DE L’ACIDE ARSÉNIEUX
Des expériences et des observations nombreuses établissent que l’acide arsénieux est un poison, c’est là un fait que personne ne conteste ; mais nous ignorons encore quelle est la plus petite dose à laquelle l’acide arsénieux est toxique pour l’homme. Cependant nous possédons une donnée qui nous manque pour les autres poisons. Je vous ai déjà fait connaître une expérience d’Orfila, qui montre que 75 à 100 milligrammes d’acide arsénieux suffisent pour déterminer la mort d’un chien robuste. De là on a conclu qu’une dose double (soit 20 centigrammes) doit être mortelle pour l’homme. C’est aller un peu vile; quoique ce soit possible, ce n’est pas démontré. Les observations publiées par M. Lachèze ne décident pas non plus la question. Suivant cet auteur, l’acide arsénieux déterminerait des accidents sur l’homme à la dose de 6 à 10 milligrammes, et une dosé de 10 centigrammes serait suffisante pour amener la mort ; mais le calcul des doses fait par M. Lachèze ne présente pas, à mon avis, une exactitude suffisante; et, d’ailleurs, les observations ne sont pas assez nombreuses pour autoriser une conclusion générale.
Nous ignorons, et nous ignorerons sans doute longtemps encore, quelles sont les dosés les plus faibles des poisons suffisantes pour déterminer la mort de l’homme. L’acide arsénieux n’a pas échappé à la loi commune. Nous pouvons cependant admettre qu’en générai l’administration, répétée pendant cinq ou six jours, de 2 à 6 milligrammes de quelques composés d’acide arsénieux , entraîne des troubles notables des différentes fonctions. Quoi qu’il en soit, l’acide arsénieux doit être rangé parmi les poisons les plus actifs.
Comment l’acide arsénieux determine-t -il des accidents si graves? Pour mémoire seulement , je vous dirai que l’action délétère qu’il exerce a été attribuée à la fluidification du sang , à l’arrêt des battements du cœur, ou à des troubles de l’innervation. Les désordres locaux dus au contact ne peuvent pas être considérés comme le point de départ des phénomènes de cet empoisonnement, car ils ne sont pas constants, et presque toujours ils sont trop légers.
Quant à la question de savoir si l’action de l’acide arsénieux est sthénisante ou hyposthénisante , elle ne sera pas difficile à juger pour vous quand vous connaîtrez les symptômes de l’empoisonnement. Vous comprendrez que les discussions dont ce point a été l’objet n’ont pu être aussi longues, que parce que chaque camp outre-passait les limites du vrai : il est facile de voir , d’après les observations et les expériences , que l’acide arsénieux agit tantôt comme sthênisant, tanlôt comme hyposthènisant.
L’élimination de l’acide arsénieux est terminée chez les chiens au bout de douze à quinze jours; l’arsenic s’échappe de l’économie avec l’urine, par la peau, par la muqueuse gastro-intestinale. Malheureusement les observations sur l’homme nous ont appris jusqu’à présent seulement que l’élimination sé fait par l’urine et par la peau ; mais, quant au temps qu’elle dure et au séjour de l’arsenic dans les organes, nous ne pouvons que supposer par induction que tout l’arsenic doit avoir abandonné les organes au bout de six semaines; cette supposition est très-fondée, j’ai déjà eu l’occasion de la formuler et de la motiver devant vous en traitant de l’élimination en général.
Symptômes de l'empoisonnement prompt par l’acide arsénieux. — Ges symptômes, comme ceux de la plupart des empoisonnements, varient suivant une foule de circonstances : ils ne sont mêiné pas toujours semblables, alors que les conditions nous paraissent identiques. Quelques auteurs ont cependant essayé d’en donner une description générale; ces tentatives ne sont pas, à mon avis, assez heureuses pour que je cherche à les renouveler. Je me bornerai à vous indiquer les principaux phénomènes que l’on observe le plus souvent. Il reste bien entendu que tous ne se présentent pas dans tous les cas.
Voici cette espèce de catalogue :
Saveur légèrement âpre, sensible seulement quelque temps après l’ingestion ; ptyalisme, soif intense, constriction du pharynx et de l’œsophage; agacement des dents ; nausées, vomissements; ceux ci ne se manifestent pas immédiatement et persistent quelquefois pendant plusieurs jours; ils entraînent des matières muqueuses ou
bilieuses, et quelquefois du sang mêlé avec ces matières. Dans la région stomacale, le malade sent une douleur très-vive, qu’il compare souvent à une brûlure. Outre ces phénomènes, on observe des coliques vives accompagnées de déjections alvines fréquentes et fétides. A ces troubles des voies digestives viennent se joindre le hoquet, la gêne quelquefois très-marquée de la respiration, l’oppression ; le pouls est accéléré, irrégulier, petit, serré ; les battements du cœur sont forts et inégaux; des défaillances surviennent. La peau est chaude, et se couvre quelquefois d’éruptions papuleuses ou roséoleuses déterminant des démangeaisons. Il y a souvent de la céphalalgie, quelquefois du délire, de l’insensibilité et de la paralysie. Enfin des convulsions atroces précèdent la mort. Dans des cas tout à fait exceptionnels, les urines sont supprimées ; en général, elles sont rares, quand le malade est abandonné à luimême ; mais il n’est pas impossible de les faire venir, même en abondance, au moyen de boissons diurétiques. Quand l’empoisonnement ne se termine pas par la mort, il cause souvent pendant plusieurs mois et même pendant des années une gêne dans les mouvements des bras et des jambes.
Voilà une première forme, pour ainsi dire, de l’empoisonnement. Dans d’autres cas, en général, lorsque l’acide arsénieux a été ingéré en grande quantité, à doses élevées, les troubles des fonctions digestives sont accompagnés d’une dépression telle que la maladie ressemble singulièrement au choléra asiatique. La face est grippée, les yeux sont caves , la peau est froide ; le pouls est fréquent, petit, filiforme, insensible; des syncopes se manifestent, des crampes surviennent dans les membres.
Encore une fois , il ne faut pas considérer cette récapitulation comme une description générale des symptômes de l’empoisonnement par l’acide arsénieux ; c’est un résumé extrait de toutes les observations recueillies jusqu’à présent : cela est si vrai, que l’on a vu des individus périr sans avoir éprouvé d’autres accidents que des syncopes légères. Ghaussier , Laborde et Renault ont rapporté des observations de ce genre. En somme , vous le voyez , il y a , pour ainsi dire, deux formes différentes ; mais on n’observe pas toujours l’ensemble des phénomènes que je vous ai énumérés , et
partant la symptomatologie ne présente pas toujours une forme tranchée.
Il y a dans certains cas de véritables intermittences dans les symptômes ; mais elles ont été courtes en général, et elles n’ont présenté aucun signe qui permît d’en prévoir ou d’en expliquer l’apparition.
On a voulu déterminer l’intervalle qui sépare l’invasion de la maladie du moment où le poison est ingéré, ainsi que la durée de la maladie ou l’époque à laquelle survient la mort ; mais ces déterminations ne peuvent être que vagues. Pour l’invasion, les limites sont comprises entre dix minutes et 8ù heures ; celles de la durée varient depuis trois heures jusqu’à des mois. La voie d’introduction, l’état de la substance, et d’autres circonstances, peuvent retarder ou accélérer l’invasion et la terminaison de la maladie. Je n’ai rien de particulier à ajouter aujourd’hui, sur ce sujet, à ce que je vous ai déjà dit en traitant les généralités.
Symptômes de l’empoisonnement lent . — Lorsque l’acide arsénieux pénètre dans l’économie animale par petites doses souvent répétées , les symptômes de l’empoisonnement ressemblent à ceux dont je vous ai tracé le tableau ; seulement, d’après quelques auteurs, on n’observerait ni vomissements ni déjections alvines. Si cette remarque était vraie, il y aurait un moyen précieux pour reconnaître s’il n’y a pas eu ingestion d’une forte dose d’une préparation arsenicale au milieu d’une médication arsenicale : du moment qu’il y aurait vomissements ou déjections alvines, on saurait qu’il faudrait en chercher la cause ailleurs que dans une médication trop active.
Lésions de tissu. - Comme pour les symptômes, je vais vous tracer une récapitulation des' lésions qui ont été observées jusqu a présent ; mais ne croyez pas que toutes se rencontrent dans chaque cas. Il n’est même pas très-rare de n’en trouver aucune; et, d’ailleurs, il y a des degrés nombreux pour la quantité et l’importance de ces altérations.
Lorsque l’acide arsénieux a déterminé la mort, on peut ou ne retrouver sur le cadavre aucune trace de son action , ou bien ob-
server les lésions suivantes : Dans l’estomac et les intestins, des granulations, des rougeurs, des ecchymoses, des ulcérations, et quelquefois des eschares plus ou moins étendues de la muqueuse qui tapisse ces organes. Ces perforations sont extrêmement rares. La gorge et l’œsophage présentent aussi dans quelques cas rares des traces d’inflammation. Mais le jéjunum, l’iléon et le côlon ne sont presque jamais atteints. Tous les intestins ont été trouvés quelquefois rétrécis ou contractés. Les poumons sont souvent gorgés de sang ou même offrent des marques évidentes d’inflammation , et quelquefois la membrane muqueuse de la trachée-artère présente une coloration rouge prononcée. L’endocarde peut être le siège de taches rouges ou noirâtres plus ou moins étendues. Le sang est quelquefois fluide et brun-foncé. Le cerveau, dans des cas peu nombreux, est congestionné. Dans les organes génitaux, on a trouvé quelquefois des signes d’inflammation plus ou moins vive, quelquefois de gangrène. La putréfaction a été quelquefois plus lente après l’empoisonnement par l’acide arsénieux ; mais ce n’est pas constant.
Un fait remarquable qu’il ne faut pas oublier, c’est que toutes les altérations du tube digestif que je vous ai indiquées ont été observées dans les cas où le toxique avait été appliqué sur des plaies des membres, aussi bien que quand il avait été porté dans le canal intestinal : preuve qu’elles ne sont pas produites par le contact direct.
C est ici, je crois, à propos des lésions, le lieu de vous dire que des fragments d’acide arsénieux , ou quelquefois de petits grains jaunes résultant de l’action de l’acide sulfbydrique des intestins sur
I acide arsénieux, ont été trouvés dans la cavité du tube digestif.
II faut donc, à l’autopsie, rechercher avec soin si l'intestin ne contient pas de l’acide arsénieux ou du sulfure d’arsenic.
Diagnostic. Vous voyez que d’après les symptômes seuls il n est pas facile de reconnaître un empoisonnement par l’acide arsénieux ; car , même dans les cas les plus favorables, alors que l’ensemble des phénomènes morbides se présente tel que je vous l’ai décrit, on peut fort bien le confondre avec un autre empoisonnement ou avec le choléra. La première erreur n’influerait pas beau-
coup sur le traitement; mais il n’en serait pas de même de la seconde, et elle a été commise par des praticiens éminents : soyez donc sur vos gardes.
Traitement. - Les indications que je vous ai signalées à propos du traitement de l’empoisonnement en général subsistent à propos de l’acide arsénieux aussi bien qu’à propos de tous les poisons. Je vais vous indiquer les moyens les plus convenables de les remplir, ou plutôt je vais vous tracer une règle de conduite pour la pratique. Examinons successivement les trois cas qui peuvent se présenter.
A. L’acide arsénieux a été porté dans l'estomac. — Si vous êtes appelés peu de temps après l’ingestion, il faut faire vomir. Dans ce cas, je vous recommande, de même que dans tout empoisonnement, de préférer l’eau albumineuse (10 ou 12 blancs d’œufs pour un litre d’eau) 'a tout autre agent. Elle présente l’avaniage de pouvoir toujours être administrée immédiatement ; car vous trouverez toujours sous la main immédiatement de l’eau et des œufs ; et son efficacité dans les empoisonnements par l’acide arsénieux a ete plusieurs fois constatée sur l’homme. C’est un vomitif excellent, très-doux. D’ailleurs , en enveloppant le poison et en le diluant, elle diminue beaucoup l’action locale. Du reste, ne craignez pas d’en prolonger l’usage. , .
En fait de contre-poisons, il n’y en a véritablement qu un dont l’efficacité ne soit pas contestable pour moi, c’est lé sesquioxyde de fer hydraté récemment préparé. Rappelez-vous qu’il faut l’administrer en grand excès, et n’oubliez pas qu’un contre-poison ne peut être vraiment utile que dans les premiers moments qui suivent l’ingestion. Ne perdez donc pas une minute à attendre, et prescrivez de suite l’eau albumineuse ou même l’eau tiède, sauf a donner le sesquioxyde de fer plus tard, quand il aura été prépare.
Je n’ose pas me prononcer sur la magnésie et sur le sulfure de fer ; les faits ne me semblent pas encore suffisants pour établir
leur valeur. , . .
Toutes les autres subs’ances, acide sulfhydnque, vinaigre , tisanes mucilagineuses, bouillon , eau de veau ou de poulet infusions de quinquina, de noix de galle, thériaque, sucre, charbon,
considérées à tort comme des conire-poisons, peuvent être utiles en diminuant le comact du toxique avec la paroi interne de l’estomac, mais voilà tout ; leur action se borne là. Quant au foie de soufre ' gardez-vous de l’employer ; il est lui-même un agent très-délétère!
Ne manquez pas, même après l’emploi d’un contre poison excellent, et malgré l’amélioration qui pourra survenir, de débarrasser le tube digestif du nouveau composé au moyen de vvmitifs ou de purgatifs. A la longue, ce composé pourrait déterminer lui- même des accidents.
Si malgré tous ces soins, malgré des vomissements répétés et abondants, la maladie continuait son cours , ou si vous aviez été appelés à un moment où l’absorption avait déjà introduit dans le sang et porté dans les organes une notable portion d’acide arsénieux, il faudrait traiter les symptômes suivant leur nature : par les antiphlogistiques s il y a des signes d’inflammation, par les stimulants si l’adynamie est évidente. Dans ce cas , vous administrerez d ailleurs en abondance un diurétique composé de quatre litres d’eau, d’uu demi-litre de vin blanc, d’un litre d’eau de Seltz et de 12 à 15 grammes d’azotate de potasse. Par ces moyens, vous pourrez bien obtenir la guérison. U faudrait alors prescrire un régime très-doux, c’est chose fort importante. Le convalescent ne doit se nourrir que de lait, de gruau, de crème de riz, et il ne doit faire usage que de boissons adoucissantes.
B. Si l’acide arsénieux a été placé sur un point du corps accessible, plaie externe, par exemple, il faut commencer par l’enlever aussi complètement que possible au moyen de lavages faits avec soin , et il faut administrer le diurétique indiqué plus haut, en meme temps qu’il faut opposer aux phénomènes morbides le traitement rationnel le plus actif.
C. Si enfin le poison avait pénétré par un point du corps inaccessible, te «oie. re.pira.oire. , par exempte, c’est aux diurétique, qutl faudrait a*o,r recours, tout en traitant aussi les différents symptômes qui se présenteraient.