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VINGT-SEPTIÈME LEÇON

Prophylaxie de la syphilis des nouveau-nés.

Sommaire. — Importance de cette question. — Léthalité de la syphilis infantile. — Syphilis séminale. — Syphilis ovulaire. — Syphilis séminoovulaire. — Syphilis obstétricale. — Syphilis mammaire. — Syphilis vaccinale. — Syphilis accidentelle. — Modes d'action de la syphilis dans la production de la mort du fœtus. — Traitement préventif de la syphilis infantile pendant la grossesse. — Conduite à tenir quand le nouveau-né paraît entaché de syphilis. — Mode d'allaitement qui convient dans ce cas. — L'infection des nourrices. — La syphilis vaccinale. — Voies accidentelles et anomales d'infection syphilitique.

Nous abordons aujourd'hui un sujet d'étude dont il n'est pas besoin de vous signaler l'importance. Le poison syphilitique est particulièrement redoutable pour l'enfant. Tandis qu'à notre époque, et sous la forme heureusement atténuée qu'il a revêtue, il ne détermine plus la mort chez l'adulte que dans des circonstances absolument exceptionnelles, il a conservé pour les jeunes enfants toute sa toxicité et il pèse plus lourdement qu'on ne se l'imagine sur la mortalité infantile. Un bon nombre de nouveau-nés succombent, sous son influence, dans les premiers mois de leur vie, et beaucoup d'avorlements ne reconnaissent pas d'autre cause. Il semble bien établi, en effet, que la gravité de ses atteintes esten raison inverse de l'âge, et cette loi est constante, depuis la formation de l'œuf humain jusqu'à une période avancée de la vie. C'est vous dire l'importance de cette question d'hygiène infantile dans laquelle d'ailleurs l'intérêt scientifique se double d'un sentiment de commisération pour ces pauvres créatures qui deviennent les victimes inconscientes d'un empoisonne-

ment qui, à un autre âge, est le fruit habituel de la débauche.

Nous distinguerons la syphilis infantile suivant sa source en : 1° syphilis séminale; 2° syphilis ovulaire; 3° syphilis obstétricale; 4° syphilis mammaire; 5° syphilis vaccinale; 6° syphilis accidentelle ou par voies anomales.

Définissons chacun de ces termes : la syphilis séminale est celle qui est transmise par un père en puissance de syphilis constitutionnelle, la mère étant saine; — la syphilis ovulaire reconnaît des termes écologiques inverses : le père est sain, la mère est infectée (on peut admettre une syphilis complexe dans laquelle les deux facteurs sont syphilitiques et je vous proposerai de l'appeler syphilis sémino- ovulaire) ; — la syphilis obstétricale est celle qui est contractée au passage, dans le canal vulvo -vaginal ; — la syphilis mammaire a sa cause dans un allaitement suspect; — la syphilis vaccinale est le résultat de l'inoculation d'un vaccin provenant d'un sujet syphilitique ; — la syphilis accidentelle a pour cause le contact de la peau ou des muqueuses de l'enfant, en état d'érosion épidermique ou épithéliale, avec des organes infectés ou avec des objets sur lesquels le virus a élé accidentellement déposé.

Cette classification, que je vous propose, contient, je le crois, toutes les formes, si diverses, que revêt l'introduction du virus syphilitique chez l'enfant.

L'hygiène n'étant, au fond, que de l'étiologie appliquée, nous devons étudier l'un après l'autre ces divers modes de syphilisation des enfants (je donne à ce mot le sens d'imprégnation syphilitique).

C'est un « monstre » sans doute, comme le disait Montaigne, que « cette goutte de semence » contienne à la fois toutes les aptitudes anatomiques, physiologiques, morbides, morales même que l'être procréateur transmet à l'être procréé ; mais, quelque monde de choses qu'elle renferme, il y a place encore en ellepour le poison syphilitique et l'on peut affirmer que le plus grand nombre des syphilis infantiles sont d'ori-

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gine séminale. Le sperme tire cette aptitude redoutable du sang d'où il provient et qui, chez un sujet syphilitique (c'est une opinion qui n'a pas été sérieusement infirmée), est manifestement contagieux. La transmission séminale le prouve suffisamment, et cette inoculation est aussi démonstrative que l'inoculation réelle du sang d'un sujet atteint de syphilis constitutionnelle à un sujet sain.

De même aussi l'ovule, qui vient du sang comme le sperme envient, est-il un ovule syphilitique si la mère a une syphilis constitutionnelle, et l'enfant qui en procède sera, non pas certainement (car tout germe n'éclot pas), mais très probablement syphilitique. Les deux facteurs fournissant à la génération un apport virulent, l'infection du fœtus paraît inévitable.

Elle aboutit ou à sa mort pendant la vie intra-utérine ou à la réalisation de la syphilis quelques semaines après la naissance.

L'état syphilitique, soit de l'un des parents, soit àplus forte raison des deux, au moment de la conception, est une cause fréquente d'avortement, et l'on a cité des cas où un traitement spécifique du parent contaminé a interrompu une série d'avortements dont la cause est devenue, par cela même, évidente.

Comment agit la syphilis dans ce cas pour provoquer la mort du fœtus ? Ici le champ des interprétations est ouvert. Serait-ce que la syphilis affaiblissant l'économie des parents ne leur permet de transmettre au produit qui en procède que des conditions de vitalité amoindrie ? Mais c'est là une étiologie banale et l'on ne saurait y attacher grande importance quand on voit, dans des conditions de débilitation d'autre nature, et bien plus apparentes, la grossesse continuer sans encombre. S'agit-il d'une maladie syphilitique du placenta, changeant la nature des relations vasculaires de la mère et de son fruit, ainsi que quelques faits ont porté à le penser? Mais si c'était là le mode d'agir du germe syphili-

tique, les lésions du placenta seraient la règle générale dans les avortements de cette nature et comme leur signature anatomo-pathologique, et ce fait serait établi. La mort du fœtus est-elle le résultat d'une syphilis viscérale se localisant dans le foie, le thymus ou les poumons? Cette explication est passible de la même objection et elle n'embrasse pas la généralité des cas. S'agit-il d'une intoxication générale du fœtus par le poison antisyphilitique agissant spécifiquement comme agissent le mercure, le plomb et l'alcool pour produire des avortements ? De ces diverses explications, vous ne devez, à mon avis, écarter que la première, et admettre que les autres peuvent jouer un rôle inégal, mais réel, isolé ou concomitant, dans la production delà mortalité fœtale par syphilis.

Quant à la question de déterminer la part qui revient aux deux conjoints dans la production de la syphilis infantile, la contamination étant supposée au même degré d'intensité chez les deux, elle est à peu près insoluble. Toutefois on peut, à priori, supposer que la syphilis maternelle est plus particulièrement à redouter pour le fœtus ; il ne procède pas en effet seulement, dans ce cas, d'un ovule contaminé, il se nourrit pendant toute la vie intra-utérine d'un sang syphilitique et ce commerce virulent prolongé accroît, cela est vraisemblable, ses chances d'infection. Et cet échange d'influences pernicieuses pourrait bien être réciproque puisqu'il est assez généralement admis aujourd'hui qu'une mère, saine au moment de la conception, peut être contaminée par son fruit syphilisépar voie séminale, et cela à la faveur de sa solidarité circulatoire avec lui. Au reste, n'oubliez pas, messieurs, la complexité de ces questions d'influences héréditaires dans lesquelles on voit, tantôt le père, tantôt la mère, imprimer d'une manière prédominante sur toute une série d'enfants le cachet de leur originalité et de leur personnalité formatrices, accusé par la ressemblance de la structure, de la physionomie, de la constitution, de la voix, des aptitudes morbides, mo-

raies, etc. La pensée conçoit que cette prédominance peut être aggravatrice, ou correctrice de la tare syphilitique, suivant qu'elle se trouve du même côté ou qu'elle existe chez celui des parents qui est sain. L'imagination peut se donner carrière pour se représenter toutes ces combinaisons possibles de l'hérédité. Laissons-la faire et revenons au plus tôt sur le terrain concret des faits.

L'existence d'une syphilisconstitutionnelle étant constatée chez une femme enceinte, quelle est la ligne de conduite que vous aurez à suivre pour mettre, autant que possible, son fruit à l'abri des chances d'avortement et de syphilis congénitale, si la grossesse arrive à son terme ? Elle me paraît nettement tracée. La question se réduit en effet à ceci : la syphilis est-elle plus ou moins abortive que le mercure ? La réponsenesauraitêtre difficile. Sans doute lamercurialisation toxique peut provoquer la mort du fœtus, mais la mercurialisation médicamenteuse, sagement et méthodiquement conduite, ne peut rien produire de semblable. Ce qui est autrement abortif, c'est le poison syphilitique, et de deux maux il faut choisir le moindre. Berlin a noté expressément que les femmes syphilitiques avortaient plus souvent quand on abandonnait leur affection à elle-même que quand on leur donnait du mercure, et un bon nombre d'accoucheurs ont fait la même observation. Si des femmes syphilitiques ont avorté pendant qu'elles prenaient du mercure, il faut, dans ce résultat, incriminer le défaut d'infaillibilité de ce médicament et non pas le rendre responsable du résultat.

Étant admise l'utilité d'un traitement, curatif pour la mère et prophylactique pour l'enfant, à quelle époque de la grossesse convient-il de l'instituer ? Ici deux méthodes sont en présence : l'une, qui consiste à donner le mercure aussitôt que la grossesse est reconnue chez une femme syphilitique ; l'autre qui ajourne ce traitement au cinquième mois. Cette dernière pratique s'appuie d'une part : sur ce que le fœtus est d'autant plus impressionnable au mercure, qu'il est plus

jeune, et sur cet autre fait que les avortements syphilitiques se font, en général, à cette époque de la grossesse. A quoi l'on peut objecter que si l'avortement se fait aussi tard, c'est qu'il a fallu ce temps au virus syphilitique pour évoluer; en s'y prenant plus tôt on eût peut-être arrêté, dès ses débuts, la syphilis fœtale. Une autre raison qui a été alléguée pour justifier l'intervention tardive, c'est que les premiers mois de la grossesse sont signalés d'habitude par des perturbations digestives qui sont une mauvaise condition de tolérance pour le mercure. Cette crainte n'est-elle pas théorique ? D'ailleurs les moyens de dulcifier le mercure, comme disaient les anciens, c'est-à-dire de faciliter sa tolérance sans nuire à ses effets curatifs, ne sont-ils pas à la disposition du praticien ? Tout au plus, peut-on admettre que, dans les grossesses dont les débuts sont très orageux, l'expectation temporaire est indiquée ; mais quand tout se passe physiologiquement, il est plus prudent d'intervenir de bonne heure.

D'ailleurs, si l'estomac se révolte, on a la ressource des frictions mercurielles, cette pratique que Massa a recommandée, il y a plus de trois cents ans, dans ce cas et dont Devilliers et Gibert se sont déclarés les partisans, et l'on peut d'ailleurs recourir aux injections de sublimé.

Si le traitement antisyphilitique a été commencé tard, et si au moment de l'accouchement les accidents syphilitiques ne se sont pas dissipés, il convient, suivantle conseil de Gibert, d'interrompre l'emploi du mercure pendant une dizaine de jours et de le reprendre ensuite. Si la femme nourrit, cette reprise du mercure est encore plus indiquée, puisqu'elle constitue une garantie de plus pour l'enfant, qui peut, au bout de quelques semaines, manifester un état syphilitique.

La mère ayant été soumise pendant sa grossesse à un traitement spécifique, convient-il, quand l'enfant est né et en cas d'absence de tout accident vénérien chez lui, de le soumettre préventivement à un traitement mercuriel?

Gazeaux a porté en 1855 cette délicate question devant la Société de médecine, à la suite d'une consultation dans laquelle Cullerier et Clerq avaient jugé qu'il était prudent de s'abstenir pour deux raisons : d'abord, parce que l'aptitude du mercure à prévenir l'éclosion de la syphilis chez un enfant né dans ces conditions n'avait pas force de chose démontrée; en second lieu, parce que ce traitement pourrait influer défavorablement sur la santé de l'enfant. La Société de médecine de Paris, consultée à ce propos, s'est rangée complètement à ce dernier avis. Il faut du moins, dans ces cas suspects, observer une expectation armée, et quelque prospère que soit le nourrisson à sa naissance, l'observer attentivement pendant les quatre ou cinq premières semaines, et se tenir prêt à agir si un coryza tenace ou une teinte douteuse de la peau font craindre que la syphilis n'évolue chez lui; mais, je me hâte de vous le dire, quand ces signes apparaissent, la syphilis est déjà évidente et les hésitations sur l'opportunité du trailement ne sont plus permises.

Le fœtus peut-il être contaminé par la syphilis maternelle quand celle-ci est contractée pendant la gestation? On ne saurait véritablement en douter ; mais il ne peut s'agir ici que d'une syphilis constitutionnelle de la mère et non pas de simples accidents primitifs qui n'ont, pendant un certain temps, aucun retentissement sur sa santé et restent, durant cette période, indifférents pour le fœtus. Mais comme ils peuvent développer, d'un moment à l'autre, leurs effets infectants et se faire sentir au fœtus, j'estime qu'un traitement préventif est encore nettement indiqué dans ce cas qu1 rentre, au point de vue pratique, dans le précédent.

L'enfant qui n'a été infecté ni par le sperme, ni par l'ovule, ni par le sang de sa mère devenue syphilitique au cours de la gestation, peut-il le devenir pendant l'accouchement, en traversant le canal vulvo-vaginal ; en d'autres termes, la syphilis que je vous ai proposé d'appeler obstétricale est-elle

possible? Jadis on croyait que c'était le seul mode de contamination syphilitique pour le nouveau-né ; actuellement on est revenu de cette opinion et on considère la syphilis contractée au passage comme un fait très exceptionnel, si tant est qu'il ait jamais été observé. Les liquides qui abreuvent le canal vaginal, le smegma caséeux dont le corps de l'enfant est recouvert, sont sans doute des conditions très défavorables pour que l'enfant soit inoculé au passage; toutefois, comme des érosions de la peau sont souvent le résultat des manœuvres obstétricales, en particulier de l'application du forceps, il ne faudrait pas nier absolument ce mode de contamination. Quant à la nature gonorrhéique de certaines ophthalmies purulentes du nouveau-né, je vous ai déjà dit ce que j'en pensais et je vous renvoie aux souvenirs de la leçon que j'ai consacrée à l'étude de l'hygiène de la vue dans l'enfance.

La syphilis mammaire, c'est-à-dire celle qui est contractée par le fait de l'allaitement, nous arrêtera plus longtemps. Un enfant né sain et confié à une nourrice syphilitique peut prendre la syphilis par voie d'allaitement. Des faits nombreux l'attestent. Cette contamination ne peut se produire que de deux façons : ou bien les lèvres de l'enfant trouvent le virus sur le mamelon et il pénètre dans leur organisme à l'aide d'une érosion, souvent inaperçue, de la muqueuse des lèvres ou de la bouche ; ou bien le sein ne présente aucune lésion, l'enfant est infecté par le lait lui-même. Ce dernier mode de contamination, très généralement accepté jadis, est nié aujourd'hui par l'immense majorité des cliniciens qui considèrent le lait d'une syphilitique comme pouvant présenter des conditions défectueuses de composition, mais comme n'étendant pas ses sévices au-delà. Dans la pensée commune, là où l'infection s'est produite, en l'absence de tout accident local mammaire, celui-ci existait et n'a pas été recherché avec assez de soin. Je crois fermement, pour mon compte, qu'un enfant, dont la muqueuse buccale est intacte,

qui tette une nourrice atteinte de syphilis constitutionnelle, ne deviendra pas syphilitique, mais je ne serais pas aussi affirmatif dans le cas d'une érosion épithéliale de la muqueuse. Le sperme et l'ovule, produits du sang syphilitique, sont bien syphilitiques, pourquoi le lait (comme peut-être d'autres humeurs) procédant également du sang ne charrierait-il pas ce virus qui, s'il peut pénétrer par effraction, sa seule porte d'entrée, réalisera ses effets de contamination habituelle? Il n'y a là rien que de vraisemblable, et j'estime qu'une nourrice syphilitique, eût-elle les mamelons absolument intacts, est une nourrice suspecte au premier chef et qu'il faut éviter. D'ailleurs cette intégrité du mamelon est une garantie fragile et précaire qui peut exister aujourd'hui et faire défaut demain, trompant une confiance véritablement exagérée. Sans doute Gullerier a cité des exemples de nourrices bien et dûment syphilitiques, avec roséole, céphalée, alopécie, ulcération des amygdales, mais dont les mamelons étaient sains, qui ont gardé leurs nourrissons intacts. Mais que prouvent cinq faits négatifs, et qui appellent bruyamment l'attention par leur caractère exceptionnel et comme paradoxal, contre de nombreux faits positifs, et comment s'exposer à courir de pareilles aventures? N'eût-on pas la possibilité de changer de nourrice et fallût-il recourir à l'allaitement artificiel par le biberon, il n'y aurait pas à hésiter, il faudrait épargner au nouveau-né des chances pareilles, quelque improbables qu'elles paraissent.

La solution de cette question est la môme quand la nourrice entachée de syphilis est la mère. Le changement de sein est obligatoire, et s'il n'est pas possible, l'allaitement artificiel est la seule ressource licite, d'autant plus que, sauf le cas où la syphilis maternelle est survenue post partum, l'enfant peut devenir syphilitique et infecter la nourrice mercenaire qui s'en sera chargée.

Le Dr Drow a indiqué comme assez fréquent le mode

suivant d'infection syphilitique du nouveau-né par sa nourrice. Primitivement saine, elle allaite un nourrisson syphilitique; celui-ci lui est enlevé ou meurt; sa santé ne laisse encore à ce moment rien à désirer; elle prend un autre nourrisson sain, au bout d'un certain temps un chancre, héritage du premier, se développe sur le mamelon et le second enfant est infecté. Dans douze cas, le chancre mammaire s'est manifesté chez des nourrices qui, si d'autres enfants leur avaient été confiés, les auraient certainement infectés; dans cinq cas, l'infection avait été réalisée.

Une question connexe, ou plutôt inverse de celle-ci, a déjà été portée plusieurs fois devant les tribunaux ; c'est la contamination d'une nourrice saine par un enfant infecté. Elle a été diversement jugée au point de vue de la responsabilité de conscience du médecin appelé à conseiller les familles dans ces cas. Elle me paraît cependant susceptible d'une solution bien simple et bien naturelle. Toutes santés et toutes vies se valent, et je n'admets pas que les familles puissent spéculer sur l'avidité d'une nourrice, avertie d'ailleurs des risques qu'elle va courir, et les affrontant volontairement. Où est la limite de sa notion précise des dangers auxquels elle s'expose? Un médecin doit à sa conscience et à sa dignité professionnelle de ne pas sanctionner un marché pareil, qui est réellement immoral, et de se retirer, si ses observations ne sont pas écoutées. La substitution du biberon au sein s'impose en pareil cas. Je n'insiste pas davantage sur ce point que j'ai eu l'occasion de traiter devant vous quand je me suis occupé des difficultés et des complications de l'allaitement.

Vient enfin la grave question de la syphilis vaccinale. Quand la vaccine fut accusée de ce méfait, il n'y eut qu'une voix pour la défendre, et Cullerier, en 1855, s'empressa d'affirmer qu'il avait vacciné des enfants et des adultes sains avec du vaccin pris sur des enfants syphilitiques et qu'il n'avait jamais eu à le regretter; tout s'était passé normale-

ment et le vaccin avait évolué avec sa régularité et sa bénignité habituelles. Ricord n'innocenta pas moins formellement le vaccin de ce reproche. Dès 1824 cependant, on avait vu 40 enfants, sur 46, être infectés par du vaccin syphilitique, transmettre leur maladie à un certain nombre de nourrices; 19 de ces enfants avaient succombé. Le fait observé à Crémone, en 1841, de 64 enfants infectés par le vaccin, n'était pas moins démonstratif. Des accidents de même nature avaient été constatés en Angleterre. En 1861, J. Lecoq avait observé dans mon service de l'hôpital de Cherbourg deux cas de syphilis vaccinale ; Paccbiotti, Trousseau, Chassaignac avaient constaté des faits analogues. La mémorable épidémie de Sainte-Anne observéeen 1866 parles docteurs de Closmadeuc, Mauricet Qls,Thomeuf, Bodelio, etc., malgré les discussions passionnées qu'elle a soulevées, reste, au témoignage de ces honorables praticiens et des délégués de l'Académie, MM. Depaul et Roger, une preuve irréfragable de la possibilité de l'infection syphilitique par le vaccin et complète enfin cet ensemble de faits dont la force démonstrative est indéniable.

Le dossier de la syphilis vaccinale était donc préparé quand cette question vint devant l'Académie de médecine et la Société de chirurgie. Les défenseurs imprudents de la vaccine servirent médiocrement ses intérêts, et deux conclusions ressortirent de ces débats pour tout esprit impartial : à savoir que, dans des cas heureusement rares, la syphilis peut entrer par la vaccination ; et que nous disposons de moyens très suffisants pour nous mettre à l'abri de ce danger et maintenir à la vaccine son caractère inoffensif. Si Depaul a pu déclarer devant l'Académie de médecine que les vaccinations faites par la Commission de vaccine n'ont jamais été suivies de syphilis, il faut en conclure, non pas que la syphilis vaccinale est un mythe, mais que des vaccinations bien faites sont, à ce point de vue, dénuées de tout danger. Il n'est donc que de prudence de ne pas vacciner, autant

que possible, avec, du vaccin anonyme, sur plaques, recueilli dans des conditions que l'on ignore; d'examiner avec un soin minutieux le sujet vaccinifère, et de ne demander de vaccin qu'aux enfants de trois mois au moins, c'est-à-dire ayant dépassé la durée de la période qui sépare la naissance du développement des signes de la syphilis congénitale. Ce n'est pas cependant qu'on soit à l'abri de tout danger en exigeant que le sujet vaccinifère aitcet âge, puisque Diday, observant sur 158 enfants l'éclosion de la syphilis congénitale, l'a vue apparaître avant le troisième mois chez 146 et après le troisième mois chez 12 ; mais ce minimum de trois mois n'en donne pas moins des garan lies très réelles, si elles son t relatives. Viennois croyait que le sang inoculé peut seul transmettre la syphilis et que la lymphe vaccinale, pure de tout mélange et puisée sur un sujet syphilitique, n'est que du vaccin et ne peut donner que la vaccine. Il n'y a pas à s'y fier : d'abord parce qu'il est presque impossible qu'un peu de sang ne se mêle pas au vaccin quand on le recueille, et que d'ailleurs quelques globules peuvent y exister sans changer sa couleur; mais surtout parce que celte innocuité du vaccin pur prise chez un sujet syphilitique est loin d'être démontrée.

Quant aux garanties qu'offre la substitution du vaccin animal au vaccin humain pour prévenir les chances d'infection syphilitique, c'est une question dont nous nous sommes déjà occupés quand nous avons étudié les moyens de préservation de la variole et que je réserve intentionnellement.

En résumant cette grave question de pratique, nous voyons que la transmission de la syphilis par le vaccin n'incrimine en rien la vaccination régulière, mais seulement la vaccination mal faite; qu'il est très dangereux de se servir d'un vaccin d'origine inconnue, et qui n'a pas été recueilli par un médecin attentif (la syphilis vaccinale de Sainte- Anne, en 1866, a été développée par du vaccin provenant de la Préfecture du Morbihan et employé par une sage-femme); que

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c'est une raison à ajouter à la nécessité de dominer la variole dont les retours agressifs commencent à devenir inquiétants, pour créer des institutions de vaccine, solidement organisées, dotées largement, qui assurent la diffusion et l'intégrité du vaccin. Au moment où la vaccine tend à devenir obligatoire, c'est bien le moins que l'État prenne des mesures et s'impose des sacrifices pour procurer au public du vaccin irréprochable et le mettre à l'abri des chances de contamination syphilitique.

En attendant que le service de la vaccine soit institué comme il devait l'être et comme il mérite de l'être, la prophylaxie de la syphilis vaccinale se réduit aux deux termes de cette proposition formulée par Auzias-Turenne : « Il suffit de connaître la syphilis pour l'éviter et la vaccine pour choisir un bon vaccin. » Un médecin peut seul remplir les conditions de ce programme et les sages-femmes devraient être dépossédées du droit de vacciner. La pensée que l'on a eu de favoriser la diffusion de la vaccine en se servant de ces auxiliaires était sans doute bonne en elle-même, mais c'était un expédient d'économie. Qu'on rémunère convenablement les vaccinateurs publics, au lieu des honoraires dérisoires qui leur sont attribués et qui souvent ne couvrent pas leurs frais de déplacement, et la vaccination pourra se passer des sages-femmes.

Le fluide vaccin est habituellement seul incriminé quand on invoque les faits de syphilis vaccinale; mais il faut songer à la complicité possible de la lancette qui peut avoir servi auparavant à des usages suspects. Une règle de prudence don t il ne faudrait jamais s'écarter, c'est de laver soigneusement la lancette avant la première insertion et entre les vaccinations successives. Je regrette beaucoup que l'on ait cru devoir abandonner la lancette à fer de lance et à. rigole médiane qui servait jadis pour vacciner. Je vous engage à ne pas en employer d'autres, vous éviterez ainsi une confusion dont les conséquences peuvent être lamentables.

Vient enfla une dernièpe porte ouverte à l'infection syphilitique des enfants, c'est la mise au contact de leurs tissus, favorablement disposés pour l absorber, d'un virus syphilitique déposé par une surface sécrétante ou imprégnant divers objets. Des faits nombreux ont démontré la transmission possible de la syphilis par le contact de la bouche d'une personne infectée avec les lèvres d'une personne saine. Cette infection par le baiser est plus commune qu'on ne se le figure chez les enfants qui vont, ainsi que l'a dit gracieusement un poète, offrant de toutes parts « leur jeune âme à la vie et leur bouche aux baisers ». La banalité de ces caresses a quelque chose de menaçant, et d'autant plus que beaucoup de nourrices et de femmes du peuple ont l'habitude d'embrasser les enfants sur la bouche, à la romaine; la vigilante sollicitude des mères ne saurait être trop éveillée sur ce péril, pour l'écarter. On a cité des exemples d'enfants contaminés par un contact fortuit, par cohabitation, avec des parties du corps de domestiques infectées; de transmission de la syphilis par l'emploi d'une éponge ayant déjà servi à la toilette d'enfants vénériens porteurs de pustules plates à la marge de l'anus; d'infection par l'usage de cuillers, de biberons contaminés. C'est dire toute la surveillance qu'il faut opposer à ces causes possibles d'infection.

Nous arrêterons là, messieurs, ces leçons qui ne vous ont sans doute pas tout appris sur le sujet d'hygiène auquel elles ont été consacrées, mais qui vous auront peut-être inspiré, avec le goût de cette étude, le sentiment de son importance décisive pour la famille et pour la race. Vos propres méditations, vos lectures et votre expérience personnelle feront le reste.

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