‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 109 sur 174 · LES · texte numérisé non relu

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moi, peut-être à une distance de 2 ou 3 mètres, une boule de feu très brillante et qui tourbillonnait. Elle avait à peu près laforme et les dimensions d'un petit baril de bière, c'est-à-dire peut être 50 centimètres de long; c'est du moins l'effet que cela m'a fait.

M. Cnarcor : Pouvez-vous diresileglobe de feu vous estapparu avantou après que s’est produit le grand bruit d’assiettes brisées ?

LE MALADE :À cet égard je ne puis rien préciser, tout ce que je puis dire, c'est que, de la boule de feu il s’est dégagé trois bouffées, trois petits nuages

Fig. 95. — D'après un croquis fait par le malade. — a, le fossé ; b, la route ; ce, le baril : lumineux ; d, le Sujet, e e’ e”, les nuages de fumée.,

de fumée grisâtre, d’une odeur âcre, suffocante, prenant à la gorge, qui se dirigeait vers moi. Cela ressemblait aux flocons de fumée qui sortent de la cheminée d’une locomotive lorsqu'elle se met en marche. L'odeur était celle du soufre ou mieux de la poudre brûlée. Tout cela a dû se passer bien vite, Car à peine avais-je aperçu sur ma gauche la boule de feu, que je me sentais frappé à la jambe gauche, renversé à terre, et bientôt après je perdais connaissance.

M. Carcor : Parlez-nous de ce choc que vous dites avoir ressenti dans la jambe gauche.

LE MALADE : Je l’ai ressenti au moment même où la boule defeu m'est apparue. Il m'a semblé qu'on m'assénait un coup violent, comme avec une planche ou

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un gros bâton. Cela s’est fait sentir surtout dans le pied gauche au-dessous des chevilles, mais aussi en même temps dans la jambe et la cuisse gauches, le côté gauche du tronc et même de la tête. Les parties où j'ai ressenti le choc m'ont paru aussitôt lourdes, pesantes, comme engourdies.

M.Crarcor, aux auditeurs : Avant-hier, j'ai faitplacer le malade sur le tabouret électrique et on a tiré d’une de ses mains à l'aide de la pomme, une forte étincelle. Il assure avoir parfaitement reconnu la sensation particulière de choc qu'il vient de décrire. « C'était tout à fait cela, a-t-il dit, en petit. »… Mais continuons l'exposé des faits, sans plus de commentaires; la critique viendra plustard. Au malade : Dites-nous, je vous prie, ce quis’est passé après la secousse ressentie dans le côté gauche du corps.

LE MALADE : Monsieur, ainsi que je vous l'ai dit, à partir de ce moment-là mes souvenirs deviennent plus vagues. II me semble que j'ai été attiré ou poussé du côté de la boule de feu, en tous cas j'ai été renversé; j'ai dû faire un demi-tour sur moi-même en pivotant d'abord sur le côté gauche; c’est du moins ce que je crois d’après ce qu'il me semble avoir éprouvé et aussi lorsque je songe qu’en me réveillant, je me suis trouvé sur la route, couché sur le dos, le tête près du fossé, tournée du côté de Noisy, et les pieds par conséquent du côté de Paris.

M. CaarcorT: Vous avez un instant perdu connaissance ?

LE MALADE : Oui,monsieur, complètement, pendant huit ou dix minutes peutêtre, mais je ne puis rien affirmer là-dessus.

M. Crarcor : Vous avez compris, messieurs, que l'analyse seule, procédé toujours un peu artificiel, a permis de séparer tous ces faits, qui, suivant toute vraisemblance, se sont succédé avec une rapidité telle qu’on pourrait les dire presque simultanés. Quoi qu'ilen soit, nous voici arrivés au moment, où couché sur le dos, en pleine route, le malade reprend, au moins en partie, possession de lui-même. Au malade : Continuez votre récit.

LE MALADE : Quand je me suis réveillé, je ne me suis pas bien rendu compte tout d’abord de l'endroit où j'étais, ni de ce qui était arrivé : J'étais tout abasourdi. J'avais uriné dans mon pantalon. Je me rappelle bien que je me suis efforcé en vain, à deux reprises, de me dresser sur mon séant. Ce n'est qu'à la troisième fois que j'y suis parvenu. Une fois assis, Je regardai de tous côtés autour de moi et je me mis à trembler et à pleurer, comme un enfant. Il y a longtemps que cela ne m'était arrivé.

M, Cuarcor: Il n'avait ni tremblé, ni pleuré à Puebla alors que tonnerre et canon à l’envi faisaient rage, il n'avait pas pleuré non plus au Père Lachaise, lorsqu'un obus est venu éclater près de lui. Mais depuis qu'il a été « touché » par la foudre, une transformation radicale s’est produite en lui : le voilà devenu émotif à l'excès, pleurard ; désormais sous l'influence de la moindre émotion on le voit fondre en larmes. Au malade: Vous êtes-vous souvenu enfin de ce qui s'était passé avant que vous ne fussiez renversé ?

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LE MALADE : Oui, monsieur. Je me suis rappelé presque aussitôt que la foudre était tombée près de moi, que j'avais été frappé, renversé, tout ce que je vous ai raconté en un mot. Je me suis tâté de tous les côtés, j'avais peur d’avoir quelque chose de cassé ou de brûlé. Je me suis aperçu que je n'avais rien de « visible » et j'ai repris un peu confiance, mais j’ai eu grand mal à me mettre sur mes jambes ; elles me semblaient excessivement lourdes; on aurait dit que j'avais à traîner des boulets. La gauche surtout, avait peine à me porter; elle était tout engourdie, comme cela arrive quelquefois lorsque, assis surune chaise, on s’est comprimé le nerf de la cuisse en dormant dans une mauvaise position. Ellese dérobait sous moi; jene la sentais plus guère, elle me paraissait gonflée ; je ne savais pas si, oui ou non, elle portait sur le sol. Cependant, j'ai pu me mettre en route et tout en boitant, je précipitai le pas, comme un fou, ne sachant pas trop où j'allais : c'est presque instinctivement que je me suis dirigé sur Paris, car il me semble que j'aurais pu tout aussi bien, ne sachant pas trop ce que je faisais, retourner du côté de Noisy, tant j'étais ahuri.

M. Crarcor: Le voilà donc qui se met en marche, boitant, traînant la jambe gauche, tout tremblant, obsédé, assure-t-il, constamment par une odeur de soufre et la sensation de quelque chose d’âcre qui le tenait à la gorge, et dans un état mental sur lequel il importe d'attirer votre attention. Il avait fait environ un kilomètre lorsqu'il recontra devant une auberge une voiture qu'il reconnut pour appartenir à un de ses amis. Il entra dans la maison où il fut accueilli par son ami qui, intervenant ici comme témoin, nous a raconté dans tous les détails la conversation singulière qui a suivi leur rencontre... L’ami le voyant tout pâle, tout tremblant, les habits souillés par la boue et en désordre, lui demande : « Qu'est-ce que tu as? — À. Qu'est-ce que ça te fait, espèce de J... f. — D. Mais qu'as-tu donc? — /?. J'ai que je suis f..., je suis f..., j'ai failli être tué par le tonnerre. » En ce moment, il s’est assis. On lui a offert à boire, mais il a refusé.Par moments, il répondait tout de travers aux questions qui lui étaient adressées et prononçait des paroles sans suite. Tantôt il répétait plusieurs fois : « Je voudrais bien avoir mon bouquet de bruyères blanches. » Tantôt il disait : « Je suis f.., je suis f... » et il se mettait à pleurer. « Il n’y avait rien à en tirer, dit son ami: Je pris le parti de le prendre dans ma voiture et de le ramener à Paris à son domicile. »

Nous avons maintenant des renseignements sur ce qui s’est passé, lorsque D... cy est arrivé chez lui vers 8heures du soir, par le récit que nous a communiqué la bonne du marchand de vin chez lequel il demeure.M.D ...cy,« nous a-telle dit, était très pâle lorsqu'il est arrivé à la maison ; il tremblait, il avait les yeux égarés, il a refusé de manger et s’est couché. Je suis restée près de lui jusqu’à 2 heures après minuit. Il disait des choses sans suite ; par moments il ne répondait pas, et regardait fixement le plancher, toujours sur le même point ; puis il se mettait à pleurer. Enfin il à paru s'endormir et je l'ai quitté. Le lendemain matin, je lai trouvé tout aussi agité que la veille, surtout après

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qu'il a eu reçu la visite de son patron qui lui a dit: « Vous avez eu bien de la chance ,il y à eu, à ce qu'on m'a dit, un homme de tué.» Alors M.D...cy a eu comme une crise de nerfs ; il s’est mis à trembler et à pleurer ; puis il s’est caché la tête dans ses draps et s’est tourné du côté du mur; il pouvait à peine parler tant il bégayait. >» — S'adressant au malade : Tout cela est-il exact?

LE MALADE : Monsieur, je le crois ; il me semble bien me rappeler la plupart des choses qu’on vous a dites; mais tout cela n’est pas bien précis dans mon espril.

A. CHarcorT: Avez-vous vraiment dormi cette nuit-là ?

LE MALADE : À peine, monsieur ; à chaque instant j'avais des explosions de larmes; j'avais la gorge serrée et je sentais des battements dans les tempes. A peine étais-je assoupi que je rêvais d'éclairs, d'orage et je me dressais tout à coup sur mon lit croyant entendre le bruit du tonnerre.

M. Cuarcor: C'estbien. Veuillez nous dire, actuellement comment s’est passé la journée du 8 mai.

LE MALADE: Après la visite de mon patron qu’on vous a contée, j'ai voulu me lever; mais une fois debout j'ai failli tomber : il me semblait que ma jambe et ma cuisse droites étaient en coton; elle ne me portait pas; elle était bien plus faible que la veille ; elle s’est cognée contre l'angle de ma table de nuit et je m'y suis fait une assez forte contusion. C’est alors que je me suis aperçu qu'elle était complètement insensible, car bien que le coup ait été assez fort, je n'avais ressenti aucune douleur ; alors je me suis pincé la peau de toutes mes forces et je n’ai absolument rien senti. Cependant J'ai voulu me forcer, je suis parvenu à sortir de ma chambre, et je suis même descendu dans la rue, traînant la jambe, mais après quelques pas, je n’en pouvais plus, et j'ai dû rentrer chez moi. Je suis resté couché quelques jours et enfin, j'ai pris le parti de me rendre à l'hôpital Saint-Antoine d'où, le lendemain de mon arrivée, j'ai été envoyé ici.

M. Cuarcor : Il nous a été bienveillamment adressé par mon collègue et ami M. Hanot qui a pensé à juste titre que le cas pouvait nous intéresser. Il a été admis dans le service de la clinique le 22 mai, c'est-à-dire seize jours après la fulguration.

Tel est, messieurs, le récit du malade, récit complété et contrôlé, comme vous l'avez vu, dans sa dernière partie, par la personne qui a reconduit Da..cy à son domicile, immédiatement après l'accident et par celle qui l’a vu le soir même, ainsi que le lendemain matin. Il nous faut chercher maintenant à apprécier les diverses circonstances de cerécit, àles mettre en place, à entrouver

lalogique, en quelque sorte, et à déterminer surtout jusqu’à quel point elles concordent avec ce que nous ont appris, relativement à la foudre et à ses effets sur l’homme, les observations colligées par les auteurs compétents ; et, à ce propos, je ne saurais trop vous recommander la lecture du très intéressant Traité de la Foudre, de Sestier, publié par le D' GC. Mehu (1), ouvrage fort consciencieux,où se trouvent catégorisés, concernantla foudre etla fulguration, uneimmense quantité de documents de bon aloï,et qui,on peutledire,renferme sur ces questions-là, tout ce qu’on savait de positif, à l'époque toute récente encore où il a paru. Du résultat de la comparaison que nous allons faire entre ces documents antérieurs et ceux que nous devons actuellement soumettre à l'épreuve de la critique, dépendra en grande partie, vous l'avez compris. la confiance que ces derniers devront nous inspirer.

A ce propos, il importe de relever tout d’abord que notre homme reconnait volontiers le vague de ses souvenirs, relativement à certaines particularités de l'événement dont il a failli être victime, notamment surtout en cequi concerne l’ordre de succession des incidents, bien qu'il ne varie jamais, cependant, sur les points fondamentaux. Toujours il s’est montré modeste dans ses assertions ; jamais il n’a cherché à nous les imposer absolument. Ce sont là, si je ne me trompe, des circonstances qui déposent en sa faveur. De plus, il nous affirme, et, à cet égard nous avons toute raison de croire quil est sincère, que jaraais, soit dans ses lectures soit d'une autre manière, 1l n’a reçu d'informations spéciales sur la foudre envisagée comme météore et considérée dans ses diverses formes ; qu’il ne connaît guère enfin, du phénomène de la fulguration que ce qu’en sait le vulgaire et ce qu’en racontent de temps à autre les « faits divers » publiés par les journaux.

Cesrenseignements contribuent évidemment à établir lavaleur morale du sujet, source principale denosinformations.Maintenant vous allez être amenés à reconnaître, aprés discussion,que si son histoire s’écarte à beaucoup d'égards, de ce qu'on sait des cas defulguration vulgaire,elle se rattache par contre,étroitement, même par les menus détails, à un groupe de faits, exceptionnels sans doute, mais parfaitement cohérents et nettement déterminés cependant; et nous trouvons là encore, à mon avis, une nouvelle garantie de la véracité du récit de notre malade.

Il est une première objection qui,sans aucun doute, pendant la durée de l'exposé,se sera plusieurs fois présentée à votre esprit. D...cy assure avoirentendu le coup de tonnerre et avoir vu la foudre. Or, l’on admet, en général, vous le savez, que jamais la foudre n'atteint celui qui voit l'éclair et entend le coup. Cette croyance qui, je crois, remonte jusqu à Pline, n’est pas, tant s’en faut, dénuée de fondement : elle a été confirmée par une foule de faits relatés dans les travaux d'Arago,de Boudin, dans le livre de Sestier, etc.,ete., mais elle n’est

dParis, 4866. 2 vol. in-8r.

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pas, malgré tout, applicable à tous les cas. Elle n’est légitime qu'en tant qu'il

s'agit des faits de fulguration produits par la foudre vulgaire, dite en zig-zag. Il est certain, en effet, que la plupart des sujets frappés par cette espèce de foudre; quand ils nesont pas tués sur le coup, déclarent qu'ils n’ont rien vu, rien entendu etne savent rien, absolument rien de ce qui s'est passé. Mais même dans ces conditions-là, il ne faut pas voir là une règle tout à fait générale : on compte des exceptions. Il est possible, tout d’abord, qu'un individu frappé par la foudre en zig-zag et qui aura vu l'éclair, en ait perdu le souvenir au moment où il reviendra à lui, en conséquence de cette amnésie rétrograde qui se produit fréquemment par le fait de chocs traumatiques suivis de perte de conscience. Mais il y a mieux : on cite des cas parfaitement authentiques où le foudroyé se rappelle, en revenant à lui, la vive lumière qui l'a douloureusement ébloui et peut-être aussi le pétillement et la sensation de brûlure qu’il aura éprouvés à la fois (1). D'ailleurs, à côté du foudroiement général, il ya lieu de placer la fulguration partielle, dans laquelle le sujet, même lorsqu'il est plus ou moinsgrièvement blessé, peut ne pas perdreconnaissance, ou pour le moins ne pas la perdre sur le coup. Il voit la lueur de léclair, il entend le bruit du tonnerre, ilse sent frappésurtelle ou telle partie de son corps et assiste en un mot à toutes les phases de l'accident. « Un homme observé par le D' Gabard fut très grièvement blessé par la foudre ; il se sentit fortement saisi ; il devint immobile et il s’aperçut que son gilet brülait ; mais il ne perdit pas connaissance, et son intelligence resta intacte pendant les diverses périodes de l'accident. »

« Un matelot à bord de la remorque Le Londres, était occupé àla manœuvre sur le mât de hune, quand la foudrele blessa ; et, bien qu'il sentit ses jambes raideset hors d'état de lui rendre service, il eut la présence d'esprit de se tenir aux cordages avec une main et d’éteindre avec l’autre la flamme qui consumait son pantalon (2). »

« Les foudroyés sont parfois seulement étourdis par la décharge électrique. Un jeune homme cité par M. Biot, fut atteint par l’étincelle qui, sans le blesser, fondit cependant plusieurs objets métalliques qu'il portait sur lui ; il n’éprouva au moment du choc qu’un étourdissement, un éblouissement qui ne dura que sept à huit secondes (3.) »

Je pourrais citer nombre de faits du même ordre démontrant que l'assertion de Pline ne doit pas toujours être prise au pied de la lettre. D'ailleurs, je le répète, tout ce qui a été dit sur cette perte de conscience immédiate des foudroyés et sur l'absence totale de souvenir après l'accident, n’a trait qu'à la foudre vulgaire ou foudre en zig-zag.

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