‹ Leçons de toxicologieChapitre 18 sur 18 · RECHERCHES MÉDICO-LÉGALES · texte numérisé non relu

RECHERCHES MÉDICO-LÉGALES

Messieubs ,

Lorsque l’acide arsénieux est mélangé ou combiné avec des substances organiques (vin, cidre, bière, liquides de l’estomac, urine, parenchyme des organes, tels que foie, reins, rate, etc.), les réactions caractéristiques que je vous ai indiquées sont, masquées ou dénaturées de telle façon qu’il n’y a plus moyen de reconnaître sa présence. Les précipités que fournissent l’acide sulfhydrique, l’azotate d’argent et le sulfate de cuivre ne se forment plus ou prennent une apparence tout à fait différente de celle que je vous ai montrée : l’appareil de Marsh même ne peut plus rendre aucun service, à cause de la mousse qui accompagne le gaz et entraîne les matières placées dans le flacon. Il faut donc absolument se débarrasser de la matière organique.

Quelquefois, quand la matière suspecte est un liquide transparent et nullement visqueux , il suffit, après l’avoir filtré et acidulé avec quelques gouttes d’acide chlorhydrique pur, d’y faire passer un courant de gaz acide sulfhydrique. Le précipité lavé et desséché est ensuite traité par l’acide azotique. Le résidu de l’évaporation à sec est repris par l’eau bouillante et essayé dans l’appareil de Marsh.

Si le liquide est épais, visqueux et difficile à filtrer, même alors

qu’il est transparent, on le fait bouillir pendant quelques minutes pour coaguler une certaine quantité de matière organique ; puis, quand il est refroidi, on le mélange avec son volume d’alcool concentré. On filtre, et on traite la liqueur filtrée, comme je viens de vous l’indiquer pour le liquide transparent.

Souvent ces essais permettront de découvrir de suite la présence de l’acide arsénieux ; mais s’ils ont été infructueux, il faut appliquer aux matières restées sur les filtres et aux liqueurs qui ont filtré le traitement suivant qu’exigent les matières solides (aliments, organes, etc.) : il faut détruire la matière organique.

Procédés propres à détruire la matière organique. — Je n’ai pas l’intention de vous faire passer en revue toute la série des procédés et des variétés de procédés proposés jusqu’à ce jour pour la destruction de la matière organique. Je ne vous retracerai que les plus simples, et ceux qui me paraissent l’emporter sur les autres.

1° Par le chlore. — La matière organique, si elle est solide, est coupée en petits morceaux, puis elle est placée dans une grande éprouvette avec une quantité d’éau suffisante pour qu’un gaz puisse circuler facilement dans le mélange. Oii fait passer ensuite un courant de chlore lavé dans de l’eau additionnée de potasse jusqu’à ce que la matière soit réduite en une espèce de bouillie blanchâtre. On laisse le chlore en contact avec la substance pendant vingt-quatre heures ; on filtre, et on fait bouillir la liqueur pour la débarrasser de l’excès de chlore qu’elle peut contenir, et on essaye cette liqueur dans l’appareil de Marsh.

On peut aussi traiter cette liqueur par un courant d’acide sulffaydrique, puis reprendre le précipité, s’il y en a un, par l’acide azotique, et terminer comme je vous ai dit tout à l’heure.

2° Par Vacide azotique, — Pour détruire par l’acide azotique la matière organique, il faut placer dans une capsule de porcelaine un mélange acide dans la proportion de 100 parties d acide azotique concentré et de 15 gouttes d’acide suîfurique, et chauffer à feu doux ; introduire par petits fragments la matière organique à des intervalles d’une minute environ; continuer à chauffer, toujours à feu doux. D’abord la réaction produit des vapeurs d’acide

hypo-azotique en grande quantité; puis, quand la matière est carbonisée, ces vapeurs sont remplacées par des vapeurs blanches intenses d’acide azotique. On termine en chauffant un peu plus vivement et en agitant toujours, pour faciliter la volatilisation des matières empyreumatiques. Quand le charbon est refroidi, on l’écrase dans la capsule avec le pilon d’un mortier ; on l’humecte avec quelques grammes d’eau régale et on fait bouillir jusqu’à siccité. Le charbon, pulvérisé de nouveau, est repris par l’eau distillée bouillante pendant une demi-heure , et la liqueur filtrée est introduite dans un appareil de Marsh.

Les proportions d’acide azotique, eu égard aux diverses matières desséchées qui ont paru réussir le mieux, sont les suivantes : sang desséché, 90 grammes; acide, 210 grammes. Foie, 360 grammes; acide, 1,060 grammes. Estomac et intestins, 90 grammes; acide, 270 grammes. Reins, 60 grammes; acide, 180 grammes. Chair musculaire, 660 grammes ; acide, 2,060 grammes. En moyenne, deux fois et demie autant d’acide qu’il y a de matière.

3° Par l'acide sulfurique. — On délaye à feu doux la matière organique dans un sixième de son poids d’acide sulfurique concentré. En cet état, on introduit la masse dans une cornue non tubulée et dont la panse a été préalablement lutée. À cette cornue sont adaptés une allonge et un récipient convenablement refroidis par un courant d’eau. On distille à feu doux jusqu’à siccité; alors on donne un coup de feu pour faire rougir le fond de la cornue. Quand le tout est refroidi, on retire le charbon en cassant la cornue; on le pulvérise et on le traite par l’eau régale , puis par l’eau bouillante, exactement comme celui obtenu avec l’acide azotique. La dissolution est introduite dans l’appareil de Marsb.

On peut, du reste, faire cette opération en vases ouverts. M. Bérard , professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, a souvent pratiqué ce procédé tel que je viens de vous le décrire, et jamais il n’a pu retrouver une trace d’arsenic dans les produits de la distillation. Moi-même j’ai répété plusieurs fois l’expérience , et je n’ai pas mieux réussi que M. Bérard. Souvent, il est vrai, on retrouve de l’arsenic dans le dôme de la cornue; mais on peut attri-

buer sa présence aux soubresauts ;qui emportent la matière du fond de la cornue jusqu’au dôme.

Du reste, la perte, quand il y en a une , est très-légère et peut être négligée.

40 Par Veau régale. — MM. Malagutti et Sarzeau, après des observations et des expériences faites avec soin , ont été portés à proposer pour détruire la matière organique l’eau régale de préférence à tous les autres agents.

Ces chimistes ont vu que l’eau régale réussit parfaitement dans les cas où le chlore et l’acide azotique ne donnent pas de bons résultats, soit à cause de la masse de matière, soit à cause de la graisse, du gras de cadavre provenant de la putréfaction.

Voici comment ces auteurs conseillent d’opérer : la matière, après avoir été découpée en petits morceaux et desséchée jusqu’à ce que son poids ait diminué des deux tiers, est introduite dans une cornue avec de l’eau régale (à poids égaux), composée d une partie d’acide azotique et trois parties d’acide chlorhydrique. Le bec de la cornue plonge dans l’eau distillée, de sorte que nulle ^vapeur ne peut en sortir sans traverser le liquide. On chauffe legerement; bientôt une réaction très-vive se manifeste; la matière est désorganisée et la graisse se sépare. Cette masse est versée encore chaude dans une capsule où on la laisse refroidir. Bientôt la graisse se réunit à sa surface et le liquide peut en être facilement séparé. La graisse est lavée avec l’eau distillée, qui a été traversée par les vapeurs de la première distillation ; puis l’eau de lavage, ajoutée au liquide provenant de la première attaque, est soumise à la distillation dans un appareil à récipient bien refroidi, et communiquant avec un flacon de Welter, pour ne laisser échapper aucun produit de distillation. On distille à feu modéré, et s’il se dégagé de la vapeur nitreuse, on ne conservera que le produit qui se sera condensé après la cessation de cette vapeur. La distillation est arretee lorsque la masse est réduite au vingtième de son volume environ. Tout l’arsenic a passé dans le récipient. On en reconnaît la présence en faisant traverser les liquides du récipient et du flacon e Welter par un courant d’acide suif hydrique, et en traitant le sulfure

par l’acide azotique, comme vous savez, puis mettant le produit dans l’appareil de Marsh.

Les expériences de MM. Malagutti et Sarzeau montrent que ce procédé vaut au moins ceux connus avant, et je puis vous assurer, pour l’avoir essayé moi-même, que le procédé est excellent.

6° Par Vazotate de potasse. — Avec l’azotate de potasse on ineinère la matière organique. Je ne vous donnerai pas la description détaillée de ce procédé, parce que vous n’aurez que rarement l’occasion d’y recourir.

On a beaucoup discuté sur la valeur de ces divers procédés, on les a variés presque à l’infini ; mais je crois inutile de revenir sur ces discussions, et de vous décrire les modifications plus ou moins importantes qui ont été proposées. Ces cinq procédés sont tous bons, très-bons ; ils donnent tous des résultats excellents. C’est donc, pour les cas ordinaires, celui qui vous sera le plus commode que je vous conseille de préférer. Sous le rapport de la commodité, aucun agent ne vaut, à mon avis, le chlore. Mais lorsque la matière est très-pourrie, le chlore, l’acide azotique et l’acide sulfurique ne la détruisent pas bien ; il faut donc, dans ces cas, avoir recours ou à l’eau régale, ou à l’azotate de potasse. Ce dernier exige des manipulations si longues et fournit une telle masse de sels, que, malgré l’avantage de détruire complètement la matière organique, je vous engage à ne le tenter que lorsque l’eau régale ne vous aura pas donné de résultats.

Méthode à suivre dans les recherches médico-légales. — De tout ce qui précède il résulte que, dans une expertise médico-légale, lorsqu’il s’agit de déterminer si la mort a été causée par l’acide arsénieux, il faut, après avoir fait avec soin l’autopsie, et, quand c’est possible, avoir pris note des symptômes observés avant la mort, rechercher, par l’analyse chimique, si les matières contenues dans l’estomac et les intestins, ainsi que les organes du cadavre, renferment de l’arsenic ; et, pour cela, il faudra détruire la matière organique par un des procédés que je viens de décrire ", puis essayer la liqueur dans un appareil de Marsh. Il ne suffit pas que cette liqueur fournisse de l’arsenic pour conclure que la mort

doit être attribuée à l’actioa de l’acide arsénieux* On s’exposerait, à commettre des erreurs graves si l’on procédait aussi légèrement. Des objections nombreuses peuvent être faites, nous ne nous occuperons que de celles qui sont fondées.

A. L'arsenic provient des réactifs employés soit pour faire marcher l'appareil , soit pour détruire la matière organique . Examinons successivement ces réactifs.

Acide sulfurique. Acide chlorhydrique. Potasse. — Ges substances peuvent renfermer de l’arsenic. L’expert ne doit donc les employer qu’a près les avoir essayées. Yoici comment doit être fait l’essai : Si l’acide sulfurique ne doit être employé qu’en petite quantité , il faut essayer dans l’appareil de Marsh une quantité double de celle qu’on présume nécessaire ; si l’acide doit servir à la carbonisation, ou autrement en grande quantité , il faut saturer par la potasse tiOO grammes d’acide préalablement étendu d’eau distillée, et introduire dans l’appareil de Marsh la liqueur surnageant les cristaux de sulfate de potasse. Si on n’obtient pas d’arsenic, c’est que l’acide sulfurique et la potasse sont purs. Au contraire . dans le cas où cette liqueur renfermerait de l’arsenic, il faut vérifier s’il vient de i’acide ou de la potasse ; pour cela, ou recommencerait l’expérience en substituant 'a l’acide sulfurique, pour saturer la potasse, de l’acide chlorhydrique déjà essayé et reconnu pur. Si cette fois la liqueur surnageant les cristaux de chlorure de potassium ne renfermait pas d’arsenic , il est évident que l’arsenic obtenu dans le premier essai provient de l’acide sulfurique. Get essai, comme vous voyez, sert pour la potasse , l’acide sulfurique, et vous indique aussi le moyen d’essayer L’acide chlorhydrique, La potasse n’a pas encore été trouvée arsenicale. L’acide chlorhydrique renferme souvent de l’arsenic ; i’acidé sulfurique distille est rarement arsenical. ' . . . '

Acide azotique. Pour l’essayer , il n’y a qu’à de saturer par la potasse pure, décomposer l’azotate par l’acide sulfurique pur, et chauffer, après avoir ajouté de l’eau, jusqu’à ce qu’il ne se dégagé plus d’acide hypo-azotique ni d’acide azotique. On lave ensuite les cristaux de sulfate de potasse avec un peu d’eau, puis avec de 1 al-

cool concentré. Les eaux de lavage et la solution aqueuse du résidu laissé par la liqueur alcoolique évaporée à sec, sont essayées dans l’appareil de Marsh. On peut aussi évaporer l’acide à sec et dissoudre le résidu, puis essayer cette dissolution dans l’appareil.

Zinc. Il faut essayer dans un appareil de Marsh monstre deux kilogrammes de ce métal avec de l’eau distillée et de l’acide sulfurique préalablement reconnu pur. Si le zinc renferme de l’arsenic , il faut en chercher qui soit pur ; il n’est pas difficile d’en trouver dans le commerce qui ne renferme pas de trace d’arsenic.

Eau distillée. Il n’est pas inutile d’en essayer un litre dans un appareil de Marsh, quoiqu’elle ne soit jamais arsenicale.

Les vases employés : creusets de Hesse, capsules de porcelaine, flacons et tubes de verre, verres à expériences , bouchons, ne donnent jamais d’arsenic, par les manipulations que comportent nos recherches. Il faut seulement avoir soin de les laver à l’eau alcaline, puis à grande eau, afin qu’ils ne puissent pas retenir des restes d’une préparation arsenicale qui y aurait été introduite précédemment.

Lorsque quelque réactif renferme de l’arsenic, ce qu’il y a de mieux, c’est d’en chercher un autre qui soit exempt d’arsenic. Il est facile de se procurer à cet état de pureté toutes ces substances, excepté l’acide azotique et l’acide chlorhydrique. Je me bornerai donc à vous indiquer les moyens de purifier ces deux derniers réactifs. Pour l’acide chlorhydrique , il faut le faire traverser par un courant d’acide sulfhydrique, et abandonner cet acide en vases clos pendant plusieurs semaines, à la lumière diffuse ou directe. A l’aide d’un siphon on enlève la partie limpide, qu’on filtre ensuite sur l’amiante, et on ramène cet acide affaibli par l’acide sulfhydrique au même degré de saturation en y faisant arriver un courant d’acide chlorhydrique préparé avec du sel blanc fondu et de l’acide sulfurique pur.

Pour l’acide azotique, il faut le distiller sur l’azotate d’argent.

Il va sans dire qu’il ne faut pas employer ces réactifs ainsi purifiés sans les avoir essayés de nouveau, v;

B. L'arsenic existe normalement dans le corps de l'homme. — Maintenant, personne ne se préoccupe plus de l’arsenic normal ;

mais son histoire vaut la peine de nous arrêter un moment. En 1838, M. Couerbe annonce à l’Académie de médecine que le corps de l’homme en putréfaction renferme de l’arsenic. En 1839, Orfila établit dans un mémoire lu à la même Académie , qu’à l’état normal les viscères de l’homme ne fournissent pas la moindre trace de ce toxique, tout en admettant son existence dans les os. En 1840,

M. Devergie avance que les os fournissent une proportion notable d’arsenic, tandis que les muscles n’en donnent qu’une extrêmement faible, « si petite, que l’on ne saurait en démontrer l’existence par des preuves à l’abri de toute objection. » A partir d’octobre 1840, c’est fini ; personne ne peut plus retrouver l’arsenic normal, ni dans les os, ni ailleurs. Que s’est-il passé? Quelle est la cause d’une si surprenante bizarrerie? On ne le sait pas encore. Enfin, ce qui est certain, c’est que depuis 1840 l’arsenic normal a échappé aux recherches les plus minutieuses ; aussi son existence n’est-elle plus admise aujourd’hui.

C. U arsenic peut provenir des terrains des cimetières .— Depuis qu’il a été démontré que les terrains de certains cimetières fournissent de l’arsenic, on s’est naturellement demandé si l’arsenic retrouvé dans quelques cadavres exhumés ne proviendrait pas du terrain dans lequel ces cadavres ont séjourné; et déjà la question a été agitée devant les tribunaux. Heureusement la science n’est pas toujours impuissante en présence d’une objection aussi grave. H est, en effet, parfaitement démontré aujourd’hui que l’arsenic qui existe dans les terrains s’y trouve à l’état insoluble dans l’eau, -soit froide, soit chaude. Que si meme l’arsenic a été jeté sur les terres faisant partie d’une combinaison soluble (à l’état d’acide arsénieux, par exemple, comme cela se pratique pour le chaulage), au bout de peu de temps il s’est formé un composé insoluble, et ce composé ne traverse pas la couche de terre superficielle ; il ne descend pas jusqu’à une profondeur de 50 centimètres. On sait aussi que la putréfaction des cadavres ne transforme pas ces composés arsenicaux des terrains en produits solubles : de nombreuses expériences établissent ce fait.

On est donc autorisé, toutes les fois que la bière est bien close et intacte , à affirmer que l’arsenic retrouvé dans les organes ne

provient pas du terrain ; on peut même considérer comme extrêmement probable que l’arsenic ne provient pas non plus du terrain alors que, la bière présentant quelque fente qui permet le passage des liquides, l’arsenic existe dans les organes profonds et dans les points du cadavre éloignés de la fente, aussi bien que dans les tissus" superficiels et dans les points rapprochés de l’ouverture, surtout si la peau, qui est si peu perméable, est bien conservée.

Dans ces cas, en effet, l’arsenic du terrain, étant insoluble, ne peut pas pénétrer dans la bière.

Si l’état de la bière est tel que la terre ait pu pénétrer dans l’intérieur, ou si la putréfaction a tout envahi, de sorte que les restes de la décomposition des organes et la terre soient mélangés, il faut traiter le mélange de terre et des organes, ou cette espèce de terreau qui résulte de la putréfaction, par l’eau froide. Si au bout dé vingt-quatre heures ou d’un temps plus long, cette eau fournit une solution arsenicale, l’expert est autorisé à considérer comme trèsprobable que l’arsenic provient du cadavre et non de la terre, puisque l’arsenic était à l’état Soluble. Dans le cas où la solution ainsi obtenue ne fournirait pas d’arsenic, on traiterait les matières suspectes par l’acide sulfurique froid , et on ferait bouillir au bout de vingt-quatre heures de contact; et si à la suite de ces opérations on obtenait de l’arsenic , il serait permis de croire , puisque l’arsenic se trouverait à l’état insoluble dans l’eau, qu’il ne provient pas des organes, ou du moins qu’il n’y a pas eu ingestion d’une préparation arsenicale soluble. Une certaine réserve est nécessaire, lorsque le terrain renferme dii sulfate de chaux, car il n’est pas impossible, quoique l’expérience n’ait jamais montré une pareille réaction, qu’à la longue il ne se forme, en présence du sulfate de chaux, des composés insolubles d’arsenic.

Dé ce qui précède, il résulte que dans tous les cas d’exhumation juridique, lorsqu’il s’agira d’un empoisonnement par l’arsenic, l’expert doit examiner si la terre qui avoisine soit le cercueil, soit le cadavre (lorsqu’il n’y a pas de cercueil), soit le terreau formé par le mélange de la terre et des organes pourris, cède de l’arsenic à l’eau froide, ou bien à l’acide sulfurique, après un contact de vingt-quatre heures à froid et une ébullition longtemps proion-

gée. 11 faut d’ailleurs essayer de même de la terre prise en différents points du même cimetière. Il faut aussi rechercher le sulfate de chaux. On doit agir sur deux ou trois kilogrammes pour chaque essai. Avec cette précaution, on est en mesure de prévoir l’objection qui nous occupe et d’échapper 'a l’erreur.

Si la terre n’est pas arsenicale, toute objection est impossible et absurde ; si elle fournit de l’arsenic , vous Connaissez maintenant comment vous pourrez sortir d’embarras.

Ne négligez pas d’ailleurs de vous aider , quand c’est possible, de la symptomatologie et des lésions de tissu.

Pour épuiser la question des terrains, il me reste à vous entretenir d’une circonstance qui, à la rigueur, peut se présenter. En effet, il n’est pas impossible que dans un cas de putréfaction avancée, alors que le cambouis restant après cette putréfaction ne fournit pas d’arsenic, la terre qui l’avoisine en fournisse; et, quoique l’arsenic y soit à l’état insoluble, il peut provenir des organes. Si le terrain des autres parties du cimetière, même à une petite distance du cadavre, ne fournit pas d’arsenic , on est autorisé à admettre que celui qui a été obtenu de la terre provient des organes et que des réactions ultérieures l’ont rendu insoluble. Si le terrain est arsenical dans les autres points du cimetière, l’expert ne peut résoudre la difficulté; il doit se borner à dire qu 'il n'est pas impossible que l’arsenic provienne des organes. Il pourra d’ailleurs tirer grand parti de là symptomatologie s’il a une relation exacte des phénomènes observés avant la mort.

Sans pouvoir toujours trancher lâ question, il est donc rare que l’expert ne puisse, malgré la présence de l’arsenic dans le terrain du cimetière, fournir à la justice des renseignements importants, en s’appuyant sur les recherches chimiques, et dans certaines circonstances en mettant en même temps à profit la connaissance des symptômes et des lésions de tissu.

D. L’arsenic peut provenir d’une médication. — Vous n’ignorez pas que certaines préparations arsenicales occupent une place importante dans la matière médicale , et qu’elles sont administrées souvent pour combattre des affections cutanées ou d’autres maladies. Déjà les tribunaux ont eu l’occasion de se préoccuper de cette

objection : elle a été mise en avant dans l’affaire Lafarge, et c’est sur elle qu’a roulé principalement le débat scientifique dans le procès Lacoste.

Les éléments qui peuvent aider l’expert à résoudre le problème sont :

1 ° Le temps qu’a survécu le malade après la suspension de la médication arsenicale;

2° L’invasion des symptômes qui ont précédé la mort;

3° Les lésions de tissu ;

4° La quantité d’arsenic trouvé.

Examinons la portée de ces données.

Il est évident que si la vie s’est prolongée après la suspension de la médication assez longtemps pour que l’élimination de tout l’arsenic pris à titre de médicament puisse être terminée, par exemple six semaines ou plus encore, l’arsenic retrouvé dans les organes ne peut pas provenir de la médication. Faute d’observations directes sur l’homme qui établissent le temps nécessaire à l’élimination, on ne peut pas affirmer, mais la chose est extrêmement probable. L’invasion brusque des accidents, la nature de ces accidents , les lésions, aideront aussi en pareil cas à poser une conclusion.

Lorsque la position est moins nette, lorsqu’il n’est pas même probable que l’élimination est terminée, l’invasion des phénomènes morbides, la nature de ces phénomènes, les lésions de tissus , la quantité d’arsenic trouvée, peuvent aider à surmonter la difficulté. Si l’invasion a été brusque, si des vomissements et des évacuations alvines se sont déclarés subitement, si d’ailleurs les lésions de tissus sont celles que produisent les fortes doses d’acide arsénieux , l’expert est autorisé à déclarer qu’il est probable qu’il y a eu ingestion d’une forte dose d’acide arsénieux, et que la mort a été causée par cette ingestion. Lorsque cette concordance n’existe pas, il faut savoir douter, mais il faut proportionner le doute aux indications. Il m’est impossible de vous indiquer toutes les nuances.

Ai-je besoin de vous dire que si l’estomac ou les intestins renferment une quantité d’arsenic bien supérieure à celle qui peut être prise comme médicament, tout doute disparaît ? Non ; mais, en dehors de ce cas, n’invoquez jamais la quantité.

E. L’arsenic provient du sesquioxyde de fer employé comme contre-poison. — II existe des sesquioxydes de fer arsenicaux, et vous comprenez que l’on peut très-bien, partant de ce fait, argüer que l’arsenic retrouvé dans les organes provient du sesquioxyde de fer administré comme contre-poison ; un habile peut même administrer ce médicament exprès pour faire valoir au besoin cette argumentation. Si une portion du sesquioxyde de fer employé est encore à la disposition de l’expert, il doit être essayé à l’appareil de Marsh tout simplement, ou bien après une ébullition préalable avec l’acide sulfurique : quand il ne renferme pas d’arsenic s la question est jugée.

Mais quand le sesquioxyde de fer est en effet arsenical, ou quand il ne peut pas être essayé, l’expert doit tirer parti des symptômes et des lésions de tissus, et combiner les indications qu’il peut puiser à ces sources avec les données suivantes :

1° Les oxydes de fer arsenicaux ne cèdent leur arsenic ni à l’ t au distillée, même après une ébullition de quatre heures, ni à l’eau distillée additionnée de quelques grammes de potasse pure..

2 ° L’acide sulfurique concentré ou étendu peut enlever 1 arsenic

après une courte ébullition. ' ,

3 » Ces oxydes fournissent de l’arsenic quand on en introduit

quelques grammes dans un appareil de Marsh.

4 ° Les chiens peuvent avaler 120 à 150 grammes de sesquioxyde de fer arsenical sans en être sensiblement incommodés, et si on les tue vingt-quatre ou soixante heures après l’injection de l’oxyde, on ne découvre pas d’arsenic dans le foie, la rate, les reins, e cœur et les poumons ; mais les liquides comenus dans le canal digestif, filtrés, fournissent quelquefois des traces d’arsenic a appareil de Marsh. Il ne faut pas oublier d’ailleurs qu’il n’est pas impossible que l’action prolongée des liquides de l’estomac sur 1 arse* nite de fer rende soluble une petite proportion d’arsenic. ^

Pénétrez-vous bien de ces données, et vous saurez, le cas échéant, agir de manière à débarrasser l’expertise des entraves qu apporte l’objection que nous examinons.

F L'arsenic peut provenir d'une préparation anenmle qui au mit été introduite dam l’appareil digestif après la mort - Ja-

mais jusqu’à présent, que je sache du moins, la justice n’a eu à juger un crime aussi horrible. Mais vous comprenez qu’il n’est pas impossible qu’un homme, après avoir introduit une préparation arsenicale dans le tube digestif d’un cadavre, fasse courir des bruits d’empoisonnement et dénonce à la justice un innocent. Vous êtes peut-être tentés de croire que rien n’est plus facile que de découvrir la vérité en pareil cas ; en effet, direz-vous, l’absorption ne s’exerçant pas après la mort, du moment que le poison se trouve dans d’autres organes que le tube digestif, c’est que le poison y a été porté pendant la vie. La chose n’est pas aussi simple ; car, après la mort, l’imbibition peut suppléer l’absorption, de sorte que les liquides injectés dans le tube digestif peuvent être portés jusqu’au foie, aux reins, etc.

Mais d’autres données mettent l’expert sur la voie de la vérité. D’abord, l’inégale répartition du poison, qui existe dans les tissus rapprochés du tube digestif et manque dans des points plus éloignés ; puis les symptômes, quand ils sont bien caractérisés , et enfin les lésions de tissu. On découvrira, par exemple, la cause de la mort dansune lésion située en dehors du tube digestif, ou bien on verra que les lésions du tube digestif s’arrêtent brusquement à une ligne de démarcation bien nette, ce qui est le caractère des lésions produites par l’injection après la mort. Lorsque, par suite de l’état de putréfaction avancée du cadavre ou par d’autres causes,

1 expert ne peut pas séparer les divers organes pour les analyser, et que, d ailleurs, ü ne peut pas connaître les symptômes ni les lésions de tissu, il doit déclarer qu’il ne peut résoudre la question.

Ceci vous montre que, quoi qu’on ait dit, une expertise n’est pas complète lorsque les recherches chimiques n’ont porté que sur les matières contenues dans le tube digestif ou sur cet organe lui-même. Il est toujours nécessaire; et du reste c’est la méthode généralement suivie depuis les travaux d’Orfila, de porter les investigations sur différents organes ; le foie d’abord, dans lequel se rendent de préférence les poisons après leur absorption, puis les autres viscères.

Beaucoup d’autres objections ont été faites à la méthode de recherches que je vous ai engagés à adopter, mais toutes celles qui

ont de l’importance ont été déjà implicitement résolues ou réfutées; il est inutile d’y revenir. Je n’examinerai pas non plus devant vous quelques questions spéciales qui ont été soulevées dans des cas particuliers. Comme il m’est impossible de vous prévenir contre toutes les difficultés qui peuvent surgir , je me dispenserai de tous ces détails qui n’acquièrent de l’importance qu’exceptionnellement. En médecine légale, les circonstances de chaque affaire exposent l’expert à des problèmes nouveaux, dont il doit rechercher la solution en s’appuyant sur les notions générales qu’il possède : la sagacité, la justesse d’esprit viennent en aide dans ces cas embarrassants ; mais il n’est pas possible de tout prévoir, et de dicter d’avance des réponses pour tous les problèmes qui peuvent se présenter.

L’acide arsénieux n’est pas la seule préparation arsenicale toxique. Aujourd’hui il est parfaitement démontré que l’arsenic métallique, l’oxyde noir d’arsenic, l’acide arsénique, les sulfures et l’iodure d’arsenic , l’hydrogène arsénié, les arsénites et les arséniates de potasse, de soude et d’ammoniaque, et l’arsénite de cuivre (vert de Scheele), sont des poisons énergiques. D’ailleurs, la poudre aux mouches, les caustiques connus sous le nom de pâte du frère Côme, de poudre de Rous?e!ot, de Dubois et de Dupuytren , la liqueur minérale de Fowîer et autres médicaments, dans la composition desquels entre quelqu’une de3 préparations arsenicales toxiques, présentent aussi une action délétère.

D’après les faits connus, toutes ces préparations produiraient des symptômes qui ressemblent beaucoup à ceux que détermine l’acide arsénieux , et le traitement le plus convenable pour combattre leur action serait aussi le même que celui qui paralyse le mieux l’action de l’acide arsénieux.

Je ne vous fatiguerai pas de ia description minutieuse des caractères que présentent les différentes préparations arsenicales quand elles sont pures, ou telles qu’elles se trouvent dans le commerce. Vous trouverez ces caractères dans tous les traités de chimie et de toxicologie, et vous les vérifierez dans un laboratoire ; je ne m arrêterai que pour vous montrer que, parmi ces préparations, toutes celles qui renferment de l’oxygène, fournissent de l’arsenic à l’ap-

pareil de Marsh, sous forme de taches et sous forme d’anneau. Aussi vous devinez que lorsque les préparations que je vous ai énumérées tout à l’heure se trouveront mélangées ou combinées avec des matières organiques, les procédés de destruction de la matière organique, employés pour l’acide arsénieux, seront applicables à la recherche de ces préparations ; car ces procédés de destruction sont tous des moyens d’oxydation. Rappelez-vous que les procédés par le chlore et l’eau régale sont encore , jusqu’à preuve du contraire, ceux qu’il faut préférer, parce qu’ils écartent toute chance de volatilisation. Après la destruction de la matière organique, il faut toujours suivre la même marche que s’il s’agissait d’un empoisonnement par l’acide arsénieux.

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