RECHERCHES MÉDICO-LÉGALES
Messieubs,
Noos devons étudier aujourd’hui comment il est possible de résoudre les problèmes médico-légaux qui se rattachent à 1 empoisonnement par l’acide arsénieux. En définitive , il s’agit dans tous les cas de savoir si des accidents donnés doivent être attribués à l’action de l’acide arsénieux. Eh bien, quoiqu’ils jettent un grand jour sur bien des questions, ni les symptômes, ni les lésions de tissu, ni la réunion des uns et des autres ne constituent des éléments de certitude. Sans contredit, lorsque les symptômes bien constatés et les lésions de tissu observées avec soin concorderont complètement (et la variabilité que je vous ai signalée des deux éléments vous fait pressentir combien ce cas est rare), alors il sera permis de considérer l’empoisonnement comme très-probable ; mais se contenter de semblables preuves pour cerner, c’est risquer d’égarer la justice et assumer une bien lourde responsabilité. Dans bien des cas d’aiileurs il est impossible de Constater les lésions de tissu et de connaître les symptômes.
Quand vous serez consultés comme experts pour des empoisonnements par l’acide arsénieux , ayez toujours présente à l’esprit la sentence de Plenck : « Unicurn signum certum dati veneni est notifia botanica inverti veneni vegetaUs et analysis ckermea inventi
veneni mineralis. » Vous savez cependant que ce seul signe n’est pas suffisant non plus dans un grand nombre de circonstances. Il faut toutefois que nous fassions un peu de chimie, et ne vous rebutez pas à ce mot, je m’en tiendrai à ce qui vous est absolument nécessaire , et je m’appliquerai à vous présenter les notions chimiques de manière que vous puissiez les comprendre immédiatement.
En général, vous aurez à déceler la présence de l’acide arsénieux dans des mélanges ou des combinaisons de toute sorte ; mais comme dans ces cas il faut dégager l’acide arsénieux de manière à reconnaître les caractères qu’il présente quand il est libre, comme d’ailleurs il peut vous être présenté en cet état, je dois vous faire connaître d’abord les caractères qu’il offre à l’état de liberté.
A. Caractères de l'acide arsénieux. — L’acide arsénieux, vulgairement appelé oxyde blanc d’arsenic , arsenic blanc , ou simplement arsenic , se présente sous deux formes : ou bien il est en poudre blanche, ou bien il est en morceaux , en masses blanches vitreuses demi-transparentes ; quelquefois, quand elles ont subi sous l’influence de l’air une modification allotropique, ces masses sont opaques à l’extérieur : il est inodore ; il possède une saveur légèrement âpre, qui ne se fait pas sentir de suite, et il excite une salivation quelquefois abondante.
Placé sur un charbon ardent, l’acide arsénieux est décomposé, et les vapeurs d’arsenic provenant de cette décomposition exhalent une odeur alliacée; quand il est placé sur une lame de fer ou de cuivre rougie au feu ou dans un creuset rouge , il est volatilisé et non décomposé; aussi les vapeurs qui se dégagent en ce cas ne possèdent pas l’odeur alliacée.
Si on place dans un tube de verre étroit et effilé à son extrémité ouverte quelques parcelles d’acide arsénieux finement pulvérisé et intimement mélangé avec du flux noir, en chauffant jusqu’au rouge le mélange préalablement bien desséché, on obtient dans la partie effilée du tube un anneau d’arsenic métallique.
L’acide arsénieux est peu soluble dans l’eau froide; l’eau bouillante en dissout une plus grande proportion. La dissolution est incolore , inodore , et douée de la même saveur que l’acide solide , mais la saveur se fait sentir presque immédiatement : elle préci-
pite eu blanc par l’eau de cbaux , et le précipité est soluble dans un excès d’acide arsénieux ; par l’azotate d’argent ammoniacal, elle précipite en jaune ; traitée par le sulfate de cuivre ammoniacal, la dissolution d’acide arsénieux fournit un précipité vert (c’est le vert de Scheele).
Tandis que les trois caractères que je viens de vous citer ne sont pas très-importants en médecine légale, celui que je vais vous montrer mérite, par sa sensibilité, par sa netteté et sa constance, de fixer votre attention : versez de l’acide sulfhydrique dissous dans l’eau, ou faites passer un courant d’acide sulfhydrique dans une dissolution d’acide arsénieux , et vous verrez cette dissolution se colorer en jaune : il n’y a qu’à ajouter quelques gouttes d’acide chlorhydrique, ou à faire bouillir la dissolution pendant quelques minutes, pour qu’il se forme de suite un précipité jaune. Les acides sulfurique, azotique, oxalique, acétique, tartrique et carbonique déterminent aussi cette précipitation. Le précipité ainsi obtenu se dissout très-facilement dans l’ammoniaque, et la dissolution est incolore si le précipité était pur : de cette dissolution on peut précipiter de nouveau le sulfure jaune d’arsenic, par l’addition d’une quantité d’acide suffisante pour rendre la liqueur acide. On peut ainsi, avec l’ammoniaque et un acide, faire disparaître et reparaître indéfiniment le précipité. ,
Bien lavé et-desséché , le sulfure d’arsenic précipité laisse dégager l’arsenic et fournit un anneau quand on le chauffe, comme l’acide arsénieux, dans un tube avec le flux noir, ou avec un mé lange de potasse ou de chaux et de charbon. En faisant bouillir ce sulfure avec de l’acide azotique étendu, on obtient un mélange d’acide arsénieux et d’acide sulfurique, dont on peut séparer l’arsenic au moyen de l’appareil de Marsh que vous connaissez bien de nom, mais avec lequel je tiens à vous faire faire plus ample connaissance.
Voilà sur cette table les différentes variétés de l’appareil employé aujourd’hui sous le nom d 'appareil de Marsh. Vous voyez qu 1 y a toujours un flacon muni de deux tubes ; l un de ces tubes, ce li qui plonge presque jusqu’au fond du flacon, sert à 1 intro uction du liquide dans l’appareil, et le second est destiné à laisser echap-
per le gaz ou les gaz qui se produisent dans le flacon pendant la réaction. Si, sans vous avoir prévenus, j’avais fait placer un modèle du véritable appareil employé par Marsh , vous n’auriez jamais supposé qu’il pût être employé aux mêmes usages. Comme cet appareil a été complètement abandonné à cause des inconvénients qu’il présente, je ne vous en donnerai pas le description : nous le laisserons à l’histoire de la science. Du reste, je n’ai pas pu même m’en procurer un modèle.
Ce n’est pas, vous le voyez, de l’appareil qu’il faut faire honneur à Marsh; c’est le procédé qui a fait la gloire du chimiste anglais. Sans contredit, les éléments de ce procédé étaient connus avant lui ; l’idée de l’application avait même été mise en avant par Sérullas, mais Marsh n’en a pas moins le mérite d’avoir fixé l’aitention sur ces données, stériles avant lui, d’avoir indiqué le premier un moyen de déceler des traces d’arsenic dans des mélanges, et d’avoir ouvert ainsi une nouvelle voie aux recherches médicolégales.
Le point de départ du procédé de Marsh se réduit à des faits bien connus ; à savoir, que l’hydrogène naissant peut prendre l’arsenic à certaines préparations arsenicales et en se combinant alors avec l’arsenic fournit un gaz inflammable, lequel, en brûlant , laisse déposer de l’arsenic sur les parois de la cloche. Marsh proposa donc de développer de l’hydrogène arsénié, en mélangeant les substances arsenicales avec les agents (zinc, acide sulfurique et eau) propres à donner naissance au gaz hydrogène, d’enflammer ce gaz (hydrogène arsénié) à l’extrémité du tube de dégagement, préalablement effilé, et de recueillir l’arsenic en recevant la flamme sur une surface froide. Faisons l’expérience. Nous plaçons dans notre appareil de l’eau, du zinc, de l’acide sulfurique et quelques gouttes de la dissolution d’acide arsénieux, et vous voyez que le gaz qui se dégage laisse, en brûlant, déposer sur celte soucoupe des taches brunes qui ne sont autre chose que de l’arsenic métallique.
Dès qu’il fut connu, le procédé de Marsh fixa l’attention des chimistes; mais pour en faire, ce qu’il est aujourd’hui, le moyen le plus sensible et le moins sujet a erreur de rechercher l’arsenic,
il a fallu apporter de nombreuses modifications et à l’appareil et au procédé lui-même. Voyons les principales de ces modifications.
Tous les appareils qui sont sur cette table présentent, comme je vous l’ai dit, une partie commune : ils se composent tous d’un flacon et de deux tubes; mais le tube de dégagement n’est pas toujours le même. En voici un plus court que les autres et qui ne renferme aucune substance dans son intérieur : c’est le plus simple , c’est celui que nous avons déjà vu, avec lequel nous avons obtenu des taches.
Mais à côté vous en voyez un plus long et portant de l’amiante dans son intérieur : celui-ci est ainsi construit, afin d’obtenir un anneau arsenical en même temps que des taches. En effet, en chauffant le gaz hydrogène arsénié, au moment où il traverse 1 amiante, avec une lampe à alcool (comme nous le faisons en ce moment), on décompose ce gaz, et l’arsenic se dépose sous forme d’anneau, dès qu’il rencontre une portion du tube moins chaude. On peut remplacer l’amiante par des fragments de porcelaine ; il ne s’agit que de favoriser l’action de la chaleur sur le gaz, et 1 amiante ne joue qu’un rôle mécanique : elle divise le gaz et le retient un peu. Si tout l’hydrogène arsénié était décomposé, le gaz qui brûlerait à l’extrémité du tube ne serait que de l’hydrogène, et par conséquent il n’y aurait pas de taches. Mais la lampe à alcool ne chauffe pas une assez grande étendue du tube. Aussi, pour arriver à une décomposition complète , ou en tout cas plus parfaite, l’Institut a-t-il conseillé d’allonger encore le tube et de placer sur une étendue de 10 à 15 centimètres de l’amiante calcinée avec l’acide sulfurique. Toute cet'e étendue doit être chauffée par des charbons rouges placés dans cette grille; mais pour éviter de fondre le verre, cette partie du tube est entourée d’une feuille de clinquant. On peut placer avant l’amiante, du côté du flacon, un peu de coton pour arrêter les impuretés que peut entraîner le gaz en se dégageant. Cet appareil est désigné sous le nom d’appareil de
l’Institut. Il est préférable à tous les autres; de sorte qu’il faut
l’employer toutes les fois qu’on a à sa disposition les éléments nécessaires.
Viennent enfin deux modifications qui portent, vous le voyez ,
sur l'extrémité du tube. Dans les deux, on a ajouté une boule de Liebig; seulement on a placé dans un cas une dissolution d’azotate d’argent, et dans l’autre une dissolution de chlorure d’or. L’hydrogène arsénié , en passant à travers ces dissolutions, donne naissance à de l’acide arsénieux , facile à séparer des substances avec lesquelles il se trouve mélangé. Ces modifications ont été imaginées pour ne laisser échapper aucune trace d’hydrogène arsénié, ou pour concentrer les liqueurs et obtenir plus facilement des tâches et un anneau. Elles peuvent servir aussi à doser l’arsenic, chose très-rarement utile dans la pratique médico-légale. C’est bien compliqué, et vous trouverez qu’il faut être bien difficile pour ne pas se contenter d’un procédé qui est sensible au dix-millionième, cest-à-dire qui décèle l’arsenic dans une dissolution où il y aurait un milligramme d’acide arsénieux pour un litre d’eau, peut-être même pour deux litres. Ce n’est donc que dans les rares circonstances où il y a intérêt à doser que l’on devra avoir recours à ces modifications du procédé.
Vous connaissez maintenant l’appareil de Marsh dans ses différentes formes, et les indications qu’il fournit ; mais je ne vous ai pas assez expliqué quelles précautions il faut prendre pour retirer de ce procédé tous les avantages qu’il comporte.
Je vous ai dit, par exemple, que si, en le faisant marcher au moyen de 1 eau, du zinc et de l’acide sulfurique, on obtient des taches ou un anneau , c’est parce qu’il se dégage de l’hydrogène arsénié. Vous concluriez donc que la liqueur que vous avez mise dans l’appareil renferme de l’arsenic ; eh bien, cette conclusion pourrait bien souvent être erronée, aussi bien , du reste , que la conclusion contraire , dans le cas où l’on n’aurait obtenu ni taches ni anneau , si on avait agi sans les précautions que je vais vous indiquer,
Occupons-nous d’abord de l’appareil.
,, “ià jo vous ai engagés à employer de préférence l'appareil de 1 Institut. Ions ceux que je vous ai montrés sont très-bons cependant ma,s certaines précautions sont nécessaires : il faut avoir som de couper en bec de flûte l’extrémité du tnbe de dégagement qu, plonge dans le flacon, et de bien égaliser l'extrémité effilée S
laquelle le gaz doit être enflammé. La première de ces précautions a pour but d’empêcher la formation d’une goutte d’eau qui rend l'écoulement du gaz très-inégal, et la seconde donne à la flamme une forme régulière et une bonne direction, de manière qu’on peut mieux recueillir les taches.
Lorsque l’appareil est ainsi construit, on place dans le flacon le zinc, l’eau et l’acide sulfurique , et on le laisse marcher à blanc, c’est-à-dire avant d'introduire la liqueur suspecte , pendant une vingtaine de minutes , en vérifiant si le gaz qui se dégage fournit un anneau ou des taches. Vous comprenez combien il est important de constater si les substances employées pour faire marcher l’appareil donnent de l’arsenic.
Dans cette opération, il faut :
1° ’ie pas mettre trop de substance dans le flacon, afin qu il reste assez de place pour la liqueur suspecte ;
2° Verser doucement l’acide sulfurique, de manière à ne pas échauffer trop le mélange ; si la température s’élevait beaucoup, il pourrait se former de l’acide sulfureux, puis de l’acide sulfhydrique, qui, en présence de l’arsenic, produirait du sulfure d arsenic, inattaquable dans l’appareil ;
3° Ne pas enflammer le gaz pi chauffer le tube avant que tout l’air soit dégagé, sans quoi il y aurait détonation ;
k° Ne pas faire marcher trop fort l’appareil, pour que la flamme ne soit pas trop grande: une flamme de 5 à 10 millimètres est trèsbonne. On obtient ce résultat en employant, pour activer la réaction, quand elle se ralentit trop, au lieu d’acide sulfurique concentré, un mélange d 'une partie d’acide sulfurique concentré avec dix parties d’eau, fait à l’avance et complètement refroidi.
5° Il faut recueillir les taches sur des soucoupes, ou mieux sur de petites capsules de porcelaine, et ne pas employer de la faïence.
Si, après un essai fait avec ces précautions, on n’a obtenu [ni taches ni anneau , on peut ajouter la solution , et alors on est sûr que, s’il se produit un anneau et des taches, il faudra bien les attribuer à la solution introduite en dernier lieu.
Mais ce n’est pas tout que d’obtenir un anneau et des taches pour en déduire l’existence de l’arsenic, il faut encore constater par
des caractères irrécusables que cet anneau tt ces lâches sont for més par de l’arsenic métallique.
Vcyons comment on peut bien établir la nature de l’anneau et des taches.
Caractères de Vanneau. — Il est brillant, couleur d’acier très volatil, de façon que par la chaleur on le déplace facilement dans le tube. Traité par l’acide azotique bouillant ou par l’eau régale composée d’une partie d’acide chlorhydrique et trois parties d’acide azotique, il laisse après évaporation un résidu blanc qui, touché avec une dissolution concentrée d’azotate d’argent parfaitement neutre, se colore en rouge brique.
Il peut arriver que la quantité d’arsenic obtenue soit si petite que les caractères physiques ne soient pas faciles à découvrir. C eSt \ dans ce cas » une lé g ère couche terne et grisâtre; mais les caractères chimiques peuvent toujours être constatés sur des quantités minimes d’arsenic.
Caractère, des tache.-U s taches arsenicales sonl d’un brun fauve, miroitantes et très-brillantes. Elles sont noirâlres et ternes quand 1 arsenic est abondant, et elles présentent une couleur jauneserin si elles renferment du sulfure d’arsenic. Elles se volatilisent très-promptement sous l'influence de la flamme du gaz hydrogène ( ce qui vous indique pourquoi la flamme ne doit pas être très-forte
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En somme, vous le voyez, l'anneau et les taches arsenicale, offrent les mêmes caractères : Ces. ton, naturel; Ce S ^pr q„ Ton jours 1 arsenic métallique qui consthue l’anneau . les tacies 4uss“ vous comprenez qu’il suffit d'avoir obtenu .ni, ’
tache ? nnni uii n 1M î . ûtenu S01 ^ un anneau, soit des
taches, pourvu que les caractères ne soient pas contestables, pour
être autorisé à affirmer que la liqueur placée dans l’appareil renferme de l’arsenic. Mais il faut avouer aussi que dans la position difficile et délicate de l’expert, l’abondance des preuves ne nuit jamais ; de sorte que, quand c’est possible, il faut chercher à obtenir et des taches et un anneau.