quelques praticiens ont choisi, sans raison valable, la voie contripète et ont introduit la canule de leur appareil dans une artère.

On a imaginé, pour exécuter la transfusion, un grand nombre d'instruments qu'il me paraît tout à fait inutile de vous décrire. Je vous en présenterai seulement trois parmi ceux qui sont répandus en France. Les

deux premiers sont ceux de M. Collin, le troisième a été imaginé par M. Dieulafoy.

Le plus simple des appareils de M. Collin (fig. 4) se compose d'un corps de pompe terminé par un réservoir métallique disposé d'une manière particulière.

Sur la partie supérieure de ce réservoir ou chambre de distribution se visse un entonnoir dans lequel on

Fig. 4.

reçoit le sang provenant de la saignée faite à l'individu transfuseur. Dans l'intérieur de cette chambre une boule métallique de densité inférieure à celle du sang sert de soupape en fermant l'orifice inférieur de l'entonnoir au moment où le sang est poussé par le piston ; elle laisse passer, au contraire, les bulles d'air qui auraient pu être aspirées dans le corps de pompe. La partie inférieure du réservoir de distribution porte un prolongement métallique sur lequel s'ajuste le tube de caoutchouc armé de la canule. Ce prolongement

n'est percé que latéralement d'une petite ouverture sur laquelle le caoutchouc s'applique au moment de l'aspiration produite par le jeu du piston. Le corps de pompe ayant une capacité de 10 centimètres cubes, on calcule facilement la quantité de sang transfusé.

Pour introduire la canule dans la veine on peut avoir recours à la transfîxion, sans incision de la peau. Ce procédé n'est pas toujours facile à mettre en œuvre. Aussi est-on obligé le plus souvent de dénuder la veine. On soulève au-dessus d'elle, à l'aide d'une pince à dents de souris, un petit pli de peau à la base duquel on fait une incision avec de petits ciseaux bien affilés, placés à plat. On agit de même pour les différentes couches qui recouvrent la veine en ayant soin de les diviser au ras de la pince. Lorsque la veine est enfin dénudée, on en saisit la paroi antérieure que l'on incise, et sans lâcher le lambeau veineux on introduit la canule armée de son mandrin. Celui-ci est remplacé par la canule placée au bout du tube de caoutchouc au moment où l'appareil rempli de sang est prêt à fonctionner. Quelques opérateurs, dans la crainte de voir le sang se coaguler dans l'instrument précipitent d'une manière inopportune la transfusion. 11 ne faut pas se presser. La coagulation du sang veineux ainsi recueilli, loin d'être immédiate, demande environ un quart d'heure, temps plus que suffisant pour pratiquer l'opération avec tout le soin nécessaire. D'ailleurs, si elle venait à se produire, on en serait averti par la résistance que l'on éprouverait en poussant le piston, les caillots se formant d'abord dans la canule, partie la plus étroite de l'instrument.

On recueille environ 200 grammes de sang dans l'entonnoir, c'est-à-dire plus qu'il n'en faut pour la

transfusion. 11 est au moins inutile de plonger au préalable l'appareil dans de l'eau chaude, pour mettre sa température en harmonie avec celle du sang. Outre que le but pourrait être aisément dépassé, la chaleur a l'inconvénient d'accélérer la coagulation.

Théoriquement il vaudrait mieux refroidir l'instrument.

Le deuxième appareil de M. Gollin est disposé de manière à permettre de pratiquer la transfusion de bras à bras. L'entonnoir est supprimé, et la chambre

Fig. 5.

de distribution porte un robinet à deux voies qui permet de puiser le sang dans la veine du sujet transfuseur et de le pousser ensuite dans celle du transfusé.

Il faut placer une ligature sur le bras du premier et enfoncer un trocart dans la veine dans le sens inverse du courant veineux, c'est-à-dire vers la périphérie, (fig. 5). L'appareil de M. Dieulafoy est fondé sur le même principe.

11 est destiné à empêcher d'une façon absolue l'entrée de l'air dans la veine du transfusé. A cet effet la chambre de distribution (fig. 6) est surmontée d'une cloche C (dans laquelle vient plonger le tube B qui communique avec la canule du transfusé. Grâce à cette disposition, si une bulle d'air venait à pénétrer

dans l'appareil, elle irait se placer à la partie supérieure de la cloche, tandis que le sang est puisé dans sa partie inférieure. On peut employer indifféremment un de ces instruments, mais rappelez-vous que les plus simples sont les meilleurs et que la plupart des perfectionnements sont des complications inutiles. Dans le modèle

Fig. 6.

de M. Dieulafoy la multiplication des contacts avec le sang est encore plus grande que dans les autres, et par suite les chances d'altération des éléments anatomiques et particulièrement des hématoblastes sont augmentées.

Lorsqu'on donne la préférence au sang défibriné, il faut recueillir le sang provenant de la veine dans un flacon stérilisé bouché hermétiquement avec un bouchon de caoutchouc qui porte soit des palettes d'ébo-

320 LEÇONS DE THÉIUPEUTIQUE.

nile, soit des baguettes de verre permettant de battre le sang.

La défibrination complète du sang exige vingt a vingt-cinq minutes de battage. Après cette opération le sang défibriné doit être filtré sur un linge fin. 11 est bien entendu que l'on emploiera les précautions antiseptiques propres à empêcber le sang de s'infecter; elles sont ici plus difficiles à mettre en œuvre qu'avec l'emploi du sang complet.

Mais les instruments peuvent être plus simples. Un entonnoir muni d'un tube de caoutchouc long de 80 centimètres environ peut suffire. Un tube de verre effilé, l'aiguille de la seringue d'Anel serviraient au besoin de canule. Du reste ce dernier dispositif, dans certains cas d'urgence, à la campagne notamment, pourrait, à la rigueur, parfaitement convenir pour la transfusion de sang complet.

On choisit un entonnoir à bec coupé court, on pince le tube immédiatement au-dessous de l'entonnoir dans lequel on verse le sang, puis on laisse remplir le tube en élevant l'entonnoir, et il est impossible dans ces conditions d'injecter des bulles d'air assez grosses pour occasionner le moindre désordre.

Pour la désinfection des instruments, on se sert de l'étuve ou bien de lavages successifs avec des solutions de sublimé au centième, puis au millième et finalement avec de l'eau distillée bouillie.. Les solutions de sublimé ont l'inconvénient de ne pouvoir être utilisées pour les pièces métalliques.

Page 1