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LEÇONS

ET

PIERRE GRATIOLET

Eloge prononcé à la séance publique annuelle de la Société de Secours des Amis des Sciences, le 4 mai 1866.

Messieurs,

« Il y a dans le monde, a dit Pasfcal, deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d’établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d’établissement dépendent de la volonté des hommes, et nous leur devons des respects d’établissement, c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures; mais les respects naturels, qui consistent dans l’estime, nous ne les devons qu’aux grandeurs naturelles. » Ces paroles semblent inspirées. Messieurs, par la vie dont je vais dérouler devant vous les phases tour à tour brillantes et sombres, par la vie d’un homme auquel rien n’a manqué dans l’ordre naturel des grandeurs et des respects, et que la mort a

foudroyé au moment où il venait d’obtenir, d’une tardive justice, et les autres respects et les autres grandeurs. Je veux, racontant cette belle et triste histoire, éloigner de ma pensée les amers souvenirs et tout ce qui serait indigne de la mémoire du maître que j’honorais autant que je l’aimais. En montrant comment a pu être maintenu si longtemps dans l’ombre celui dont la science resplendissait d’éloquence, en montrant ce que nous avons perdu et par sa mort et pendant sa vie, je veux laisser ceux dont le devoir était et est encore de prévenir de semblables maux, se demander s’il convient de n’accuser ici que la destinée. Puisse du moins sortir d’un si douloureux récit quelque enseignement utile! Puissent désormais marcher plus souvent réunis et ces grandeurs et ces respects trop de fois séparés 1

Pierre-Louis Grâtiolet naquit à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), le 6 juillet 1815. Il appartenait à une famille fort ancienne, originaire du Béarn, qui s’était fixée à Agen vers le seizième siècle ^ Son père exerça successivement la médecine à Sainte-Foy, puis à Bordeaux, où le jeune Pierre commença ses ,études classiques. Il vint, en 1829, les achever à Paris, dans le collège Stanislas.

Il ne fut pas un de ces enfants de génie dont la complaisance des biographes recueille les traits merveilleux; il ne fut pas non plus un de ces héros de concours qui brillent un jour de distribution de prix, pour disparaître à jamais. Mais il se fit de bonne heure remarquer par

1. Jean Grâtiolet (capitaine-major delà ville d’Abbeville, en Picardie); commis à la charge de héraut d’armes de France et de Navarre au titre d’Alençon fut chargé par le roi Louis XIII, en 1635, de déclarer la guerre au cai-dinal infant d'Espagne, qui retenait prisonnier l’ai-chevêque de Trêves. (Essais historiques sur Paris, de M. Saint-Fois, t. IV, 1776.)

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son intelligence ouverte, la droiture et la finesse de son esprit, la tournure gracieuse et souvent poétique de ses pensées. Déjà, chez lui, se révélait cette aptitude aux arts du dessin dont le professeur devait faire un jour un si brillant et si utile usage. Il passait ses jours de liberté dans nos musées publics, s’arrêtant de préférence devant les portraits des grands hommes, et scrutant leurs physionomies ; au collège, son habileté se manifestait dans l’art d’exprimer, en l’accentuant, le trait dominant d’un visage humain, dans l’art de la caricature, où plus tard il excella, et qui annonçait, pour ainsi dire, en lui, le peintre de « la physionomie et des mouvements d’expression ». Mais, dès son enfance et pendant sa vie entière, son excellente nature, sa bonté sans égale, le protégèrent contre les entraînements de son crayon facile et de sa verve gauloise. « Déjà aussi, a dit un de ses biographes ^ l’injustice, qu’il a su, durant toute sa vie, supporter avec tant de calme, alors qu’elle n’atteignait que lui, le révoltait profondément lorsqu’il s’agissait des autres. Brave jusqu’à la témérité, il prit, dès son enfance, le parti du faible contre le fort. » Est-il donc étonnant que m«aîtres et condisciples se soient épris d’une vive affection pour cet enfant d’élite, que couronnait cette triple auréole qu’il conserva toute sa vie : gaieté charmante, amour du beau, dévouement sans mesure? Il contracta au collège Stanislas de nombreuses amitiés, dont quelques-unes devinrent illustres, et qui, toutes, demeurèrent fidèles.

C’est pour ne pas quitter le plus cher de ses amis ®

1. M. Grandeau, Notice sur la vie et les travaux de Pierre Gratiolet, Paris, Hetzel, 1865.

2. M. le conseiller Dauchez, à qui je dois la plupart de ces détails sur les jeunes années de Gratiolet. Je le prie d’accepter l’expression de ma gratitude.

qu’il fit une courte apparition à l’École de droit. Mais bientôt l’aridité de décevantes études, la vanité des disputes scolastiques, la fragilité des principes de convention, firent reculer ce vaillant esprit, amoureux de l’espace, de la lumière et de la certitude. Il se sentait entraîné vers l’étude des sciences, pour laquelle il était merveilleusement doué, car en lui se trouvaient réunis la pensée qui prévoit, dirige et conclut, les sens actifs qui observent, la main habile qui obéit. Aussi, dès son entrée à l’École de médecine, il se consacra particulièrement à l’étude de l’anatomie, dont il acquit bientôt une connaissance étendue, malgré les mauvaises méthodes d’enseignement, que plus tard il allait réformer quand la mort l’arrêta.

En 1839, un brillant concours lui donna le titre d’interne des hôpitaux. Ce fut pour lui une nouvelle et précieuse occasion et de s’instruire et de se faire aimer. Les amis des salles de garde, francs et fidèles comme ceux du collège, ne manquèrent pas à cette charmante et généreuse nature qu’on ne pouvait rencontrer sans être séduit. Il me souvient de les avoir vus tous, bien plus tard, et c’était un bon et salutaire spectacle , entourer leur cher Gratiolet d’une affection ardente, le consoler dans ses longues épreuves, et, lorsque enfin l’horizon s’éclaircit, applaudir fraternellement à ses triomphes. Pour quelques-uns ce fut comme un culte; il fallait les entendre raconter aux amis plus récents, mais non pas moins dévoués, les histoires de l’enfant chevaleresque qui livrait combat à toutes les injustices, ou celles du « bon interne », comme l’appelaient les pauvres malades de la Salpêtrière. Hélas! je les ai vus, plus tard encore, écrasés de douleur, au chevet où la mort l’avait frappé au lendemain d’une victoire, étendre sur la tête de ses jeunes

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enfants leurs mains auxquelles notre Société, grâces en soient rendues à Thénard l allait unir sa main puissante et secourable.

Encore sur les bancs de l’École, Gratiolet songeait au professorat; et déjà, admirant son esprit souple et élevé, l’éclat et la solidité de sa parole, et sa facilité à représenter au tableau les détails ardus des descriptions anatomiques, ses amis lui prédisaient des succès assurés. Mais lui ne se reposait pas sur ce rare assemblage d’heureuses qualités. Tantôt seul, dans sa petite chambre de la rue Soulflot, tantôt dans la conférence philoso[)hique, alors fort connue, de l’impasse des Vignes, il s’exerçait à l’art de bien dire.

C’est qu’il avait pour le rôle du professeur un respect profond. 11 ne suffît pas, pensait-il, d’exposer à la jeunesse studieuse des faits exacts, des idées saines et justes ; il faut encore et surtout lui faire aimer ces faits et ces idées. Un professeur comme il espérait l’être, et comme il le fut en effet, doit démontrer, mais surtout séduire à la science; il est comme un ferment duquel sort un rayonnement incessant et fécond qui ne diminue en rien sa force. Mais cependant, bien loin de plier à une crédulité servile les jeunes intelligences qui se confient à lui, il doit, quand leurs ailes sont fortes, leur laisser prendre un libre essor. « Le champ est vaste, disait souvent mon éloquent maître, le but lointain, les routes variées, mais toutes lumineuses; la nature est comme un livre, le professeur doit enseigner les lettres et inspirer l’amour de la lecture; qui voudra lire y lise, et ouvre le livre à sa page. » Ce n’est pas qu’il ne combattît, et vigoureusement, ce qu’il croyait être l’erreur; sa tolérance était armée, mais c’était la tolérance : « Vous reviendrez à la vraie voie, » disait-il avec son bon sourire. Que l’on permette à l’un de ses

élèves, qui, tout fier qu’il soit de ce titre, s’était, sur beaucoup de questions philosopbiijues, séparé du maître, d’invoquer en exemple et ses dissensions presque quotidiennes, et l’affection paternelle dont il était honoré, et de rendre ici un public hommage à cette rare et sublime honnêteté.

De si hautes et de si nobles qualités n’avaient pu manquer d’attirer l’attention sur le jeune Gratiolet. L’un de ses maîtres, le bon et spirituel Pariset, s’attacha surtout à lui par l’esprit et par le cœur ; et, frappé des aptitudes scientifiques de son jeune ami, il le présenta à M. de Blainville,qui,en4842, lefit entrer dans son laboratoire.

C’était le mettre à une haute et à une rude école. Mais M. Pariset n’ignorait pas que la nature ardente, passionnée, difficile, de l'illustre anatomiste, était profondément honnête. Il savait, en remettant entre ses mains l’avenir de celui qu’il aimait comme un fils, que M. de Blainville avait l’amour de la science et le sentiment de sa force à un assez haut degré pour protéger un rival de gloire, dût ce rival l’égaler un jour. M. de Blainville se montra digne de cette paternelle confiance ; sans doute aussi la modération charmante et la fermeté respectueuse du jeune disciple le domptèrent et le séduisirent. Toujours est-il qu’un double lien d’affection et de reconnaissance s’établit entre eux, et qu’au mois de juin 1844, M. de Blainville fit accepter Gratiolet comme suppléant pour le cours dont il était chargé au Muséum d’histoire naturelie.

Gratiolet n’avait pas encore vingt-neuf ans; dans cette chaire d'Anatomie comparée, la gloire du Muséum et l’une des gloires de la France, il succédait au grand Cuvier et à son fougueux émule. Encore étudiant % déjà

1. Il ne passa qu’en 1845 sa thèse pour le doctorat en médecine intitulée : Recherches sur l'organe de Jacobson.

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il enseignait aux maîtres, et il le faisait avec la grandeur d’une pensée mûrie par la médit^lion, avec l’éclat d’une parole que parfois inspirait la poésie. Son début fut un triomphe, et, pendant cinq années, il se montra digne de sa précoce et redoutable élévation. Sans donte alors, sa jeune et ardente imagination voyait s’ouvrir à deux battants les portes d’un brillant avenir. Qui pouvait prévoir que celui dont la supériorité venait ainsi de s’affirmer en plein jour, serait, pendant de longues années, condamné à l’ombre silencieuse; que, par deux fois, comme à Tantale, on lui arracherait cette gloire qu’il croyait tenir; et qu’un jour, enfin, il irait mourir, à l’aurore d’un avenir nouveau, sans avoir pu, réalisant le rêve de toute sa vie, relever l’enseignement de cette chaire célèbre à la hauteur où l’avaient placé les Blainville et les Cuvier?

Un coup terrible allait l’atteindre; le 1®' mai 1850, au sortir d’une leçon de Sorbonne, de Blainville fut frappé d’une apoplexie foudroyante. Aucun de ses élèves n’eut part à son double héritage de la Faculté des sciences et du Muséum, et la chaire d’Anatomie comparée, qu’il aurait voulu léguer au plus aimé d’entre eux, fut donnée à M. Duvernoy, collaborateur de Cuvier.

Gratiolet ne se plaignit pas ; il avait pour lui l’avenir, il se sentait fort de ses succès passés, et se prépara à appuyer de travaux importants les titres considérables qu’il tenait déjà de son immense talent. D’ailleurs, M. Duvernoy ne pouvait suffire à deux en-eignements ; il se fit, à partir de 185'2, remplacer par Gratiolet dans sa chaire du Collège de France. Ici encore, une foule enthousiaste se presse à ses leçons, et nul doute que cette fois sa place ne soit définitivement acquise. Vain espoir 1 Duvernoy meurt, et sa succession est ravie à Gratiolet : il en fut profondément affligé. Faut-il rechercher

aujourd’hui les motifs et les fauteurs de cette irréparable injustice? Non, Messieurs: bien avant la mort, avant même le premier sourire de la fortune, Gratiolet avait tout pardonné. Inspirons-nous de sa pensée, détournons nos yeux attristés, et reportons-les sur ce noble spectacle tant vanté des anciens, d’une grande âme aux prises avec l’adversité.

Heureusement pour Gratiolet, il ne fut pas longtemps seul Dédaigneux, lui, pauvre, dédaigneux des unions cupides où le budget fait loi, il eut ce suprême bonheur d’associer à sa destinée une noble femme, qui, après avoir été toute consolation ou toute joie, selon les bons ou les mauvais jours, se montra héroïque lorsque sonna l’heure des grandes infortunes. Appuyé sur cette main amie, Gratiolet considéra courageusement l’avenir et se remit au travail.

Pendant huit ans, sa vie s’écoula silencieuse, dans le laboratoire d’Anatomie comparée dont il avait la direction, et où cependant mille difficultés de détails entravaient son activité. C’est dans cet intervalle que parut l’un des plus beaux livres d’anatomie philosophique qu’ait produits notre siècle, son Traité d'anatomie comparée du cerveau de l'homme et des singes

L’étude du système nerveux des animaux supérieurs fut le sujet principal de ses recherches et de ses méditations. « L’anatomie la plus élevée, disait-il, est celle qui vient en aide à l’étude philosophique de l’intelligence. » Tour à tour naturaliste et philosophe, il l’envisagea à tous les points de vue ; il lui dut ses plus importantes découvertes, ses plus éloquentes inspirations,

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