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LA PRESSION DE L’AIR ET LES ÊTRES VIVANTS. 2(M fl n’est prudent de tracer des limites ni à l’actmté humaine, ni à l’utilité des recherches scientifiques.

Mais pour en revenir à la théorie des accidents de la décompression, les expériences faites dans les cylindres ont montré avec la plus absolue évidence qu’ils dépendent exclusivement de la tension de l’oxygène dans l’air respiré. Ün aéronaute à demi-atmosphère dans l’air ordinaire qui contient 21 pour 100 d’oxygène, est exactement dans la même situation qu’un homme qui, à la pression normale, respirerait un air ne contenant que moitié de la proportion habituelle d’oxygène ; car, évi- 1 21

demment, 21 X 2 = X 1. Il est, par conséquent,

dans des conditions d’oxygénation insuffisante, et menacé d’asphyxie ; de là, sa respiration précipitée qui s’efforce d’appeler dans le sang l’oxygène qui fait défaut ; de là, les battements plus rapides de son cœur, et ensuite sa faiblesse nerveuse et musculaire.

Que si le voyageur dont le sang est ainsi appauvri se tient parfaitement tranquille, il n’éprouvera pas grand malaise ; car il suffit de bien peu d’oxygène pour pourvoir à l’entretien dé notre corps dans l’état d’immobilité. Mais veut-il se mouvoir, veut-il soulever en grimpant le poids de son propre corps, il lui faut, pour subvenir à cette production de forces, une dépense d’oxygène à laquelle ne peut suffire la faible proportion qu’en contient son sang ; immédiatement lès troubles surviennent, et ne s’amendent que par un prompt repos. Telle est la raison pour laquelle les aéronautes, qui ne font aucun travail, éprouvent le mal^ des ballons beaucoup plus haut que les ascensionnistes n’éprouvent lemaZ des montagnes.

Plus l’air qui l’environne est froid, plus tôt ces accidents menacent de l’atteindre dans son ascension. S’il

fait chaud, en effet, le -voyageur n’a besoin que d’une faible quantité d’oxygène pour entretenir la température constante de son corps. Mais, avec le froid extérieur, les pertes de chaleur augmentent, d’où la nécessité d’une oxygénation calorifique plus intense ; et comment faire si le sang ne contient pas assez d’oxygène? C’est pour cette raison que, comme je le rappelais tout à l’heure, le mal des montagnes survient beaucoup plus tôt dans les Alpes, qui sont froides, que dans les Andes et dans l’Himalaya.

Ainsi, les accidents de l’air déprimé sont des accidents d’asphyxie, que l’on combat efficacement par la respiration d’un air d’autant plus riche en oxygène que la pression est plus basse. Arrivons maintenant à l’histoire de l’air comprimé.

Air comprimé. — Les médecins se sont servis depuis une trentaine d’années, à la suite de Junod, de Pravaz et de Tabarié, de l’air comprimé dans le traitement de diverses maladies ; ils en ont obtenu de très remarquables résultats contre l’anémie, les hémorrhagies passives, les bronchites chroniques, l’asthme emphysémateux. Mais je nq fais qu’indiquer cela en passant ; comme phénomènes physiologiques, ils ont tous noté une diminution du nombre des mouvements du cœur et de la respiration, et une augmentation dans l’amplitude respiratoire. Je n’insiste pas sur ces faits ; les médecins n’emploient d’oi’dinaire qu’un tiers ou une demi-atmosphère de compression, et je me suis attaché particulière^ ment à l’étude des pressions de plusieurs atmosphères.

Ces fortes pressions sont employées fréquemment par l’industiie depuis quelques années, et cela dans deux circonstances principales : les pêches sous-marines et le fonçage des piles de pont.

Dans les pêches sous-marines, le plongeur coiffe sa

LA. PRESSION DE L’AIR ET LES ÊTRES VIVANTS. 203 ‘ tête d’un casque de métal présentant des ouvertures vitrées et dans lequel on envoie, à l’aide d’une pompe, de l’air comprimé assez fortement pour pouvoir s’échapper par des orifices spéciaux. Il y a ainsi, et c’est une condition qui doit être réalisée sous peine d’une prompte mort, égalité de pression entre l’eau qui l’entoure et l’air qu’il respire dans son casque. Des souliers de plomb, un habit imperméable où peut pénétrer l’air, complètent son accoutrement: c’est là ce qu’on appelle un scaphandre. MM. Rouquayrol et Denayrouse l’ont rendu indépendant du navire dont il ne pouvait autrefois s’éloigner, en lui mettant sur le dos un réservoir à air comprimé très ingénieusement agencé. Les plongeurs qui cherchent ainsi le corail, les perles, les éponges, vont jusqu’à 40 mètres de profondeur, respirant ainsi un air comprimé à cinq atmosphères au total.

Les appareils à foncer les piles de pont sont un perfectionnement très remarquable de l’ancienne cloche à plongeur. La découverte de leur principe est due à M. Triger, qui, en 1841, l’appliqua à la construction des galeries déminé sous la Loire. Rien de plus élémentaire que ce principê ; il est mis en œuvre par les enfants lorsqu’ils s’amusent à souffler dans un tube à demi immergé pour faire sortir l’air en bouillonnant. Réduit à sa plus simple expression, voici en quoi consiste l’appareil (fig. 16). On descend dans le lit du fleuve un tube métallique ayant les dimensions de la pile à construire ; il est coiffé d’une chambre, dans laquelle une soufflerie injecte de l’air comprimé qui assèche le fond du tube et sort tout autour comme dans le jeu de l’enfant ; les ouvriers peuvent alors, par un système de portes dont la figure donne une suffisante idée, descendre jusqu’au sol et y creuser à sec. Le tube descend alors par son propre poids ; on l’allonge par la superposition

LA PRESSION DE L’AIR ET LES ÊTRES VIVANTS. 205 de rondelles successives, jusqu’à ce qu’on soit arrivé au roc solide. Il ne reste plus qu’à remplir de béton l’intérieur du cylindre, et la pile est terminée.

Dans ces appareils, on a également soumis des ouvriers à des pressions qui se sont élevées jusqu’à cinq atmosphères.

Or, chez les scaphandriers comme chez les ouvriers tubistes, des accidents ont été signalés, dont la gravité a souvent entraîné la mort. Au plus faible degré, ce sont des démangeaisons atroces que les ouvriers appellent des puces ; puis des douleurs violentes dans les muscles et les articulations qui ont le plus travaillé; des paralysies, surtout dans les membres inférieurs, souvent persistantes et mortelles; enfin la mort subite. Sur 160 ouvriers employés à la fondation du pont de Saint- Louis (Missouri), 30 furent gravenient frappés, 12 moururent.

Je vous fais grâce de toutes les hypothèses inventées par le fécond génie des médecins pour expliquer ces redoutables désordres. Tout naturellement, nous voyons reparaître au premier rang l’explication mécanique : « Quand on entre dans le tube, dit un auteur, on est aplati! » Je le crois volontiers, si l’on admet qu’à trois atmosphères de compression 4500 kilogrammes de plus viennent peser sur notre corps : on s’aplatirait à moins. Heureusement que la physique élémentaire nous protège.

Les tubistes du pont deKehl avaient un mot, comme les ouvriei’s en ont tant, plein de finesse et de profondeur : « On ne paye qu’en sortant, » disaient-ils. L’observation est juste, et aurait dû faire réfléchir davantage. Ainsi, c’est la décompression et non la compression qu’il faut incriminer.

Mais comment agit-elle? Rien de plus simple. Voici

un rat soumis dans ce récipient de verre à dix atmosphères de pression; j’ouvre un robinet qui, en une minute, le ramène à la pression normale : il tourne deux ou trois fois sur lui-même et meurt. Si j’en faisais l’autopsie, je trouverais le cœur et les gros vaisseaux pleins de gaz ; il y en a tant, qu’un jour j’ai pu en retirer 50 centimètres cubes des vaisseaux d’un chat ainsi décomprimé. Ce gaz est de l’azote, avec un peu d’acide carbonique.

Voici ce qui est arrivé : l’animal, en respirant dans l’air comprimé, a chargé d’air s6n sang et ses tissus dans les proportions indiquées par la physique. Je l’ai ramené à la pression normale ; aussiôt les gaz dont il était sursaturé ont repassé à l’état libre ; c’est comme une bouteille de bière que l’on débouche. L’oXygène, lui, se combine sur place; mais l’azote redevient libre aussitôt, et entraîne de l’acide carbonique en se dégageant. La mort s’explique aisément par l’arrêt de la circulation du sang.

Ces dégagements de gaz donnent lieu à des phénomènes curieux que je ne saurais énumérer devant vous. Mieux vaut vous dire qù’une grande compagnie française ayant employé les précautions que je lui avais indiquées, a vu complètement disparaître de ses chantiers les accidents qui avaient commencé à la désoler.

Mais il ne faudrait pas croire que l’action de l’air comprimé soit inoffensive. J’ai poussé les choses à l’extrême. Si Ton porte un moineau à une pression de vingt atmosphères, on le voit, au bout de quelques minutes, pris de trépidations dont la violence augmente jusqu’à le jeter dans des convulsions atroces, pires que celles du tétanos ou de la strychnine ; il ne tarde pas à mourir. Ces symptômes terribles ne sont pas dus à la compression, et j’en ai eu une double preuve. D’abord

vingt atmosphères avec de l’air très pauvre en oxygène, .

C’est donc l’oxygène qu’il faut incriminer ; c’est lui qui, à une trop forte tension, tue les animaux. J’ai longtemps hésité à caractériser aussi durement le père nourricier de tout ce qui vit; le traiter de poison me semblait une ingratitude noire ; il a pourtant bien fallu en venir là. Oui, l’oxygène qui nous fait vivre, nous tuerait à dose trop élevée. J’ai dû étudier à fond ce paradoxal poison, en déterminer les doses et l’action intime sur nos tissus.

Ici, un nouvel étonnement m’attendait. Voyant l’oxygène tuer un moineau, je me figurais qu’il devait exagérer les combustions organiques, brûler trop vite la pauvre bête, en user les matériaux, accumuler, augmenter d’une manière exagérée sa chaleur. Ma surprise fut grande lorsque le thermomètre me montra, chez les animaux en pleines convulsions, un abaissement de température de plusieurs degrés. L’analyse des autres phénomènes confirma cette première observation, et m’amena à cette conclusion- singulière : l’oxygène en excès tue en entravant, en arrêtant les oxydations intra-organiques.

L’action de ce redoutable agent commence à se faire sentir nettement vers la pression de cinq atmosphères d’air ; mais il faut, pour la mettre en lumière, prendre des voies détournées. Peut-être sur l’homme apparaîtraitelle plus tôt, et je ne suis point éloigné de lui attribuer certains symptômes fâcheux présentés par les ouvriers qui ont séjourné dans l’air comprimé pendant plusieurs mois; mais c’est là un problème complexe.En tout cas, si les nécessités de l’industrie amènent les hommes à des pressions de plus de six atmosphères, ils seront menacés non seulement lors de la décompression, mais par le fait de la compression même.

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