‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 134 sur 174 · JA · texte numérisé non relu

JA

Mais jusqu'ici, je n’ai procédé que par assertions; il me faut actuellement procéder par démonstration, J'ai à établir les points suivants :

1° La déformation en pied bot équin varus, que nous avons sous les yeux, a bien pour point de départ une contracture spasmodique d’origine hystérique ;

2° Aujourd’hui l'élément spasmodique a complètement disparu, et la déformation — autrefois tout entière de cause musculaire — est maintenue désormais seulenent par les rétractions tendineuses et fibreuses, qui se sont produites consécutivement à titre de complication.

Si nous parvenons à bien montrer tout cela, nous aurons rendu manifeste du même coup que l'intervention chirurgicale est opportune, nécessaire, et que cette entreprise a toutes Les chances d’être couronnée d’un plein succès.

Il nous sera facile de démontrer que la malade est bien hystérique et que le double pied bot qu’elle présente a pour origine une contracture hystérique. IL nous suffira pour cela d'indiquer les principaux traits de l’histoire de cette malade.

Elle a un père aliéné mort à l'asile de Clermont, elle a 25 ans ; de 20 à 24ans, elle a beaucoup souffert moralement ; sous cette influence sont survenus des vomissements fréquents se produisant sans effort et sans douleur et évidemment de nature névropathique, des accidents qu’elle appelle des syncopes et qui paraissent bien avoir été des crises hystériques, une paralysie transitoire du membre supérieur gauche avec anesthésie et perte du sens musculaire qui, manifestement, doit être rattachée à l'hystérie.

Enfin, il y a deux ans, tout à coup, un matin, sans prodromes, s’est produite la déformation des pieds en varus équin qui a atteint immédiatement son plus haut degré, et dont vous retrouverez aujourd’hui les vestiges. Il y avait un an à peu près que cela durait quand la malade est entrée à la Salpêtrière. Nous avons pu constater alors que l'articulation du genou était aussi rigide, que les tentatives de redressement du pied donnaient la sensation de résistance élastique qui est propre aux contractures spasmodiques. Nous avons reconnu enfin l'absence, à cette époque, de tout stigmate hystérique sensitif ou sensoriel et nous avons constaté qu'il était impossible de produire aux membres supérieurs la contracture artificielle; enfin, les attaques avaient complètement cessé. On pouvait donc espérer que la diathèse hystérique était épuisée et que l’on viendrait sans doute bientôt à bout de la contracture spasmodique du pied. Les tentatives d’hypnotisme étaient restées sans résultat; nous ne pouvions compter sur une disparition des accidents par voie de suggestion. Les moyens employés ont été l’électrisation et le massage; ce dernier mode de traitement, mis en œuvre pendant un mois, parait avoir produit une très notable amélioration, La flexion du genou est devenue possible; quelques mouvements ont reparu dans l'articulation tibio-tarsienne, et la malade a pu alors se tenir debout sur la pointe des pieds, comme vous le voyez aujourd'hui. Vous pou-

vez observer comment la malade peut marcher sans appui en faisant reposer les pieds sur l'extrémité des deux ou trois derniers métatarsiens.

Mais, au bout d'un certain temps, il est devenu clair qu’il ne se faisait plus de progrès, et nous nous sommes demandé si la contracture spasmodique n'avait pas disparu, et si la déformation n’était pas entretenue seulement par des productions fibro-tendineuses. Les productions de ce genre sont rares, à la vérité, dans les contractures hystériques, alors même qu’elles ont duré de longues années ; la disparition de la contracture spasmodique peut se faire progressivement ou même subitement sans laisser après elle aucune trace de rigidité articulaire, alors même que la rigidité par contraction a duré plusieurs mois, voire plusieurs années; mais il faut reconnaître que le fait n’est pas absolument général ; et il faut savoir que les rétractions fibreuses peuvent compliquer les contractures hystériques, comme elles compliquent les paralysies organiques. Je pourrais même citer trois exemples de ce genre dont deux, par une singulière coïncidence, chez des dames russes.

Mais pouvons-nous démontrer que la contracture spasmodique n’existe plus ? Oui, je le crois.

Vous voyez que la malade peut, dans une certaine mesure, mouvoir son pied librement en dedans, en dehors, en avant, en arrière, ce qui n'arrive jamais au même degré dans les contractures hystériques où les choses sont poussées toujours à l'extrême, si bien qu’en général le.malade ne peut imprimer aucun mouvement aux parties contracturées. De plus, quand on imprime des mouvements passifs à la jointure, en dedans ou en dehors, le mouvement est à peu près complet; le mouvement de flexion plantaire et aussi assez étendu, et on ne sent nulle part cette résistance élastique, qui donne la sensation d’un ressort tendu, qui appartient à la contracture spasmodique.

Au contraire, quand on veut produire la flexion dorsale du pied, on est bientôt arrêté brusquement par un obstacle purement mécanique qui paraît être surtou le tendon d'Achille raccourci, mais qui pourrait bien avoir aussi sa cause, d'après ce que nous savons, dans la production de tissu fibreux périarticulaire. S'il vous reste encore après cela un doute dans l'esprit, je pourrais vous fournir enfin un argument absolument décisifen faveur de la thèse que je soutiens : la malade a été soumise à la chloroformisation et, pendant le sommeil profond, la déformation ne s’est en rien modifiée, elle est restée telle quelle, sans que nous ayons pu rien gagner. Il est donc évident par là que le spasme musculaire n’est plus ici pour rien, et toute la déformation doit être mise sur le compte des rétractions fibro-tendineuses. La chirurgie seule a donc fdésormais le pouvoir de rendre au membre l'intégralité de ses mouvements.

Maïs l'opération est-elle opportune? oui, incontestablement. Tant qué persiste Pélément myospasmodique, je repousse toute tentative de redressement à l'aide d'appareils, car j'ai constaté toujours les plus fâcheux effets de ce mode de traitements, et je prêche en pareil cas, avec conviction, la doctrine de l’expectation. Mais ici nous ne sommes plus dans ces conditions-là : d'un côté, il n'existe plus

actuellement aucune manifestation de l’hystérie, et, de l’autre, l'élément myospasmodique a complètement disparu. Nous sommes donc dans les conditions les plus favorables au succès de l’entreprise, et il n’y a pas à hésiter. Ce soir même la malade sera confiée aux soins de M. Terrillon, et j'espère dans quelques semaines vous la présenter de nouveau, cette fois complètement guérie et libre de tous ses mouvements (1).

Hystérie provoquée chez l'homme par la peur de la foudre @): Voir la Lecon 19, pp. 435, 461.

L'observation qu'on va lire offre un bel exemple d'hystérie développée chez l’homme par suite du saisissement ressenti au moment où la foudre tombait sur un lieu éloigné. Le « schock nerveux » produit par l'éclair, le bruit de la foudresont ici seuls en cause; le choc électrique n'y est pour rien.

Le nommé H... Augustin, employé, âgé de 51 ans, se présenta à l'hôpital Necker, le 8 août 1887. Cet homme se plaignait d’être paralysé du côté gauche et il ajoutait aussitôt que cette paralysie lui était venue « à la suite d'un coup de foudre». Il fut admis salle Saint-Luc, lit n° 43, dans le service de M. le professeur Peter suppléé par M. Ballet,

1. L'opérction a été en effet pratiquée par M. Terrillon quelques jours après la leçon. La malade est sortie de l'hôpital deux mois après complètement guérie. Voir d'ailleurs la fin de

histoire de cette malade dans la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, t. I, 1888, p. 983. De l'intervention chirurgicale dans certains cas de réactions musculaires succédcnt à la contracture spasmodique’ par Terrillon, chirurgien de la Salpétrière.

2. Ceite observation a été recueillie par M. Dutil, alors interne dans le service de M. Ballet, suppléant M. le Prof. Peter.

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Antécédents héréditaires. — Les renseignements donnés par le malade sur l'état de santé de ses parents sont fort incomplets. Il n’a pas connu son père, il ne sait rien de sa mère qui mourut pendant qu’il était encore en bas âge. Il n’a jamais oui dire qu'aucun de ses parents dans la ligne collatérale fût atteint d’une maladie nerveuse quelconque. Il a quatre enfants qui jouissent d’une excellente santé.

Antécédents personnels. — Par contre les antécédents personnels de cet homme présentent quelques particularités dignes d’être notées.

Bien qu'il n’ait jamais eu ni crise de nerfs, ni syncopes, H... n’en est pas moins, comme il le dit lui-même, « très nerveux, » très impressionnable; parfois il s’émeut d’un incident futile, comme il pourrait le faire d'un événement grave, et qui aurait pour lui les plus fâcheuses conséquences. Une surprise, une émotion quelconque, le font trembler des quatre mémbres, Le fond de son caractère est la mélancolie.

Il n’est ni syphilitique, ni alcoolique. Une blennorrhagie qu’il eut à l’âge de 18 ans constitue tout son passé morbide.

H. raconte que dans sa jeunesse (vers l’âge de 12 ans), un jour qu'il marchait sur une grande route, par un temps d'orage, la foudre vint à tomber près de lui, dans le fossé même qui bordait le chemin. Il vit l’étincelle frapper le sol en même temps qu’un violent coup de tonnerre éclatait sur sa tête. Saisi d’une terreur folle, il se mit à courir jusqu’à son domicile. Cet accident fit sur lui une impression si profonde qu’elle ne s’est jamais complètement effacée, Depuis cette époque il a toujours craint l'orage; non pas qu’il ait peur de la foudre comme au temps de son enfance; mais le tonnerre, la vue des éclairs lui causent une émotion, une angoisse qu'il ne peut pas toujours surmonter, Un jour qu'il travaillait dans une prairie, happauton d'un éclair l’impressionna si vivement qu'il devint tout pâle et fut obligé de s'asseoir pour ne pas tomber.

Voici maintenant dans quelles circonstances il a été frappé d’ hémiplégie.

Le 30 juillet dernier, cet homme travaillait rue Vavin, dans un atelier couvert en vitrage, lorsqu'un violent orage vint à éclater. Versquatre heures et demie, un coup de tonnerre formidable ébranle la toiture de l’atelier en même temps qu'un éclair jetait une très vive lueur. H... en fut tout saisi; il crut que la foudre était tombée sur le trottoir qui borde la maison. En réalité, le tonnerre était tombé au loin, dans un quartier voisin, il n'avait d’ailleurs ressenti aucune secousse, aucune commotion électrique.

Dans la soirée, en rentrant chez lui, il éprouva « des frémissements », des picotements dans le bras gauche, « comme sion l'avait électrisé »; puis il se sentit pris d’une faiblesse générale, Quelques instants après, l’affaiblissement s’'accentuait dans les membres du côté gauche, Il se coucha inquiet, agité, sentant qu'il perdait ses forces. Il dormit peu durant la nuit. Le lendemain, quand il voulut se lever, il était paralysé du bras et de la jambe gauche; il était incapable de mouvoir ces membres qui étaient comme morts et complètement insensibles.

Durant les deux jours qui suivirent, la paralysie s’améliora surtout au membre inférieur ; le malade put se lever et marcher, sans trop boiter, sans trainer la jambe malade. Celle-ci néanmoins restait très affaiblie; et le malade aurait été incapable de se tenir longtemps debout et de faire une course un peu longue. Au membre supérieur, dont la paralysie était complète, absolue le premier jour (30 juillet), il ne recouvra que quelques très légers mouvements des doigts et de la main.

Quant à La face, au dire du malade, elle n’a pas été touchéee par la paralysie; à aucun moment sa bouche ne s’est déviée dans un sens ni dans l’autre,

Le 8 août, voyant que son état restait stacionnaire, le malade se décida à entrer à l'hôpital. Voici ce que l’on constatait:

Etat actuel. — A la face, quelque attentif que fût l'examen, on ne découvrait pas trace de paralysie ni de contracture. Au repos, les traits étaient bien symétriques; et quand la physionomie entrait en jeu, comme par exemple, dans l’acte de rire, grincer des dents, souffler, etc., on ne découvrait aucun trouble de la mobilité de tellc ou telle partie du visage. Les mouvements des paupières aussi bien que ceux des globes oculaires s’exécutaient librement,

La langue était tirée droite, elle ne présentait aucune déformation, aucun pli, indice d’une contracture partielle.

Les mouvements de la tête et du cou étaient parfaitement libres.

Le membre supérieur pend inerte le long du tronc, La paralysie du membre supérieur gauche est totale, et à peu près absolue. Quelques légers mouvements de flexion des doigts et d'extension de la main, voilà tout ce que le malade peut faire. Le membre paralysé est flasque; on peut le déplacer, fléchir et étendre ses divers segments sans éprouver la moindre résistance,

L’exploration dynamométrique donne les résultats que voici :

Main droite — 38 k.

— gauche — 3Kk.

Membre inférieur.— Le membre inférieur gauche est très incomplètement paralysé.

Le malade peut exécuter à peu près tous les mouvements qu'on lui commande, mais ces mouvements sont lents et comme inhabiles. Le malade ne peut se tenir debout sur la jambe gauche; dès qu’il soulève le pied droit pour porter le poids du corps tout entier sur le membre inférieur gauche,celui-ci fléchit aussitôt.

Dans la marche, la jambe gauche est plus lente à exécuter les divers temps du pas, elle est un peu en retard sur l’autre, mais il n’y a ni balancement du tronc, ni frottement de la pointe du pied sur le parquet.

Les mouvements de flexion, d'extension, d’inclinaison latérale, etc., du tronc sont normaux, Il s’agit donc en somme non d’une hémiplégie, mais de monoplégies associées du membre supérieur et du membre inférieur,

Sensibilité. — La sensibilité de la peau au contact, à la piqûre et à la température

(froid) est abolie complètement dans la moitié gauche de la tête et du cou, et dans tout le membre supérieur du même côté. Cette anesthésie s’interrompt brusque-

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