‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 121 sur 174 · AG · texte numérisé non relu

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comme on est porté à le croire lorsqu'on y regarde superficiellement, déréglés, incoordonnés, contradictoires au premier chef. Ils sont, disais-je, au contraire systématisés en général, en ce sens qu'ils reparaissent toujours les mêmes chez un même sujet, et, de plus, ils reproduisent, en les exagérant cependant, certains mouvements automatiques complexes, d'ordre physiologique, appliqués à un but ; ce sont en quelque sorte, en d’autres termes, la caricature d’actes, de gestes naturels. Ainsi parmi les tiqueurs, les uns semblent vouloir expulser à l’aide d’une brusque expiration nasale, un corps étranger engagé dans le nez; les autres, à l’aide de ce mouvement d’occlusion brusque des paupières que vous connaissez, semblent protéger leurs yeux contre l'invasion d’un corps étranger; un autre encore se gratte comme pour combattre la sensation d’une démangeaison intense; il en est d'autres enfin qui reniflent ou crachotentou se frappent le front, le visage, la poitrine comme dans un acte de contrition, ou encore, élèvent le bras comme dans un mouvement de défense. On n’en finirait pas à cet égard, si l’on voulait tout dire, même sommairement. Toujours est-il que, comme vous le voyez, le mouvement complexe du tic n’est pas absurde en soi; il est absurde, illogique, parce qu’il s’opère hors de propos, sans motif apparent. L'acte de se gratter se produit alors qu'il n'existe pas de démangeaïson, le clignotement a lieu en l’absence de tout corps étranger, etc., ete. — Ajoutons à cela que les mouvements des tics sont brusques, rapides, instantanés, et qu'ils n’ont pas, par exemple, la lenteur des gesticulations choréiques ; qu'ils ne sont pas continus, mais surviennent par accès plus ou moins répétés et plus ou moins longs, que les malades peuvent souvent, pour un temps. les arrêter par un effort de la volonté, que souvent aussi, en même temps qu'ils sont sous le coup de leurs secousses grimaçantes, ils profèrent fréquemment des exclamations ou des mots entiers fort communément orduriers, et vous aurez accumulé des caractères cliniques tellement particuliers qu’ils paraissent devoir permettre de distinguer, à coup sûr, la maladie des tics de toutes les autres espèces d’affections convulsives.

« Vous voyez, » disais-je après l'exposé de ces caractères, dans cette même leçon à laquelle je vous renvoie, « jusqu'à quel point les secousses comme électriques du tiqueur se distinguent profondément des gesticulations lentes et permanentes des sujets atteints de la chorée de Sydenham. Entre le tic et la chorée il y a un abime : ne l’oubliez pas, car il s’agit là d’affections auxquelles on donne quelquefois, bien à tort, le même nom et dont le pronostic est bien différent. »

Si j'ai rappelé tout ce qui précède, messieurs, c’est parce que jy trouve l’occasion de revenir un instant sur ce que la proposition que je viens de reproduire renferme de trop absolu. Sans doute, nosographiquement, les ties et la chorée représentent bien, comme je vous l’ai dit, deux affections radicalement distinctes, en même temps que, cliniquement, les troubles moteurs quiappar-

tiennent à l’une, diffèrent foncièrement de ceux qui appartiennent à l’autre; tout cela est parfaitement exact. Il n'en est pas moins vrai qu’en pratique, dans des circonntances rares à la vérité, et seulement, bien entendu, lorsqu'on ne regarde pas les choses de très près, la confusion est possible. Elle est possible, par exemple, lorsque les tics se sont généralisés en quelque sorte à toutes Les parties du corps, et se montrent sans repos et sans trêve, pour ainsi dire d'une façon continue; si alors, je le répète, on n’y regarde pas d’un peu près, on peut croire que c’est la chorée qui est en jeu.

LME A MONATADES

L'étude comparative des deux malades que j’ai fait placer, côte à côte, sous vos yeux, justifiera pleinement les réserves que je viens d'émettre. En effet, messieurs, vous le reconnaissez, à ne considérer que les mouvements involontaires, incessants, généralisés, que présentent les deux sujets, les analogies paraissent fort étroites entre les deux cas. L’une de ces femmes, cependant, est atteinte de chorée chronique, tandis que l’autre est sous le coup des tics généralisés ; eh bien, chez l’une, comme chez l’autre, vous voyez ces mouvements occuper à la fois la tête, le tronc, les membres à peu près au même degré; leur nombre chez celle-ci, comme chez celle-là, est de 25 à 30 environ par seconde, etc., etc. ; en un mot, la ressemblance est telle, à tout prendre, que la plupart d’entre vous hésiteraient, j'en suis sûr, à formuler le diagnostic; et, de cette hésitation, messieurs, vous n'auriez pas trop à rougir, Car je vous dirai, entre nous, qu'un médecin versé dans les études neuropathologiques, a tout récemment, à la vérité à la suite d’un examen un peu sommaire, désigné comme atteinte de chorée chronique, celle des deux malades qui au contraire, je vais vous le démontrer dans un instant, offre un exemple remarquable de tics généralisés.

C'est justement dans la difficulté qu'il peut y avoir à distinguer ces deux cas, que git l'intérêt de la situation, et nous allons nous appliquer en conséquence, à mettre maintenant bien en relief les caractères qui nous permettront d'établir, à coup sûr, cette distinction.

L’une de nos malades, la nommée J... est âgée de 21 ans, l’autre, la nommée Ch... a dépassé sa 51° année,

Si vous examinez ces deux femmes très attentivement, tour à tour, à plusieurs reprises, cherchant à reconnaitre en quoi consistent chez elles les mouvements involontaires, vous finirez par discerner que chez Ch., la plus âgée, il s'agit de gesticulations relativement lentes, comme arrondies, pour ainsi dire,

tandis que chez l’autre, la plus jeune, ce sont des mouvements brusques, sac- -

cadés que l’on observe : au premier abord, cela ne saute pas aux yeux, il faut ètre prévenu pour le constater ; mais cela devient tout à fait évident, au contraire, si vous consultez les tracés obtenus à l’aide desappareils enregistreurs que je fais placer sous vos yeux et qui représentent graphiquement Les mou-

Fig. 99.

Tracés reproduisant les mouvements involontaires de la tête chez une malade atteinte de tics convulsifs, et chez une choréique chronique, enregistrés d'après la méthode graphique de Marey. Le cylindre enregistreur est animé d’une vitesse moyenne et fait un tour en dix secondes. — À, maladie des tics; B, chorée chronique. (Communiqués par M. Dutil, interne de la Clinique des maladies du système nerveux.)

vements involontaires de la tête chez les deux sujets. Le premier tracé A, montre bien la brusquerie, l'instantanéité, l'étendue, la répétition coup sur coup des mouvements chez J...; tandis que le tracé B fait bien voir que chez la malade Ch., les mouvements n'ont plus cette brusquerie, cette soudaineté ; ils ne se répètent pas coup sur coup, mais à intervalles plus ou moins espacés. On pourrait dire que, dans le premier cas, les mouvements sont en quelque sorte angulaires ; qu'ils sont au contraire arrondis dans le second. Vous voyez par là le service signalé que pourra rendre, en pareille circonstance, l'application de la méthode graphique pour l'interprétation des cas difficiles.

Autre différence : examinez comparativement les deux malades pendant une assez longue période de temps, et vous reconuaîtrez que chez Ch... la plus âgée des deux, les mouvements ne cessent jamais, même un instant, de se pro-

duire, — ils ne s'arrêtent, en réalité, que pendant le sommeil, — tandis que chez J..., on les voit de temps en temps, s'arrêter complètement, pendant une période de 4, 5 minutes et même plus.

J..., par un effort de la volonté peut momentanément arrêter les mouvements, ceux de la main, par exemple, prendre une plume et écrire. Ch..., ne peut en faire autant ; écrire lui est chose absolument impossible, à peine même peut-elle tenir un instant la plume qu'elle a prise en main.

Vous avez pu remarquer que pendant toute la durée de notre examen, Ch..., est restée absolument silencieuse, tandis que J... de temps en temps a poussé des bruits laryngés expressifs : on dirait tantôt un grognement d’impatience, et tantôt un cri provoqué par une douleur soudaine. Il arrive parfois que c’est un juron qu’elle profère ainsi involontairement.

Enfin, il ne vous a certainement pas échappé que chez CGh..., les mouvements involontaires ne sont autres que des gesticulations incoordonnées, illogiques, absurdes, tandis, que chez J..., leur caractère de coordination et de reproduction stéréotypée peut par moments être mis en relief; ainsi, de temps à autre, elle se frappe successivement ettoujours dans le même ordre, le côté droit de l’abdomen, puis la poitrine, puis le front du même côté ; un instant après, on la voit saisir un pli de sa robe de la main droite, au niveau de cette même région de l'abdomen, que tout à l’heure elle frappait du poing, en extraire du fil et le déchirer ; aussi cette robe, en ce point, ainsi que la parti du jupon qui est au-dessous, sont-ils dans unétat de délabrement pitoyable ; ajoutons qu’en raison des coups répétés qu’elle y porte, la peau du ventre elle-même, dans la région correspondante, est couverte d’ecchymoses. D’autresfois, elle secoue brusquementson tronc et ses membres et frappe le sol du pied, de manière à figurer un mouvement de grande impatience, etc., etc.

Inutile d'insister plus, vous avez certainement reconnu par tout ce qui précède que c’est chez J... qu’existe la maladie des tics, et vous avez pu vous convaincre du même coup, que lorsqu'ils se généralisent et tendent à la continuité, de façon à rappeler la chorée chronique, les tics, à ne considérer même que ce qui est relatif aux mouvements, peuvent encore, à l’aide de certains caractères, être distingués, sans trop de difficultés, des gesticulations chroniques. |

Mais la différence fondamentale qui sépare les deux états morbides apparaîtra surtout, dans son véritable jour si, au lieu d'envisager seulement un des aspects de la maladie, on s'attache à en embrasser l’histoire tout entière.

Ch..., la plus âgée des deux malades — elle à plus de 51 ans — nous est connue déjà. Je vous l’ai présentée l’an passé comme atteinte de chorée chronique ou chorée d'Huntington. Je vous rappelleraï à ce propos que, suivant nous, la chorée dite d'Huntington ne constitue pas une maladie spéciale, autonome, distincte foncièrement de la chorée infantile, ou chorée de Sydenham; mais

que, au contraire, elle se rattache à celle-ci, qu'elle représente sous la forme chronique (1). Mais ce n’est pas cela qui importe pour le moment; nous devons surtout nous attacher actuellement à mettre en reliefles traits qui permettront de différencier le cas de Ch..., de celui que nous allons considérer tout à l'heure. Eh bien, nous ferons valoir à cet égard, que le début de la maladie s’est fait à 33 ans seulement, tandis que les tics, en général, font leur première apparition dans l'enfance ; que notre malade compte dans sa famille quatre cas de chorée chronique, en outre d'un certain nombre d’exemples de névropathie d’une autre espèce : qu’enfin, les modificatious psychiques concomitantes des troubles moteurs sont accusées ici dans le sens de la démence et qu’elles n'ont, par conséquent, aucune relation directe avec celles qui accompagent si vulgairement les tics convulsifs.

J., notre seconde malade, est, comme on l’a dit, âgée de 21 ans seulement, et chez elle les tics ont commencé à paraître à l’âge de 12 ans. Ils se sont présentés d’abord sous la forme de tics vulgaires, consistant dans de brusques mouvements des paupières, puis ils ont occupé la tête et les membres supérieurs. — Déjà à cette époque, les bruits laryngés et la coprolalie s'étaient accusés. La malade ne pouvait pas souffrir qu’on lui portât inopinément une main sur l'épaule, sans tressauter.

Une accalmie s’est produite après l'apparition des règles, à l’âge de 43 ans. Elle a duré jusqu’à il y a trois ans; à cette époque J..., qui s'était mariée à 17 ans, éprouva de grandes contrariétés. Elle eut, bientôt après, une fausse couche, et à la suite les tics reparurent.Un accouchement survint il ya un an; et c’est à ce moment-là que les mouvements convulsifs ont acquis l'intensité que nous leur voyons aujourd’hui. Ils se montrent depuis lors, tellement généralisés et tellement continus en quelque sorte, qu’ils simulent jusqu’à un certain point ainsi qu'on l’a vu, la chorée chronique. L’écholalie est actuellement très accusée et, de plus, la malade involontairement répète souvent à haute voix les paroles qu’elle entend prononcer autour d'elle (écholalie). Elle présente aussi de l’échokinésie; si l'on imite devant elle, dans les moments où elle est relativement calme, les gestes qu’elle a l'habitude de faire, elle les reproduit malgré elle et l’on peut provoquer ainsi un accès de mouvements involontaires. Il y a encore à noter, chez elle, de l’arithmomanie : il lui arrive en effet de compter automatiquement, quand elle marche, les pavés sur lesquels elle pose Les pieds. Elle est violente, sujette à des colères enfantines survenant pour les motifs les plus futiles. Le soir, elle se sent prise de terreurs folles et,avant de se coucher, elle examine tous les recoins de la chambre pour s'assurer que personne ne s’y trouve caché. — Rien d’ailieurs qui ressemble à un affaiblissement réel des facultés intellectuelles. Les marques

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4 Voir à ce sujet, les leçons du mardi, 1887-1888 — 17 et 24 juillet; etJ, Huet: De la chorée chronique, thèse de Paris, 1889,

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