DISCOURS AU BANQUET DE COULANGES-SUR-\ONNE
N’est-ce donc rien que de voir la République établie par cette Assemblée nationale qui avait juré de la détruire, consolidée par les manœuvres et les tentatives de coups d’État d’intrigants insensés dont on ne sait même plus les noms, et d’autre part, acclamée par le pays à chaque consultation nouvelle, à chaque vote nouveau, depuis juillet 1871 jusqu’à août 1880 ! Élections municipales, départementales, nationales, montrant à chaque fois la marche en avant du flot qui grandit.
Et cela est juste ! Songez à l’état dans lequel la République a trouvé la France, voyez celui auquel elle l’a amené. Songez à la guerre insensée entreprise par l’Empire, et pendant laquelle du moins la République a sauvé l’honneur, qui faillit sombrer bientôt dans l’horrible insurrection de la Commune. Rappelez-vous l’année terrible: rappelez-vous 1871 : plus de canons, plus de fusils, plus d’armée ; les forteresses prises et démantelées; Paris à demi brûlé ; les bataillons pi’ussiens occupant la moitié du sol de la patrie ; le trésor vide ; cinq milliards d’indemnité à payer, argent sonnant; plus de. 700 millions d’impôts nouveaux s’ajoutant aux charges qu’avaient alourdies les prodigalités impériales : voilà le bilan de l’Empire et de la Commune, de la guerre étrangère et de la guerre civile! (Bravos.)
■ Et aujourd’hui, malgré les mauvais vouloirs et les incertitudes, malgré les conspirations — chose inouïe dans l’Histoire — de cenx-là mêmes qui gouvernaient en son nom, qu’a fait la République en moins de dix années ? Les millions d’impôts de la guerre, elle les a déjà réduits de moitié, et sa dernière année seule vous montre plus de 160 millions de dégrèvement.
Et cependant, elle a fait face à tous les services publics ; elle a tout restauré, tout agrandi, tout fécondé. Les travaux publics, canaux, ports, routes, chemins de
fer, ont absorbé des milliards et en vont absorber d’autres déjà votés. Elle a refait une armée, des forteressesj des arsenaux ; elle a armé la nation entière ; et si quelque imprudent l’attaquait, la France trouverait pour la défendre un million de soldats, soldats et citoyens à la fois, La République a si bien reconstitué l’armée, qu’elle a cru le moment enfin venu de lui rendre ces drapeaux enlevés par la mauvaise fortune, perdus à Sedan par la sottise des chefs, à Metz par la trahison de l’infàme, de celui qu’on ne doit plus nommer {Applaudissements.)
La République a rendu à la France sa place dans le concert européen.Les temps sont passés où l’on pouvait sans elle disposer des frontières et des nations. Les temps sont passés aussi où l’on pouvait comploter de l’envahir, de la ruiner, de la démembrer. Son épée brisée a été remise à la forge; elle en est sortie plus forte et mieux trempée. Certes, elle n’a nulle envie de la tirer du fourreau, mais elle sait, et personne en Europe n’ignore aujourd’hui que le fourreau recèle une épée, et que le bras est bon.
Mais si avec amour elle a soigné son armée, qui lui donne la sécurité et lui garantit l’honneur, avec quel amour aussi la République a soigné l’instruction publi' que, qui lui assure le présent et lui prépare l’avenir. C’est sa raison d’être à elle, que l’instruction d? tous. Elle est l’expression de la volonté populaire. Or, il n’y a pas de volonté sans liberté, pas de liberté sans instruction. Quand l’Empire est tombé, le budget de l’instruction publique était de 24 millions, —un peu moins que ce que coûtait, à elle seule, S. M. l’Empereur, —il est aujourd’hui de 65 millions. Et il ne s’arrêtera pas là : d’ores et déjà autres millions sont en réserve dans les prévisions budgétaires.
Le budget des cultes lui-même est passé de 48 mil-
DISCOURS AU BANQUET DE COULANGES-SUR-YONNE. 449 lions à 53, sous cette République impie ; et ces 5 millions ont été employés par les persécuteurs de la religion à améliorer la situation des petits desservants de campagne. Quelques-uns s’en montrent fort peu reconnaissants, et beaucoup de nos amis nous reprochent une générosité si mal récompensée.
Messieurs, permettez à un homme qu’on ne soupçonnera jamais, je pense, de cléricalisme, de s’expliquer sur ce point. Nous héritons d’une situation que nous n’avons pas faite. Nous avons un Concordat passé avec l’Eglise catholique. L’Etat s’est engagé à loger et à payer ses prêtres ; il doit, tant que le contrat existe, l’exécuter dans des conditions honorables et sincères. Or, por ter à 900 francs le minimum du traitement des desser' vants n’est pas excessif. Ce Concordat, nous continuerons à l’exécuter de notre côté ; mais nous exigerons que, de l’autre côté, on s’y conforme également. Si cela n’est pas possible, si l’on refuse d’exécuter les conditions promises, c’est alors que je comprends que nous n’exécutions plus, c’est-à-dire que nous ne payions plus. Nous verrions alors quelles propositions nous ferait l’Église catholique, et quelles nous pourrions accepter.
Mais remarquons que cela suppose un soulèvement général du clergé, une sorte d’insurrection. Nous n’en sommes pas là, tant s’en faut, malgré bien des imprudences de langage. Jusqu’à ce que cette éventualité se réalise, nous resterons fidèles au contrat.
11 y a ici une grave distinction a faiie, et il convient de s’expliquer nettement sur ce point. Je me refuse, quant à moi, à confondre, non pas sous le rapport des doctrines et des dogmes que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître, mais sous celui de la discipline et des rapports légaux, le curé, fonctionnaire de l’État, ayant des attributions fixes, une résidence, une natio- __ ^ 58.
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nalité, une famille connues, un nom connu, s’occupant à des œuvres connues, baptisant, mariant, confessant/ enterrant ; je me refuse à le confondre avec le moine, capucin, dominicain, carme, franciscain, oblat, barnabite, jésuite, n’ayantni domicile, ni nom, ni patrie, ayant abdiqué toute nationalité, se déguisant sous des appellations hétéroclites, rejetant tous devoirs sociaux et civiqaes, ne daignant obéir aux lois que lorsque ces lois ne le gênent pas, et donnant le spectacle ou d’une fainéantise contemplative honteuse, ou d’une activité malsaine et destructrice de la patrie. {Applaudissements.) / !
Entre le prêtre séculier, domicilié et connu, et le frocart régulier, vagabond errant de couvent en com vent, cachant son état civil et parfois son casier judiciaire, la France n’a jamais fait, ne fera jamais confusion. A l’un, elle assurera le libre exercice d’une profession dont se servira qui voudra; à l’autre, elle signifiera qu’il n’y a place sur le soi de la patrie que pour des citoyens soumis aux lois communes, et vivant dans des maisons ouvertes, à visage découvert. Pour moi, la lutte qui commence, et qui ne durera pas aussi longtemps qu’on le croit, car si tous ces gens ont pullulé sous le despotisme comme des champignons à l’ombre, ils n’ont pas plus qu’eux de véritables racines, et ne peuvent pas plus qu’eux vivre au soleil, pour moi, cette lutte doit avoir pour devise :« Paix au curé, guerre au moine l » {Sensation ; applaudissements prolongés.)
Ce cri devra être, dans mon sentiment, celui dés élections prochaines. Il implique, avec la suppression des congrégations et couvents, la libération du clergé des paroisses. Ce clergé, il est aujourd’hui hostile à la République, d’abord parce qu’il a peur, ensuite parce qu’il n’est pas libre : rassurez-le, libérez-le. Et
DISCOURS AU BANQUET DE COULANGES-SUR-YONNE. 451 dans la lutte contre le moine, le jésuite, tous l’aurez avec vous, car il le haït autant que vous, parce qu’il
reçoit les ordres tyranniques. Quant à son enseignement dogmatique, ne vous en inquiétez pas : laissez-le dire et prêcher librement. N’avez-vous pas vos écoles, où former les jeunes esprits, et les disposer à la li- -herté ?(Bmuoa.)
Mais,, laissant de côté cette digression, et revenànt à ce qu’a fait la République, vous voyez que, de quelque côté que nous jetions les yeux, quelque service public que nous envisagions, partout le calme, la prospérité, de progrès. Comment ne pas accepter, de bon ou de mauvais gré, un gouvernement qui, parti d’aussi bas, donne en dix ans des résultats pareils? Sans doute beaucoup ne l’avaient pas cru, ne l’avaient pas espéré, et prédisaient que la République conduirait à des catastrophes. Ceux-là, s’ils sont bons citoyens, doivent se réjouir de voir leurs prophéties démenties par les événements : ils viennent à nous. S’ils sont mauvais citoyens, ils s’irritent et restent à l’écart. Qu’importe à la République? Elle rit de leurs bouderies, ferme l’oreille à leurs injures, et ne les regrette pas.
Je sais bien qu’ils se rattrapent comme ils l’ont fait depuis dix ans. Ils reprennent pour leur compte la promesse du barbier fallacieux, et en font une prédiction :
« Ici, il y aura un cataclysme demain. » Depuis dix • ans ils parlent ainsi, chaque jour, et le cataclysme n’est pas venu. {Rires et applaudissements.)
Il ne viendra pas. La République regarde l’avenir avec le même calme que le présent. Elle ne craint rien, n’a rien à craindre, ni de ses ennemis réduits à l’impuissance, ni des amis maladroits qui l’ont tant de fois compromise. Le vote de l’amnistie a supprimé le tremplin où s’exécutaient tant de sauts périDeux.
Les sottises, les folies, les incitations criminelles même, qui se font jour dans certains journaux, dans cerlaines réunions, n’excitent dans la nation ni émotion ni inquiétude. Elle est trop éclairée aujourd’hui, elle a trop souffert, pour s’y laisser prendre. Elle est trop expérimentée, trop virile, pour s’en effrayer. Elle compte avec raison sur la liberté. Il en est des mauvaises doctrines comme des mauvaises odeurs : fermez les fenêtres, on suffoque ; ouvrez-les, le grand air et le grand soleil enlèvent tout. (Bravos.)
Donc, oubliant les luttes et les anxiétés du passé, tranquille dans le présent, assurée de l’avenir, la République française, qui n’est plus un parti, mais bien la nation, convie à la concorde tous les citoyens, et marche en avant avec calme, dans sa dignité, sa force et sa richesse. Nous pouvons donc en toute sécurité, sans craindre qu’aucun événement ne vienne démentir notre affirmation et nos souhaits, nous écrier en levant nos verres : Yive la République! (Salves d'applaudissements prolongés.)
PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX AUX ÉCOLES COMMDxmES DE GARÇONS DE LA VILLE D’AUXERRG le 19 août 1880.
Mes enfants*,
C’est à mon tour de vous faire un discours. Je ne sais si cela vous sourit beaucoup; mais ne m’en veuillez pas, ce n’est pas moi qui ai inventé cette vieille coutume dont j’ai, jadis, subi les conséquences, que je vais vous faire subir aujourd’hui.
Oui, il y a longtemps déjà que, pour la première fois — alors que j’avais la bonne fortune d’être élève de l’école publique communale de la Madeleine — j’ai entendu des discours et assisté à des distributions de prix. Elles n’étaient pas splendides, alors, comme celles d’aujourd’hui. Nous n’avions pas ces vastes halles, ces marchés couverts. Notre distribution de prix se faisait en famille, dans la petite cour de notre école, qui n’était ni grande, ni belle. Et pourtant, nous la voyions arriver
1. D’après la sténographie de M. Detot, sténographe de la Chambre des députés.
avec autant de plaisir et peut-être avec plus de plaisir que vous, car, permettez-moi l’expression, nous mettions plus que vous la main à la pâte.
Oui, huit jours à l’avance, nous partions en troupe dans les bois de Jonches, et nous en rapportions des feuilles, des rameaux, de la mousse; puis, à notre rentrée triomphale, les grands ornementaient la salle et les petits tressaient des couronnes.
Nous n’avions pas encore ces belles couronnes vertes, de ce vert perpétuel, qu’on vous distribue aujourd’hui. Nos lauriers—et d’abord c’étaient des feuilles de lierre — {Rires) nous les cousions sur du papier, et ils duraient autant que notre gloire : une quinzaine de jours.
Et bien, notre distribution de prix était attendue avec bonheur. Enfin elle avait lieu. Arrivaient les papas et les mamans. Sur l’estrade les autorités, et puis les paquets de livres que nous regardions, comme vous, avec des yeux brillants. Alors le maître prenait la parole. C’était un excellent homme, que'nous aimions beaucoup-: — les traditions ne se sont pas perdues ici, vous le voyez. —11 nous disait d’excellentes choses que nous applaudissions ; et puis, au momént où nous croyions que c’était fini, se levait un monsieur en habit noir et cravate blanche ; il tirait un rouleau de papier de sa poche, et il commençait à lire.
Ah ! ça, — je me le rappelle bien, — c’était une désolation ! [Hilarité générale ). On avait beau pincer son voisin, rire en dessous, et regarder passer les feuilles de papier en disant : Ab ! c’est bientôt fini ? — Cela ne finissait pas ! (iîfres.)
Et cependant, on nous disait d’excellentes choses; mais nous regardions nos prix, — comme vous en ce moment. Nous pensions aux vacances. Nous ne pensions qu’à nous en aller, qui du côté du Léteau, qui du côté
DISCOURS AUX ÉCOLES COMMUNALES D’AUXERRE. 4d5 d’Augy, comme vous. Nous pensions que pendant deux mois, une éternité î nous allions bien nous amuser, ne plus faire de calcul, ni apprendre de grammaire. Écoutez donc un discours dans ces dispositions-là ! {Rire général.)
Eh bien, quand je pense que c’est moi qui suis, aujourd’hui, le monsieur en habit noir et cravate blanche... {Hilarité), je me sens un peu intimidé.
J’ai fait ce que j’ai pu, je n’ai pas apporté de papier à lire; mais vous n’en serez pas plus avancés, car vous ne saurez pas quand j’aurai fini... {Nouveaux nres.)
Yoyez-vous, vous avez bien raison de vous plaindre des discours, mais il faut aussi un peu plaindre ceux qui sont chargés de les faire : ce n’est ni commode, ni amusant. {Rires.) Moi, qui vous parle, j’en ai un peu l’habitude ; eh bien, je suis toujours embarrassé quand il faut faire un discours. J’ai demandé conseil à quelques-uns de nos amis qui sont sur l’estrade. Je leur ai dit : De quoi faut-il parler? Ils m’ont répondu : Il faut parler de l’instruction gratuite, obligatoire et laïque. {Vifs et nombreux applaudissements.)
Oui, vous applaudissez et- vous avez raison, parce que vous applaudissez la chose; mais si je vous en parlais, je parie que je ne vous amuserais pas. Et puis, vos parents me diraient, — j’en demande pardon à ceux qui m’ont donné ce conseil, — vos parents, les vieux Auxerrois, me diraient que je radote, et qu’on ne vient pas conter ces vieilleries à Auxerre. Pourquoi parler de l’obligation, alors que tous les enfants d’Auxerre vont à l’école ? car il n’y a pas ici une seule famille qui manquerait à son double devoir paternel et civique. Et la gratuité ? Mais il y a plus de cinquante ans qu’elle est établie dans les écoles d’Auxerre ; il y a plus de cinquante ans que nos conseillers municipaux
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ont fait cette création, et que, dès le plus jeune âge, ils ont imprégné l’esprit de l’enfant du sentiment de l’égalité civique {Applaudissements), de ce sentiment que j’ai reçu, moi aussi, dès les bancs de l’école publique ! s
Et la laïcité? La laïcité ! Il est une justice qu’on nous rend à tous, enfants d’Auxerre, c’est que nous regardons droit devant nous, et que nous parlons franchement. {Bravos et applaudissements.) Il est une justice qu’on nous rend, c’est que les attitudes tortueuses, les sourires câlins, les mièvreries de langage, les gestes discrets, tout cela n’est pas de mise parmi nous ; c’est que nous méprisons l’hypocrite et que nous haïssons le calomniateur ! {Salve d'applaudissements. — Adhésion prolongée.) Vous voyez bien que, chez nous, l’éducation est venue en aide à la nature, et que, de père en fils, nous avons été élevés par des maîtres laïques, de braves gens, de braves pères de famille, qui, eux aussi, ont le regard droit et le verbe franc, {Nouveaux applaudissements.)
Eh bien, alors, ce n’est pas la peine de parler de l'instruction gratuite, obligatoire et laïque. Il est inutile de prêcher des convertis. Parlons d’autre chose.
J’aime mieux parler des belles écoles qu’on fait pour vous, heureux enfants, des beaux mobiliers scolaires qu’on y met, des excellents matériels d’instruction dont on les garnit. Je sais bien que quelques-uns d’entre vous vont se montrer un peu sceptiques. Nous avons tous vu, là-bas, dans le bas de la rue, une belle maison blanche et que des gens qui ne sont pas d’Auxerre pourraient croire neuve. Nous savons que cette maison va être une école ; mais nous savons aussi que les autres écoles ne sont pas toutes au même niveau, et qu’elles laissent un peu à désirer.