CROCÉ-SPINELLI ET SIVEL
gnons morts pour la science, pour notre science, dans la lutte à laquelle nous les avions conviés. Vous ne me pardonneriez pas, et vous auriez raison, si, dès le début de cette séance, leurs noms n’étaient pas prononcés, leur mémoire évoquée; si je ne retraçais l’histoire, bien courte, bêlas! de leur vie utilement remplie; si, tout eu renouvelant vos douleurs, je n’apprenais à ceux qui sont venus à nous aujourd’hui l’étendue de la perte que nous avons faite ; si je ne montrais enfin combien était méritée la sympathie active dont la France entière a honoré la mémoire de nos deux amis.
Croeé-Spinelli naquit à Montbazillac (Dordogne), le 10 juillet 1844; il entra dans un lycée de Paris, grâce à l’appui généreux de M. le pasteur Athanase Coquerel, dont l’affectueux dévouement ne lui fit défaut dans aucune des circonstances de sa vie. Et personne d’entre vous n’a oublié, messieurs, comment, après la mort de son jeune ami, cét homme éloquent, cet homme de bien, atteint déjà et cruellement d’une impitoyable maladie, se fit porter dans la grande réunion publique organisée par vos soins, pour y rendre témoignage de la vie de son élève, pour célébrer sa fin glorieuse, pour appeler la sympathie publique sur ceux qu’il nous laissait en héritage. Peu de mois après, la mort l’enlevait à son tour, et c’est un surcroît de deuil pour nous de ne pouvoir le remercier ici.
Au sortir du lycée, Crocé-Spinelli entra à l’École centrale, où il prit le diplôme d’ingénieur civil; puis il s’occupa de diverses éludes mécaniques, et dirigea pendant plusieurs années une grande exploitation agricole.
Déjà son esprit ingénieux s’était fait remarquer par l’invention d’un vélocipède nautique, idée récemment reprise et non sans succès. Mais c’est en 4869 seule-
ment qu’il commença à s’occuper des questions qui font l’objet de vos études spéciales. Il vint à cette époque apporter à votre infatigable secrétaire général, M. Bureau de Villeneuve, un projet d’appareil d’aviation consistant en un système d’hélices ascendantes et d’hélices propulsives. Cette rencontre fut l’origine d’une amitié que ne troubla aucun nuage.
A partir de ce jour, Crocé-Spinelli devint le collaborateur assidu du journal VAéronaute; il contribua activement à la fondation de notre Société, et la présida pendant la difficile période de ses premières années. Il prenait à vos discussions la part la plus active, y apportant la compétence d’un esprit nourri de fortes études mathématiques, et auquel- les nécessités industrielles avaient à la fois donné le sentiment des difficultés pratiques et les moyens de les résoudre. Ses travaux originaux se placent au premier rang de ceux qui sont l’honneur de vos Bulletins; permettezmoi de rappeler parmi eux : en 1869, son Mémoire sur la stabilité des appareils destinés à se mouvoir dans Vair; en 1870, son Étude sur les meilleurs propulseurs applicables à la navigation aérienne, éinàe dans laquelle, après avoir comparé les principaux propulseurs et surtout l’aile et l’hélice, il donnait la préférence à cette dernière, parce qu’il la trouvait d’une adaptation plus facile aux moteurs à vapeur; en 1871, l’exposé de son système d'hélices à pas variable en marche, grâce auquel l’appareil d’aviation pourrait, avant de quitter la terre, emmagasiner une certaine quantité de force vive, d’où une notable économie sur la puissance du moteur; en 1872, son important tra- Trail sur Za condensation de la vapeur d’eau dans les appareils de locomotion aérienne, où se trouve résolue une des plus grandes difficultés que rencontre ce pro-
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blême, celle du renouvellement de l’eau nécessaire au fonctionnement du moteur aérien; en 1875, ses Considérations générales, Phéoriques et pratiques, sûr les moteurs légers applicables à la navigation aérienne^ mémoire où il déploya toutes les qualités de son esprit, et que devront consulter dorénavant tous ceux qui s’occupent de cette difficile question; en 1874, son travail sur les appareils destinés à mesurer la résistance de l’air. Enfin, le 21 juin 1875, un mémoire sur la théorie mathématique du vol des oiseaux., que Crocé- Spinelli avait, en collaboration avec M. Bureau de Villeneuve, envoyé au concours du grand prix des sciences mathématiqueé, reçut de l’Académie des sciences une récompense qui eût rendu notre ami bien heureux, et dont, dans une cérémonie touchante, vous avez voulu porter sur sa tombe le symbole matériel.
C’est aux séances de notre Société que Crocé-Spinelli avait rencontré Sivel, plus âgé qué lui de quelques années, pour qui il s’éprit d’une vive affection. Sivel, né à Pjgnel (Gard) en 1855, avait eu une vie pleine d’aventures et d’agitation. A quatorze ans, il s’embarque pour courir les mers lointaines, il visite les deux Amériques, nos colonies africaines, et, pendant quinze années, déploie dans la mer des Indes, en disputant son navire aux fureurs des cyclones et des raz-de-marée, cette clairvoyance, cette hardiesse, cette promptitude de décision que nous admirions tous, et que seule l’asphyxie put mettre en défaut. Capitaine au long cours, il fit partie de la députation française qui assista au couronnement du roi de Madagascar, Radama; mais il dut reprendre la mer après l’assassinat du roi et la ruine de la prépondérance française.
En 1868, il rentra en France; mais il ne put s’enchaîner à la terre. Aux vagues de l’Océan succédèrent
pour lui les courants de l’atmosphère ; après avoir tant lutté contre les vents ennemis, il éprouvait un mâle plaisir à se faire emporter par eux, à se jouer de leurs courants superposés. En quittant son banc de quart pour la nacelle d’un ballon, il conservait, avec l’assurance que donne l’habitude du commandement, avec l’imperturbable sang-froid dans le péril, la connaissance- des présages du temps, l’esprit d’observation météorologique, la ponctualité, la sûreté de coup d’œil qui caractérisent l’officier de marine instruit et expérinâenté. Aussi, chacune de ses ascensions, et il en fit plus de deux cents, fut l’occasion de remarques intéressantes, soit au point de vue de la science pure, soit au point de vue de la technique aérostatique.
Sous ce dernier rapport, il apporta à la construction des ballons et surtout de ces accessoires au fonctionnement desquels est souvent attachée la vie de l’aéronaute, d’importants perfectionnements. Grâce à son guide-rope à frotteurs, les dangers du traînage pourront être désormais évités, et les aéronautes pourront accomplir leur descente par un vent violent, en pleine sécurité. Son ancre cône est plus remarquable encore; si la tempête jette le ballon sur la mer, la vie des passagers ne dépend plus, comme autrefois, de la présence d’un navire sauveteur : ils descendront Vahcre-cÔné, et pourront rester ainsi pendant un long temps suspendus à quelques mètres au-dessus des ondes redoutables7 puis, la tourmente passée, ils pourront retirer Vancrecône et reprendre leur liberté. A plusieurs reprisés, et par un gros temps, Sivel est ainsi volontairement descendu en pleine mer. Nous pourrions citer encore quelques appareils, comme son ancre-à-ballon pour l’élâblissement des va-et-vient, où le marin perce sous l’aéronaute.
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Lors des funestes événements de 1870, Sivel, qui se trouvait en Italie, accourut ; les membres de la commission aéronautique, instituée à Tours par décret du gouvernement de la Défense nationale, se rappellent son arrivée parmi eux : son matériel, son temps, son travail et sa vie, il mit tout au service de la France, avec cette ardeur généreuse qui était le trait distincr tif de son caractère, et qu’il allait bientôt consacrer tout entière à la science.
C’est en 1872 qu’il entra dans notre Société. Il s’y fit remarquer tout d’abord par un projet, extrêmement curieux et très sérieusement étudié, d'exploration du pôle nord en aérostat. Crocé-Spinellî fut chargé de faire un rapport sur cette conception originale et audacieuse. Ainsi s’établirent des relations qui devaient amener entre ces deux hommes d’élite la plus étroite intimité. L’imagination vive et poétique de Grocé s’enflammait aux récits pittoresques et chaleureux des ascensions de Sivel ; sa nature, où dominait la douceur, avec une grâce féminine et charmante, trouvait un appui et comme un complément nécessaire dans ce caractère hardi, décidé, d’une trempe vive et forte. .Aussi, à partir de ce moment, il faut les réunir dans une histoire commune qui durera jusqu’à la mort.
Crocé-Spinelli et Sivel firent leur première ascension scientifique le 26 avril 1872, en compagnie de nos collègues MM. Jobert, Pénaud et Pétard ; d’intéressantes observations météorologiques et physiologiques furent le fruit de ce voyage aérien.
Le 22 mars 1872, ils partirent seuls, et atteignirent la hauteur de 7500 mètres, à laquelle n’était parvenu aucun aéronaute français, et qu’avait seul dépassée le célèbre Glaisher. C’est de cette ascension que l’année dernière^ à cette même époque, Crocé-Spinelli vous faî-
sait ici le récit vivant et imagé ; il vous donnait les détails des constatations scientifiques qu’il eut le bonheur de faire dans ces régions glacées, et dont la plus importante est la vérification des idées de notre éminent collègue, M. Janssen, sur l’absence de vapeur d’eau dans la constitution chimique du soleil. L’heureux emploi de l’oxygène pour combattre les accidents dus au séjour dans un air dont la pression n’était plus que de 30 centimètres de mercure au lieu de 76, leur donnait sur l’avenir des ascensions en hauteur des espérances qui sont légitimes, bien qu’elles aient paru plus tard si cruellement démenties.
Le 23 mars 1875, nouvelle ascension scientifique, celle-ci à médiocre hauteur, mais d’une durée qu’aucune autre n’avait atteinte jusque-là. Partis de Paris à six heures vingt minutes du soir, les deux aéronautes, auxquels s’étaient joints nos collègues, MM. Jobert, Albert Tissandier et Gaston Tissandier, atterrissaient, le lendemain, à cinq heures du soir, au milieu des landes voisines d’Arcachon. Ils avaient fait, pendant ces vingttrois heures de navigation aérienne, une ample moisson d’observations météorologiques du plus grand intérêt, et dont M. Gaston Tissandier lui-même vous rendra compte dans un moment.
Enfin, le jeudi 13 avril 1875, « à onze heures trente- « cinq minutes du matin, l’aérostat le Zénith s’élevait « de terre à l’usine à gaz de la Villette. Crocé-Spinelli, « Sivel et moi nous avions pris place dans la nacelle. » Ainsi parle M. Gaston Tissandier, notre savant et intrépide collègue ; puis il ajoute :
« On part, on s’élève au milieu d’un flot de lumière, « emblème de la joie, de l’espérance !...
« Trois heures après le départ, Sivel et Crocé-Sph ce nelli allaient être trouvés inanimés dans la nacelle!