FUNÉRAILLES DE CLAUDE BERNARD
Discours prononcé le 15 février 1878, au nom de’la Faculté des Sciences de Paris.
La Faculté des Sciences de Paris, qui a eu l’honneur de compter pendant quatorze ans M. Claude Ber-, nard au nombre de ses professeurs, ne pouvait, bien que ce maître illustre fût depuis dix années sorti de son sein, rester silencieuse au bord de cette tombe. Elle vient, à son tour, exprimer ses regrets et revendiquer sa part légitime de gloire.
C’est en 1854 que M. Claude Bernard entra dans notre Compagnie. La grande découverte de la production du sucre par les êtres animés venait de frapper le monde savant de surprise et d’admiration. Pour permettre à son auteur de développer toutes les ressources de son fertile génie, une chaire fut alors créée, qui, sous le titre de Physiologie générale, vint agrandir et compléter le cadre de l’enseignement dans notre Faculté.
Le vaillant lutteur n’avait cependant obtenu qu’une partie des conditions de la libre recherche. Aucun
moyen matériel d’action n’était annexé à la chaire où il allait professer : ni budget, ni laboratoire, ni préparateur. Et c’est au milieu de cette pénurie accusatrice de l’indifférence des pouvoirs publics que, de 1854 à 1868, Claude Bernard dut faire son cours. Il n’y parvint qu’en utilisant les ressources de la chaire qu’il ne tarda pas à recueillir au Collège de France dans l’héritage de Magendie.
Aussi notre Faculté ne peut-elle prétendre à l’honneur d’avoir vu éclore ces découvertes dont l’accumulation pressée porta rapidement au plus haut degré sa réputation scientifique. C’est du laboratoire du Collège de France, bien pauvre cependant lui-même, que sont sortis ces travaux innombrables dont chacun eût suffi à illustrer son auteur.
Mais si c’est au Collège de France que se déploya, dans le domaine des recherches expérimentales, le génie créateur de M. Cl. Bernard, il se manifesta avec non moins de puissance et d’utilité pour le développement général de la science dans l’enseignement de la Sorbonne.
La fondation, au sein de la Faculté, d’une chaire de Physiologie générale, avait donné à cette science expérimentale droit de cité dans l’enseignement classique, à côté de ses sœurs aînées, la physique et la chimie. C’est à justifier cet établissement nouveau, qui n’avait pas été universellement approuvé, que s’attacha dans ses leçons M. Claude Bernard.
Jusqu’à lui, la physiologie n’avait guère été considérée que comme une annexe d’autres sciences, jet son étude semblait revenir de droit, suivant le détail des problèmes, aux médecins ou aux zoologistes. Les uns déclaraient que la connaissance anatomique des organes suffit pour permettre d’en déduire le jeu.de leurs fonc-
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tiens, c’est-à-dire la physiologie ; les autres ne voyaient dans celle-ci qu’un ensemble de dissertations, propres à satisfaire l’esprit de système, sur les causes, la nature et le siège des diverses maladies. Presque tous n’attachaient à ses enseignements qu’une valeur variable d’une espèce vivante à une autre, ou, pour la même espèce, suivant des circonstances indéterminables, qu’une valeur subordonnée aux caprices d’une puissance mystérieuse et indomptable, déniant ainsi, en réalité, à la physiologie, jusqu’au titre de science.
Claude Bernard commença par le lui restituer. Il montra, prenant le plus souvent pour exemple ses propres découvertes, que si elle soulève des questions plus complexes que les autres sciences expérimentales, elle est, tout autant que celles-ci, sûre d’elle-même, lorsque, le problème posé, ses éléments réunis, ses variables éliminés, elle expérimente, raisonne et conclut.
Il montra que de l’infinie variété des phénomènes fonctionnels, en rapport avec la diversité sans nombre des formes organiques, se dégagent des vérités fondamentales, universelles, qui relient en un faisceau commun tout ce qui a vie, sans distinction d’ordres ni de classes, de vie animale ni de vie végétale : le foie fabriquant du sucre comme le fruit, la levûre de bière s’endormant comme l’homme sous l’influence des vapeurs éthérées.
Il montra que, même pour la physiologie des mécanismes, la déduction anatomique est insuffisante et souvent trompeuse; et que l’expérimentation seule peut conduire à la certitude.
Il montra que les règles de celte expérimentation sont les mêmes dans les sciences de la vie que dans celles des corps bruts, et « qu’il n’y a pas deux natures
contradictoires donnant lieu à deux ordres de sciences opposées. »
Il montra que le physiologiste expérimentateur non seulement analyse et démontre, mais domine et dirige, et qu’il peut espérer devenir, au même titre que le physicien ou le chimiste, un conquérant de la nature.
Il montra que si le physiologiste doit sans cesse recourir aux notions que lui fournissent l’anatomie, l’histologie, la médecine, l’histoire naturelle, la chimie, la physique, il doit en rester le maître, les subordonner à ses propres visées; si bien qu’il a besoin d’une éducation spéciale, de moyens spéciaux de recherches, de chaires spéciales,.de laboratoires spéciaux,
G’est ainsi que Claude Bernard assura les bases delà physiologie, délimita son domaine, en chassa les entités capricieuses, la débarrassa de l’empirisme, détermina son but, formula ses méthodes, perfectionna ses^ procédés, indiqua ses moyens d’action, lui assigna son rang parmi les sciences expérimentales, réclama pour elle sa place légitime dans l’enseignement public; qu’en un mot, il la mit en possession d’elle-même, l’individualisa et la caractérisa comme science, vivant en elle, s’identifiant avec elle à un tel point qu’un savant étranger a pu dire : « Claude Bernard n’est pas seulement un physiologiste,, c’est la Physiologie. »
Telle est la part, et elle n’est pas petite, que notre Faculté peut réclamer, pour s’en parer avec orgueil, dans l’œuvre de l’illustre physiologiste. Telle fut, en effet, la matière de l’enseignement qu’il y donna jusqu’en 1868, époque à laquelle il quitta la Sorbonne pour le Muséum d’histoire naturelle.
C’est à celui de ses élèves qui fut appelé à lui succéder dans la chaire de physiologie que la Faculté a confié