‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 22 sur 51 · CROCE-SPINELLI ET SIVEL · texte numérisé non relu

CROCE-SPINELLI ET SIVEL

Au delà de 8000 mètres d’altitude,

Sivel Tissandier Crocé-Spinelli

Fig- 13. — La nacelle du Zénith dans les hautes régions de l’atmosphère.

« frappé de mort ces disciples de la science et de la « vérité. »

Vous avez tous présents à l’esprit, Messieurs, les détails navrants de cette douloureuse catastrophe ; les récits de notre collègue Tissandier nous les ont conservés. Et lorsqu’on ' les lisant on peut, suivant sa forte expression, « chasser les tristes souvenirs et les som- « bres visions », on ne sait lequel il faut le plus admirer, ou la sérénité vraiment sublime de ces trois savants suspendus au-dessus des nuages, montant, montant toujours, vers la mort dont ils connaissent la menace, mais qu’ils croient pouvoir impunément défier; ou l’intrépidité à la fois calme et fébrile de celui d’entre eux qui, se réveillant après un long et redoutable sommeil, voyant à ses pieds ses amis expirés, s’efforce, à peine échappé des bras de la mort, de protéger leurs corps contre les chocs qui menacent de les briser, et de sauver ces papiers, ces instruments qui, si tous doivent périr, du moinsparleront pour eux, et témoigneront qu’ils sont morts pour la science, c’est-à-dire pour le devoir.

A ces hommes naguère inconnus, Paris, la ville au grand cœur, fit de splendides funérailles. L’émotion fut universelle : « C’est avec une profonde tristesse, mais « aüssi avec un sentiment d’orgueil national, dit élo- « quemment le président de l’Académie des sciences, « M. Frémy, que nous inscrivons les noms de Crocé* « Spinelli et de Sivel sur la liste glorieuse des martyrs « de la science. » La France a su reconnaître dignement un si noble dévouement. Elle a, pour ainsi dire, adopté les familles des deux savants morts au champ d’honneur ; une souscription, dont le produit s’élève aujourd’hui à 90 000 francs, nous permettra d’adoucir les conséquences matérielles de leur perte.

Certes, Messieurs, ce sont là de précieux honneurs, dignes d’un grand peuple et dignes de la science ; mais rhommage le plus élevé que nous puissions rendre à la

mémoire de nos amis, celui qu’ils estimeraient au-dessus de tous les autres, c’est de reprendre, de continuer, de féconder leur œuvre.

L’utilité des ascensions à grande hauteur, ce n’est pas devant vous qu’on pourrait la contester. Vous le savez trop bien : notre atmosphère, dont la hauteur se mesure par centaines de kilomètres, présente au voisinage de la terre une couche peu épaisse, où la densité de l’air permet à la vapeur d’eau de s’élever pour s’y liquéfier ou s’y solidifier bientôt. C’est la région des nuages, où se dégagent et s’absorbent d’incommensurables quantités de chaleur et d’électricité ; là s’engendrent les orages, les cyclones, les trombes ; là se forment la pluie, la neige, la grêle, tous ces amas d’eau condensée qui, entraînés par les courants, vont modifier l’état climatérique des contrées sur lesquelles ils passent. Or cette région, tout fait penser qu’elle pourra être entièrement traversée par les ballons, et que la force ascensionnelle de l’hydrogène pourra emporter des observateurs aux limites extrêmes de ces nuages d’aiguilles glacées qu’ont rencontrés Sivel et Grocé-Spinelli. Qui pourrait nier, sachant ces choses, l’importance capitale des explorations dans les régions élevées? Mais qui, aujourd’hui surtout, pourrait en méconnaître les dangers ?

Il faut donc préparer, par une étude préalable approfondie, les conditions d’exécution de ces voyages périlleux. Il faut, avant tout, imaginer un appareil qui rende, à partir d’une certaine hauteur, absolument indépendante de la volonté, la respiration d’un air de plus en plus riche en oxygène ; il faut ensuite discuter les dimensions qu’il convient de donner au ballon, la nature du gaz qui doit le gonfler, la disposition des appareils, la quantité de lest qu’il emportera, les engins

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protecteurs qui devront garantir les aéronautes contre une descente d’autant plus rapide qu’ils se seront élevés plus haut ; il faut enfin réfléchir longuement aux problèmes de physiologie, de chimie, de météorologie, de physique du glohe, qui se poseront là-haut devant l’observateur, et aux instruments qui lui seront nécessaires pour les résoudre.

Ce sont là des questions avant la solution au moins approchée desquelles il serait imprudent et inutile de partir de nouveau. J’espère que leur importance fixera l’attention de tous ceux qui se consacrent à cet ordre d’études ; je demande à la Société de me permettre de les y encourager, en mettant à sa disposition et pour être décernée par elle une médaille de 500 francs, des^ tinée à récompenser l’auteur du meilleur mémoire présenté sur ce sujet.

Je ne fais, en agissant ainsi, que suivre des exemples qui, je l’espère, seront suivis par d’autres. Déjà notre savant collègue, M. Janssen, a consacré aux travaux de météorologie une médaille semblable, que je vais avoir l’honneur de décerner tout à l’heure. Un autre de nos collègues, M. Poignant, a fondé un prix égal pour la solution de problèmes mécaniques fort importants dans l’étude de l’aviation ; il ne sera décerné que l’année prochaine.

Mais, Messieurs, nous ne donnons pas seulement des prix, nous en recevons, et de telle nature et dans de telles conditions, qu’il faut bien que nous nous en réjouissions ici. Non seulement, en effet, ils honorent ceux de nos collègues auxquels ils ont été décernés, mais encore ils honorent directement notre Société, puisqu’ils consacrent avec une autorité à nulle autre seconde, l’importance même des études auxquelles nous nous livrons.

Je VOUS le rappelais tout à l’heure, l’Académie des sciences avait proposé pour le grand prix des sciences mathématiques un de vos sujets favoris de recherches, la théorie mathématique du vol des oiseaux. Et je vous disais avec orgueil qu’un mémoire présenté par Crocé- Spinelli et M. Hureau de Villeneuve avait obtenu à ce propos une récompense dont nous avons droit d’être fiers. Un autre mémoire a fixé l’attention de l’Académie, qui l’a même jugé digne d’une récompense plus élevée encore. « L’auteur, » dit le rapport, « a traité avec « une grande précision les questions les plus impor- « tantes... ; l’Académie peut fonder sur lui de grandes « espérances au point de vue de la solution défi- « nitive. »

Or, cet auteur, c’est notre savant archiviste, M. Pénaud, qui allie, comme vous allez en avoir la preuve, à des connaissances mathématiques profondes l’habileté de construction la plus délicate et la plus ingénieuse.

Je tiens à noter, Messieurs, que dans le concours dont je viens de parler, et pour lequel six mémoire^ avaient été présentés, dont cinq, dit le rapport, « attestent une science étendue et de persévérants efforts », ceux de nos collègues ont seuls été couronnés.

L’autre séance solennelle que l’Académie des sciences a tenue cette année a vu également récompenser trois de nos collègues, pour des travaux dont quelquesuns rentrent complètement dans le cercle de nos études : M. Pettigrew a obtenu le prix Godard, M. Harting un des prix de médecine, et notre vice-président jM.Marey, professeur au Collège de France, le prix de physiologie fondé par M. Lacaze.

Enfin, Messieurs, notre Société a eu l’honneur de voir le premier de ses présidents, M. Janssen, envoyé par l’Académie des sciences pour observer aux confins de

l’extrême Orient, au Japon, le passage de la planète Vénus devant le disque solaire. Il ne m’appartient pas de vous parler des résultats de cette importante mission ; ils sont ce qu’on devait attendre du savant auquel l’astronomie physique doit une des plus belles découvertes de notre siècle. Il semble que la nature tropicale elle-même ait eu conscience de la valeur de l’observateur qui lui était envoyé ; du moins s’est-elle mise en frais pour le recevoir : cyclones, typhons, raz-de-marée, elle lui. a fourni une exhibition complète de ses plus splendides horreurs, et cette redoutable galanterie n’a certes pas été perdue pour la science. Sur le pont de son navire, et parmi des milliers ^e naufrages, notre célèbre et intrépide collègue a déployé ce même sangfroid avec lequel il partait, pendant le siège, pour aller observer en Afrique l’éclipse totale du soleil, et bravait du haut de son ballon les balles ennemies. Dans les airs comme sur les ondes, il a dignement et fièrement représenté à la fois la science et la patrie ; c’est pour nous un grand bonheur et une grande joie que dé le voir aujourd’hui sain et sauf dans cette enceinte.

J’ai terminé, Messieurs, ma tâche présidentielle, qu’un glorieux et douloureux souvenir a rendue pénible et bien longue. Plus douce sera celle de mes succès^ seurs. Mais aucun d’eux ne vous souhaitera avec une sincérité plus affectueuse une longue vie scientifique et de nouveaux succès si légitimement acquis. Nul non plus, pardonnez-moi cette prétention, n’envisagera avec plus d’enthousiasme l’objet principal de vos études. Cet objet principal, c’est la conquête de l’air : le problème est posé scientifiquement aujourd’hui ; vous le résoudrez demain.

La science est mère de l’audace. Qu’eût pensé de

VOUS le poète latin, de la cuirasse de chêne et du triple airain qui doivent entourer la poitrine de ces navigateurs aériens a bravant dans leur nacelle fragile les luttes du vent d’Afrique et de l’Aquilon? » Nous nous raillons de ses plaintes et de ses anathèmes. Oui, les fils téméraires de Japhet, suivant ses paroles, ont dit : « La terre est à nous, » et ils en prennent possession. 11 n’est guère d’espace aujourd’hui sur le globe que n’ait foulé un pied européen ; nos navires sillonnent toutes les mers, celles mêmes que défendent des glaces presque éternelles ; à des profondeurs de plus de 5000 mètres, les sondes àu Challenger saisissent et ramènent à la surface des animaux que le soleil n’a jamais éclairés. En vain « la prudence des dieux avait séparé les terres par l’inviolable Océan » ; nos vaisseaux impies passent dessus, et nos tunnels dessous, si bien que demain nous irons à pied sec jusque dans l’île anglaise. L’infranchissable barrière des Alpes est percée à jour; les neiges fondues aux revers du mont Blanc, de l’Himalaya, du Kilimandjaro, se rencontrent dans le canal de Suez ; bientôt l’Atlantique et le Pacifique se rejoindront à travers l’un des isthmes de l’Amérique centrale ; et voici en projet un chemin de fer qui, prenant les îles Aléoutiennes pour autant de piles d’un pont gigantesque, unira leKamtschatka à l’Amérique du Nord.

Mais, entre tous ces sacrilèges, le vôtre indignerait surtout le vieil Horace. Dédale, dirait-il, s’élance dans le vide de l’air sur des ailes refusées à l’homme :

Expertus vaeuum Dædalus aei’a

Pennis non homini datis.

Quoi ! l’air lui-même ! Quoi ! les nuages et la foudre ne savent plus défendre le séjour du maître des dieux ! Les vents ne peuvent que vous emporter mollement, et

bientôt vous vous rirez d’eux. Oui, il Tavait deviné :

« rien n’est impossible aux mortels ; notre démence vise au ciel lui-même; la race humaine se rue sur le fruit défendu » :

Nil mortalibus arduum est ;

Cœlum ipsum petimus stultitia.

Gens humana ruit per vetitum nefas.

Et que dirait-il s’il savait vers quel but tendent tous ces efforts? Est-ce pour voir, pour savoir seulement, que fermente la science? Non, c’est pour prévoir; bien plus, c’est pour pouvoir ! La science est conquérante ; elle ne veut pas seulement connaître la nature, elle veut la dominer, la contraindre à lui obéir. La chimie crée des corps nouveaux ; la physiologie modifie les phénomènes de la vie. Plus près de vos études, la main d’un physicien, arrachant la foudre aux nuages, la force à courir docilement le long de nos fils télégraphiques. Un jour viendra, n’en doutez pas, où l’homme sera maître d’autres météores, attirera ou dissipera les nuages, retrouvera peut-être l’antique outre d’Eole. Cette puissance nouvelle, encore si loin de nous, c’est à vos études qu’il l’aura due ; ce sont les ballons qui l’auront renseigné sur l’inconnu, sur les forces et les positions de l’ennemi. C’est en parcourant l’air que nous connaîtrons l’air, que nous maîtriserons l’air... Et voilà pourquoi j’applaudis avec ardeur et je demande à tout le monde d’applaudir avec moi aiux efforts de la Société de navigation aérienne.

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