DIX-NEUVIÈME LECON
Accidents nerveux provoqués par la foudre.
MESSIEURS
qui relèvent plus ou moins directement de la fulguration.
Je saisis avec empressement l’occasion qui m'est offerte de vous présenter un sujet chez lequel nous pouvons étudier ensemble divers troubles nerveux
SE L'accident dont notre malade a été victime, s’est produit Le 7 mai dernier,
—. c’est-à-dire il y a vingt jours à peine. L’affection qui en a été la conséquence est donc, vous Le voyez, de date toute récente, et, d’après les renseignements
A que nous avons en notre possession, il nous est permis d'affirmer que les Es principaux symptômes s'offrent à nous, à l’heure qu'il est, tels qu'ils se sont À montrés le lendemain même de l'orage du 7.mai; ils ne paraissent pas, j'y
insiste, avoir subi depuis lors la moindre modification.
Messieurs, M. Boudin auquel on doit une série de travaux intéressants concernant la foudre, considérée principalement au point de vue de l'hygiène
Æ publique, pouvait dire en 1855. « Ce qui caractérise les effets de la foudre, 11 c'est l’imprévu, le protéiforme, le contraste, l’opposition, le mystérieux (1). »
Le tableau était un peu forcé, sans doute, déjà pour l’époque, et le mystère d’ailleurs tend chaque jour à disparaître, au fur et à mesure que les faits, qu’il enveloppe de son obscurité, sont amenés à la lumière et méthodiquement
étudiés. Il n’en est pas moins vrai toutefois, qu'aujourd'hui encore, c’est une
bonne fortune pour le médecin, en particulier pour le neuropathologue, de
près et en a ressenti les effets assez durement.
pouvoir étudier à loisir un homme intelligent, sincère, qui a vu la foudre de
Il y a longtemps que, parmi les accidents pathologiques que la fulguration
1. M. Boudin. De la foudre considérée au point de vue de l'histoire, de la médecine légale
el de l'hygiène publique. Extrait des Annales d'Hygiène publique, Paris, 1855.
peut produire chez l’homme, on a signalé des troubles nerveux divers et plus particulièrement des paralysies. Dans l'espèce, celles-ci ne sont point très rares. La plupart des foudroyés, quand ils ne sont pas tués sur le Coup, à part quelques cas exceptionnels où la mort survient après quelques jours, en sont quittes pour des accidents nerveux, en général bénins et de courte durée, parmi lesquels figurent au premier rang les paralysies. Mais quels sont exactement les caractères cliniques de ces paralysies des foudroyés ou kerauno-paralysies, comme vous voudrez les appeler? Présentent-elles, véritablement, quelque chose de spécial, leur appartenant en propre; ou bien rentrent-elles au contraire, tout simplement, dans les cadres vulgaires des paralysies traumatiques ? C’est ce qu'on ne saurait encore décider péremptoirement, faute d'observations et de descriptions suffisamment précises et méthodiques, etc'est là incontestablement une circonstance bien faite pour accroître, à nos yeux, l'intérêt qui s'attache au cas actuel.
Je vais maintenant exposer, avec détails, tout ce que le malade sait, tout ce qu'il nous a dit sur la maladie pour laquelle il est venu nous consulter, et sur les diverses circonstances au milieu desquelles elle s’est développée. Vous serez par là mis en mesure d'apprécier à leur juste valeur les faits sur lesquels je veux surtout appeler votre attention. Maïs, auparavant, je dois vous faire connaître ce qu'était le sujet avant l’accident du 7 mai.
D... cy, c’est ainsi qu’il se nomme, est âgé de 45 ans. Il exerce la profession de garçon de recette attaché à une papeterie. Il est entré à la Salpétrière, le 22 mai, c’est-à-dire il y a six jours.
En ce qui concerne ses antécédents de famille, il nous apprend qu’un deses oncles, du côté paternel, était emporté, violent à l'excès. Du côté maternel, il y à à signaler une tante tellement impressionnable, qu’elle tremblait « detous ses membres, à la moindre émotion » ;c’est tout. Mais il y a lieu de remarquer que, relativement à ses grands-parents, le malade ne peut fournir aucun renseignement. [1 les a à peine connus.
Le récit de son histoire personnelle nous a fourni des faits dignes d'intérêt : D...cy est né à La Martinique où il a passé les premières années de son enfance. Puis il a habité Lyon où son père, officier d'infanterie, se trouvait en garnison. Là il a reçu de l'instruction ; il a fait ses classes au collège jusqu’à la philosophie. Toujours il s'était montré calme, froid même, difficile à émouvoir, lorsque, dans le cours de sa dernière année d’études, ayant été un jour molesté et humilié par un de ses professeurs, qui lui avait « tiré les oreilles », il
riposta par un soufllet et fut en conséquence, suivant les règlements, chassé de l'établissement. IL était alors âgé de 18 ans. Furieux, son père l’obligea à s’engager. Il partit comme soldat dans l'infanterie de marine. Bientôt il prit part à l'expédition du Mexique, et, dans cette campagne, assista au siège de San Lorenzo, à la bataille de Puebla, « où la foudre, dit-il, tonnait autant que le canon », et à la prise de Mexico.
Libéré du service militaire à 25 ans, il s'engagea deux ans après, dans les équipages de la flotte. Sur ces entrefaites, la guerre franco-allemande éclatait. D... cy fit campagne dans l'armée de la Loire : il assista aux combats de Patay, de Coulmiers, de Marchenoïre. Enfin, lors de la répression de l’insurrection de la Commune de Paris, par l’armée de Versailles, il prit part à la prise du cimetière du Père-Lachaiïse où les «obus pleuvaient dru ». Il y fut blessé à la jambe gauche, peu grièvement d’ailleurs par ur éclat d’un de ces projectiles.
J'ai tenu, messieurs, à vous faire connaître tous ces détails afin de vous bien montrer que notre malade n'était rien moins à cette époque qu'un débile, un pusillanime. Certes, dans ce temps-là, il n’était pas homme à prendre peur de l'orage. Dans cette série d'aventures que nous venons d’énumérer et dont quelques-unes ont été fort dramatiques, il a certainement entendu de rudes canonnades, et assisté à des spectacles autrement terrifiants que ceux que peut donner un orage avec ses éclairs et ses coups de foudre; jamais cependant sa santé n'en avait été troublée : mais alors 1l n’était pas dans l’état d'affaiblissement, d'opportunité morbide où nous allons voir qu'il est tombé depuis, et où ilse trouvait justement lorsque la foudre, en le frappant le 7 mai dernier, a déterminé chez lui la maladie qu'il nous faudra tout à l'heure étudier.
Après la guerre D... cy navigua longtemps comme maitre timonier à bord des paquebots transatlantiques. Il y à un an, en mai 1888, il abandonna définitivement la marine et entra comme garçon de recettes dans un établissement de papeterie. Jusqu'alors, à part l’énurésie et les terreurs nocturnes auxquelles il est resté sujet dans l’enfance jusqu’à l’âge de 5 ans, il n'avait jamais présenté aucune marque neuropathique ; iln’estd’ailleursnisyphilitique ni alcoolique. Mais bientôt devaient survenir des chagrins, puis des fatigues physiques exceptionnelles qui changèrent du tout au tout la situation.
La mort de ses parents, celle de sa mère en particulier qui fut inopinée et à laquelle il ne put assister, l'avaient déjà profondément ébranlé lorsque, au mois de décembre dernier, l'exercice de sa profession qui paraît-il, est assez pénible déjà en temps ordinaire, l’obligea, à cause des recouvrements de fin d’année à subirdes fatigues excessives. Ilse « surmena » dans l’acception la plus générale du mot. Peu à peu ses forces allèrent en déclinant; il perdit du même coup son entrain et sa vigueur d'autrefois, il était déprimé, triste, mélancolique, et, en même temps, il se sentait vite fatigué: il éprouvait
quelque peine à monter les escaliers, les jambes lui semblaient faibles, comme paralysées, les pieds souvent « butaient » en marchant. Il se plaignait d’une sensation de poids et de constriction sur le crâne ; ses digestions étaient pénibles, son estomac se gonflait après le repas et il était pris alors d’invincibles envies de dormir. En un mot, les symtômes de la neurasthénie cérébro-spinale s'étaient nettement accusés chez lui; et, cependant, il continuait, malgré tout, à se livrer tant bien que mal, à ses occupations, très fatigué toutefois et surtout très préoccupé de son état.
Vous le voyez, messieurs, je tiens à vous le faire bien remarquer, la santé nerveuse de D... cy était incontestablement dejà fort ébranlée, lorsque, il y a vingt et un jours, il fut frappé par la foudre dans les circonstances que nous allons étudier.
Donc, c'était le 7 mai dernier ; il suivait à piedlagrand'route qui conduit de Noisy-le-Sec à Paris, revenant de Noisy où il était allé faire des recouvrements. Il marchait sur un des côtés du chemin, ayant le fossé à sa droite et notez le fait, cherchant des yeux, dans les champs voisinsun pied de bruyères blanches qu'il avait remarqué en allant à Noisy et qu'il se proposait de cueillir pour l’apporter à Paris... S’adressant au malade : Veuillez nous dire le reste. Quelle heure était-il lorsque l'orage a éclaté ?
Le MALADE. C'était entre 3 et 4 heures de l'après-midi. Le ciel était noir, le tonnerre grondait depuis quelque temps déjà. Je n’y portai pas grande attention tout d’abord. Mais tout à coup, il se produisit un coup beaucoup plus fort et beaucoup plus rapproché que les autres, et alors, je ne sais pourquoi, j'ai pris peur; il me vint à l’idée que je pourrais bien être foudroyé, et je pressai le pas : d’ailleurs ilcommencçait à pleuvoir.J’avaispeutêtre fait 300 ou 400 mètres, lorsque survint un second coup extrèmément sec: j'ai vu l'éclair et j'ai entendu le coup en même temps, du moins je le crois, car il y a à cet égard un peu de vague dans mon esprit; mais ce que je me rappelle bien c’est que le bruit ressemblait à uncoup de canon accompagné du fracas que feraient en tombant sur le sol des milliers d'assiettes.
M. Cnarcor, aux auditeurs: Veuillez prêter, messieurs, uneattention particulière aux détails qui vont suivre.
Au malade : C’est alors que, comme vous l'avez dit, vous avez vu la foudre de près ? Veuillez nous conter cela en détail.
LE MALADE : A l'instant même où j’entendais éclater au dessus de ma tête le bruit que je vous ai dit, j'ai vu sur la route, à ma gauche, un peu en arrière de
LAS Ge.»
CRTC: + agi +.