‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 51 sur 51 · DISGODRS AUX ÉCOLES COMMUNALES D’AUXERRE · texte numérisé non relu

DISGODRS AUX ÉCOLES COMMUNALES D’AUXERRE

•Si je dis cela, ce n’est pas pour adresser un reproche aux braves amis qui m’ont appelé à la présidence de cette fête. Non, ce serait de l’ingratitude. Ils ont créé une école nouvelle, ils ont peuplé les autres d’instruments de travail que nous n’avions pas, nous, et s’ils n’ônt pas fait davantage, ce n’est pas la bonne volonté qui leur a manqué, c’est l’argent.

Où donc était-il passé, l’argent ? Dans les prodigalités de l’ancien temps. On avait ruiné la ville pour certaines dépenses de luxe, oubliant que la première dépense à faire, c’est d’élever ses enfants.

Et puis, ce n’est pas le plus grave. Le second empire a porté ses fruits naturels. : l’invasion. Le troisième Napoléon nous a ramené la troisième invasion. Mes enfants, les plus âgés de vous ont entendu tonner le canon et siffler les obus. C’étaient les Prussiens qui arrivaient, mais qui, devant l’attitude de cette population, n’entraient pas dans notre ville, comme ailleurs, avec quatre hommes et un caporal ; ils ne prenaient pas Auxerre avec une poignéedehulans. Non, ils rassemblaient toute une armée, procédaient à un bombardement en règle, et faisaient une entrée triomphale, avec trompettes et tambourins en tête, dans cette ville sans remparts, sans canons, sans soldats! — Nous les avons vus sur cette place, à deux pas d’ici ; nous les avons entendus, avec leurs fifres aigus, nous railler et nous insulter, en sifflant notre chant national, l’hYmne sacrée, l’immortelle Marseillaise ! Ah ! ils avaient eu le temps de l’apprendre, car nos pères la leur avaient enseignée, la baïonnette aux reins, de Yalmy à Auerstadt et à léna ! [Vive sensation et salve d'applaudissements.)

A votre tour, mes enhnis,.... [l'orateur s'arrête, en proie à une vive émotion). Mais non. J’aime mieux ne

rien dire, que le mot de Charles F’" sur l’échafaud :

« Rappelez-vous. — N’oubliez jamais ! »

Eh bien, pendant que ces gens ont été ici, il a fallu les nourrir, les loger, et tout cela a coûté beaucoup d’argent, l’argent des écoles. Mais ce temps est loin de nous et il nous faut suivre aujourd’hui l’exemple qu’on nous donne tout autour de nous.

Ainsi, il y a quinze jours, j’assistais à la fête d’inau guration d’une école dans une commune de 900 habitants, voisine d’Auxerre, la commune de Migé ; eh bien, cette commune a dépensé plus de 70000 fr. pour son école, ce qui représenterait une somme d’environ 1200000 fr. pour notre ville d’Auxerre. Mais aussi, quelle jolie école, et propre, et gaie, et comme il faudrait être paresseux pour n’y aller qu’en rechignant ou en pleurnichant. [Rires.) Moi, mes enfants, si j’étais à votre place, savez-vous ce que je dirais à papa ? « Papa, aux prochaines élections, tu voteras pour des candidats qui promettront de nous faire des écoles où l’on n’ait pas l’air d’être en prison. » [Rires et bravos.)

Car, voyez-vous, il faut que l’école attire l’enfant ; il faut qu’elle soit séduisante, agréable ; il fant qu’elle ait de belles et grandes salles bien aérées, bien ensoleillées : pas de barreaux aux fenêtres, surtout [Rires) ; il faut de grandes cours, une salle de gymnase et, si c’est possible, un jardin avec des fleurs. Il faut qu’elle soit ornée, ornementée, parée. Il faut enfin que nous fassions pour elle ce que nos pères faisaient pour leur église. C’est notre église laïque à nous... [Vive et unanime adhésion. — Applaudissements prolongés), où l’on enseigne des vérités scientifiques et démontrables auxquelles les aliénés seuls ne croient pas... [Nouveaux applaudissements), où l’on enseigne les vertus civiques et la religion de la Patrie ; car c’est une religion

DISCOURS AUX ÉCOLES COMMUNALES D’AUXERRE. 450 qui, si elle n’a pas de mystères, a ses dogmes, ses héros, ses martyrs, s’il est vrai, comme disait Mahomet, que ceux-là sont des martyrs qui tombent sur le champ de bataille, le visage tourné vers le ciel. {Applaudissements.)

Ce n’est pas tout que d’attirer l’enfant à l’école, il faut l’y retenir, il faut l’y amuser. Je maintiens qu’il peut s’y amuser, et que tout peut être enseigné à l’enfan en l’amusant : sciencesj histoire, géographie..., ah !pas> par exemple, la grammaire. La grammaire, je la considère, moi, comme la partie amère de l’enseignement; et si j’avais l’honneur d’être maître d’école, je la donnerais, comme on fait pour la rhubarbe et le quinquina, au commencenient de la classe, pour que le reste pa- Graisse meilleur. {Rires et bravos.)

il faut que dans les écoles l’enfant soit bien installé, qu’il ne se tortille pas sur des bancs trop étroits et devant une table trop haute ou trop basse, qu’il soit bien éclairé, chauffé l’hiver, aéré l’été. Il faut que, s’il a été mouillé en route, il puisse se changer, et que, s’il est pauvre et qu’il n’ait pas mangé, comme ventre affamé n’a point d’oreilles, il trouve, en arrivant, une bonne soupe pour se réchauffer et se donner des oreilles. {Rires et applaudissements.)

Et puis, pour le matériel d’enseignement, je voudrais de beaux et bons livres, avec des images rappelant les grands hommes qui ont honoré le pays, et des globes, des cartes, des instruments de physique, des collections d’histoire naturelle. Voilà ce qu’il faut avoir ! Mais pour cela il faut de l’argent, beaucoup d’argent. Des millions, sans doute? Oui, des millions. Des centaines de millions? Oui, des centaines de millions. La France a bien sué ses milliards pour le Prussien ; n’en trouverait-elle pas pour ses enfants? (Vifs applaudissements.)

Voilà l’école comme je la rêve, et comme je voudrais bien pouvoir vous dire que nous la ferons ; mais comme vous la ferez, vous, parce que c’est vous qui nous succéderez, parce que vous serez libres et que vous serez riches.

Oui, mes enfants, avant peu d’années, vous serez des hommes, et, grâce à la République, des citoyens libres, des électeurs et des élus, si vous méritez de l’être. Eh bien ! ne faites jamais ce qu’on a fait avant vous m’abandonnez jamais votre liberté ; ne confiez j amais à un h omme, quel qu’il soit, vos destinées, votre fortune, votre vie, votre honneur ; restez toujours libres. {Vive approbation et applaudissements.)

Et alors, dans quelque situation sociale que vous vous trouviez, n’oubliez jamais ce dont vous êtes les témoins : la République ruinée et chargée d’impôts a tout fait fait pour les écoles ; elle a triplé le budget de l’instruction publique. Eh bien ! faites comme nous, et ce faisant, vous affirmerez l’idée de la Patrie. La Patrie, voyez-vous, quoi qu’en aient dit des philosophes sceptiques qui se déguisent derrière le nom d’humanitaires, la Patrie n’est pas une expression géographique défendue par des forteresses. Non ! c’est un héritage séculaire d’efforts communs, de luttes communes, de joies, de douleurs, d’espérances, de haines et d’amours. La Patrie ! les générations s’en passent de main en main le flambeau toujours vivant ; c’est comme le feu des vestales antiques : malheur à celle qui le laisserait éteindre ! {Profonde sensation et salves d'applaudissements.)

Ce ne sera pas la vôtre ; vous êtes trop républicainement élevés pour cela. Yous êtes nés parmi les désastres ; vous avez vu commencer et vous achèverez la réparation. Notre génération, qui s’incline déjà vers l’ho-

DISCOURS AUX ÉCOLES COMMUNALES D’AUXERRE. 461 rizon, peut avec confiance, avec sécurité, et non sans quelque fierté, vous dire : « Faites pour ceux qui vous suivront ce que nous avons fait pour vous. » [Applaudissements unanimes.)

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