DE L’IMPORTANCE ET DE L’UTILITÉ DES ÉTUDES TOXICOLOGIQUES
Messieurs,
Je devrais peut-être, me conformant aux usages, commencer par vous dire la définition de la science qui doit nous occuper. Mais vous savez trop bien quel est l’objet de la toxicologie, pour qu il soit utile de rappeler votre attention sur ce point.
En revanche, je vous demanderai la permission de vous indiquer l’importance et l’utilité de l’élude que nous allons entreprendre. Comme bien d’autres, vous n’avez pas sur ce point d’idées bien arrêtées, et peut-être vous ne cherchez dans cette étude qu’une simple satisfaction d’une curiosité louable. Eh bien, vous pouvez
en tirer un plus grand profit. Les notions que vous y puiserez sont un complément nécessaire de vos études médicales. Elles vous rendront de grands services lorsque, munis du diplôme, vous vous livrerez à la pratique de la médecine, et enfin elles vous fourniront le moyen de payer à la société le tribut qu’elle a droit de réclamer de votre part. Voilà trois propositions que je veux vous démontrer.
Quelques mots suffiront pour vous montrer les points de contact de la toxicologie avec les différentes branches des études médicales. Pour abréger, examinons seulement la physiologie, la pathologie et l’hygiène.
N’est-ce pas au moyen de substances vénéneuses que l’absorption a été principalement démontrée?* Eh bien, c’est |à sans contredit un service important rendu par la toxicologie à la physiologie; ce n’est pas le seul.
Quant à la pathologie, il est à peine besoin d’indiquer ses relations avec la toxicologie. L’étude des maladies produites par les poisons mérite par elle-même déjà l’attention du pathologiste, mais en outre elle peut lui faciliter la connaissance de quelques affections importantes, telles que la syphilis, la rage, le choléra, etc., qui ne sont probablement que des empoisonnements.
Enfin, je ne crains pas d’avancer que l’hygiéniste peut à peine faire un pas sans se trouver en présence d’une question toxicologique. Comment résoudre, sans le. secours de la toxicologie, les problèmes d’hygiène qui se rattachent à l’action des substances délétères (produits de combustion, de putréfaction, céruse, mercure, etc.)? et vous voyez que le nombre de ces problèmes est grand.
Voilà donc bien des cas dans lesquels les connaissances sur les poisons constituent, pour les autres branches de la médecine, un auxiliaire important et un complément indispensable. D’un autre côté, comme vous le savez, sans qu’il soit nécessaire d’y insister, les différentes sciences que le médecin étudie fournissent au toxicologiste un concours bien puissant. Et parmi les plus utiles il faut citer au premier rang la chimie, qui, dans un grand nombre de cas, nous permet seule d’affirmer qu’il y a eu ingestion d’un poison.
Je n’insisterai pas davantage pour vous montrer la connexion intime qui existe entre la toxicologie et les autres branches des étu-
des médicales. Je crains même que vous n’alliez au delà de ma pensée, et que vous n’acceptiez déjà une erreur peut-être trop répandue : ne croyez pas que cette connexion suffise pour dispenser le médecin d’une étude spéciale de la science des poisons. La solution des problèmes si nombreux et si difficiles que soulève l’empoisonnement exige des éléments que les toxicologistes seuls ont jusqu’à présent recueillis. Un exemple vous fera bien saisir ma pensée. Supposons que, dans un cas où il y a soupçon d’empoisonnement criminel, l’analyse chimique ait démontré l’existence d’une certaine proportion d’arsenic dans les organes d’un cadavre. On sait d’ailleurs que des préparations arsénicales ont été introduites à titre de médicaments. Il s’agit de reconnaître si l’arsenic retrouvé provient des médicaments ou d’un composé administré par une main criminelle. Les notions relatives à l’élimination de l’arsenic et à l’appréciation des symptômes et des lésions de tissu que déterminent les arsénicaux, sont indispensables pour l’élucidation de ce problème. Eh bien, vous ne trouverez ces notions que dans les ouvrages exclusivement consacrés à la toxicologie. Dans le cours de ces leçons, nous aurons l’occasion de rencontrer d’autres problèmes analogues au précédent, et je m’appliquerai à vous fournir les moyens de triompher de semblables difficultés. Pour le moment il me suffit (du moins c’est là mon but) de vous prouver que les connaissances que vous avez acquises se trouveront développées et complétées par l’étude de la toxicologie, et
de vous faire sentir aussi que vos études précédentes ne peuvent vous avoir fourni que des notions incomplètes sur les empoisonnements et sur les poisons.
Passons à la seconde proposition.
Vous voilà sortis des bancs et vous livrant à la pratique delà médecine : pouvez-vous espérer quelque avantage de 1 étude de la toxicologie ? Déjà ce que je viens de vous dire entraîne une réponse affirmative. Sans contredit ce sont les bonnes études qui font les bons praticiens. Mais d’ailleurs, en dehors des cas usuels, l’occasion peut bien se présenter où vous pourrez tirer immédiatement parti des notions de toxicologie. Un exemple, entre mille que je pourrais vous citer , me servira à bien préciser mon idée î
Vous êtes appelés pour donner vos soins à un empoisonné. Dans bon nombre de cas, malgré les symptômes les plus alarmants, il est possible de triompher du mal. Précisément je suppose que vous obtenez une guérison. Ici on ne contestera pas l'efficacité du traitement ; dans un cas pareil, les plus hostiles sont obligés de reconnaître que l’intervention du médecin a tout fait. Du même coup vous relevez la profession médicale, et vous gagnez sans conteste l’affection et la confiance de tous ceux qui entourent le malade. Vous n’ignorez pas qu’il n’en est point toujours ainsi. Dans la plupart des maladies, la nature partage les honneurs des succès avec le médecin ; tandis que la responsabilité des insuccès pèse tout entière uniquement sur le médecin. Permettez-moi de vous dire, en passant, que les ouvrages de pathologie ne consacrent et ne peuvent consacrer à l’empoisonnement qu’une attention trop superficielle pour vous donner des notions suffisantes dans des cas analogues à celui que je viens de vous citer.
Mais ce n’est pas tout, l’étude de la toxicologie vous donnera le moyen de rendre à la société des services importants ; elle vous réserve aussi des satisfactions bien vives. Il appartient, en effet, au médecin d’éclairer la justice et de la seconder dans la sévère répression des lâches assassinats dont les poisons sont les instruments. Croyez-vous que les Locuste , les Tophana , les Brinvilliers et tant d’autres auraient sacrifié autant de victimes si les médecins eussent pu reconnaître les causes de la mort, ou seulement éveiller des soupçons qui auraient effrayé les coupables? Mais l’espérance, malheureusement trop fondée, de l’impunité encourageait ces misérables. De nos jours encore , les exemples analogues ne sont pas rares. La plupart des médecins ignorent les éléments de la toxicologie. Il y en a (et des plus haut placés) qui ont méconnu des empoisonnements bien constatés dans la suite , alors même que des circonstances étrangères concouraient avec les symptômes à déterminer le diagnostic ! y
Vous avez lu peut-être l’histoire de ces deux femmes qui, en 1808 et en 1809 , sacrifièrent, en Allemagne, à leurs intérêts quarante-trois personnes! Encore ne pourrions - nous pas fixer le chiffre de leurs tentatives. L’une d’elles a pendant vingt ans exercé
la profession d’empoisonneuse, sans qu’un juste châtiment soit venu l’atteindre. Sans aller si loin encore, et sans passer les frontières de France, n’avons-nous pas vu la femme Jégado empoisonner par l’arsenic quarante-cinq personnes dans l’espace de seize ans ’ Et elle n’était qu’une élève ! H résulte , en effet, des aveux qu’elle fit au moment de mourir à l’abbé Tiercelin, qu’elle avait été dressée au meurtre et encouragée par une autre femme.
Evidemment, si les connaissances sur les poisons et sur leur aclion avaient été plus avancées et plus répandues , on aurait au moins soupçonné plus tôt le crime. Gardez-vous, en effet, de croire que l’empoisonnement puisse simuler une maladie spontanée de telle façon qu’il n’éveille pas au moins quelques doutes dans l’esprit d’un observateur attentif et possédant les premières notions de toxicologie. Gardez-vous aussi de croire qu’il y a un art d’empoisonner : c’est là une fable bonne pour les temps d ignorance et de crédulité. Aujourd’hui nous connaissons, comme je vous le montrerai plus tard, des signes qui doivent pour un médecin éclairé être l’indice d’un empoisonnement, des caractères qui en établissent la certitude. Bien souvent il suffit que l’idée d empoisonnement se présente à l’esprit, lorsqu’il y en a un, pour qu’on puisse le reconnaître , et alors le médecin est appelé a cou-
jurer bien des malheurs. . .
D’ailleurs, un beau.rôle est réservé au médecin; sa mission est bien douce , quand il peut établir l’innocence d’un malheureux injustement accusé. Que de soupçons imagines par la méchanceté ou l’intérêt et accrédités par l’ignorance, que ci imputations qu’un médecin éclairé pourrait détruire avant que des familles entières soient plongées dans le deuil !
Voilà des considérations qui ne s’étaient peut-être que vaguement présentées à vos esprits; j’ai voulu les rappeler pour vous montrer l’importance de l’étude que nous allons entreprendre.
Mais encore un mot. Je ne peux pas quitter ce sujet sans essayer de bannir une idée trop-répandue au sujet des expertises toxicologiques. Vous entendrez répéter que la solution des problèmes toxicolooiques soulevés devant les tribunaux revient aux pharmaciens, queleurs études ont particulièrement familiarisés avec les operations
difficiles de chimie. Pour l’honneur de notre profession, n’admettez pas ünë idée pareille, ce serait abdiquer à tort une belle prérogative ! A coup sûr, les recherches chimiques fournissent des données importantes, mais qui sont souvent insuffisantes. Dans une foule de cas, les notions de physiologie et de pathologie, que les pharmaciens ou les chimistes ne possèdent pas, sont indispensables, et toujours elles sont utiles pour fournir à la justice les renseignements précis qu’elle demande aux experts.
Une expertise ne consiste pas seulement dans la constatation, au moyen de l’analyse chimique, de l’existence d’un poison dans les organes ou ailleurs ; les symptômes, les lésions de tissus doivent être bien décrits et bien appréciés. Si le pharmacien est appelé à démasquer le poison, il appartient au médecin seul d’établir la valeur et la portée des résultats fournis par l’analysé chimiquei Les recherches chimiques sont peut-être trop difficiles pour que le médecin puisse les exécuter, mais un léger effort vous suffira pour les comprendre. Dès lors vous vous servirez avec plus de confiance des résultats qu’elles auront fournis, et vous échapperez à l’humiliation de signer un travail dont une partie vous serait tout à fait étrangère.
Maintenant, arrivons au fond de notre sujet. Mais permettezmoi de vous faire connaître, avant d’entrer en matière , mon but et mon plan.
Vous ne supposez pas que j’aie la prétention dans le court espace de temps que peuvent durer ces réunions de vous enseigner les innombrables détails de la toxicologie, et de faire de vous des experts consommés. Mon ambition ne va pas si haut , et cependant j’ai l’espoir de vous rendre un service important. Que vous sortiez d’ici connaissant les traits généraux de la toxicologie, les difficultés des questions dont elle traite et les ressources qu’elle fournit pour en triompher ; que vous sachiez au besoin tirer un bon parti des ouvrages qui traitent de la matière, ét je serai pleinement satisfait. J’ai pensé que , pour atteindre mon but, il suffirait de vous exposer en un petit nombre de leçons les notions relatives à l’empoisonnement considéré d’une manière générale, et de vous tracer l’histoire complète de l’arsenic, du poison le mieux étudié jusqu’à
présent. Cette seconde partie du cours nous fournira l’occasion d’appliquer, sinon toutes, au moins la plus grande partie des notions générales que nous aurons recueillies d’abord.
Yoilà donc notre sujet naturellement divisé en deux parties : la première sera consacrée aux généralités sur l’empoisonnement ; la seconde comprendra l’étude toxicologique de l’arsenic. Mais comment vous exposer les détails que je dois vous faire connaître sans surcharger votre mémoire et sans fatiguer votre attention ? Il faut évidemment grouper les faits et les considérations qui s’y rattachent suivant un ordre naturel , de sorte que vous puissiez apprécier leurs connexions et retrouver par la réflexion les details que votre mémoire laissera échapper. D’ailleurs j’ai pensé qu’il est bon de mettre à profit les habitudes que vous avez déjà prises dans vos études précédentes. Ce sont là des conditions qui , suivant moi , n’ont pas été assez recherchées par les auteurs qui ont écrit sur .a toxicologie. Aussi ai-je apporté un soin particulier à dresser le plan que je vais avoir l’honneur de vous exposer. Ce plan, du reste, est aussi bien applicable à l’étude des généralités qu’à celle de chaque
poison en particulier. ,
Tout bien considéré, l’empoisonnement n’est autre chose qu une maladie , et la partie médico-légale de la toxicologie n’est que 1 application des notions pathologiques ou autres à la solution des différents problèmes. Il est donc tout naturel d’étudier d abord la pathologie toxicologique, si je puis m’exprimer ainsi, et ensuite les
applications médico-légales. i , a
La pathologie comprendra, comme vous le devinez, 1 etude des causes, svmptômes, lésions de tissus, diagnostic, pronostic et traitement et complications de l’empoisonnement. A proposées causes, nous verrons la définition du poison et la classification des substances toxiques ; puis nous étudierons le mécanisme de l action, et nous y rattacherons l’absorption, le séjour et l’élimination.
Quand nous aurons terminé l’étude de la pathologie toxicologique^ d’après le programme que je viens de vous indiquer, nous serons bien en mesure d’aborder les applications medico-legales Nous examinerons la législation relative aux empoisonnements, nous chercherons à établir quelle est la valeur des differents signes
d’empoisonnement : symptômes , lésions de tissu, expériences faites sur les animaux (en administrant à ces animaux les substances suspectes), et enfin la présence du poison dans les organes. Ici trouveront naturellement leur place les objections suivantes. Le poison retrouvé ne provient-il pas des réactifs, d’une médication, des aliments, du terrain des cimetières, des contre-poisons administrés? N’a-t-il pas été introduit après la mort? Puis viendra la question des poisons normaux. Enfin, je m’appliquerai à vous faire comprendre quelle importance peut avoir la quantité de poison trouvé, et je vous dirai quelques mots sur les rapports. Pas n’est besoin de vous dire que chaque poison ne fournira pas son contingent à chacun des chapitres dont je vous ai indiqué les titres. Mais toutes les notions que nous possédons sur les poisons peuvent être groupées dans ces chapitres, et l’ordre que je viens de vous indiquer me paraît le mieux fait pour aider la mémoire et faciliter l’intelligence des questions variées et difficiles que comprend la toxicologie.
Cet enseignement ne peut être vraiment profitable pour vous qu’à la condition de multiplier autant que possible devant vous les expériences. C’est le meilleur moyen de graver dans vos esprits les faits importants, et de vous prémunir contre les erreurs dans lesquelles des discussions passionnées pourraient vous entraîner. Ne croyez pas cependant que nous rentrerons dans ces discussions; nous n’avons pas de parti pris; nous nous en rapporterons à l’expérience. Le respect et l’attachement, tout profonds qu’ils sont, ne m’aveugleront pas. Le nom que je porte n’enchaînera pas mon jugement ; il ne m’impose d’ailleurs aucune doctrine. Ce sont les idées qui me paraîtront justes que je soutiendrai devant vous, et en sacrifiant tout à la vérité, je rendrai très-certainement à la mémoire vénérée de mon oncle l’hommage le plus agréable.