‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 31 sur 174 · REFRAIN · texte numérisé non relu

REFRAIN

Amis, c’est la muse aux yeux verts

Fuyez devant ses folles étreintes,

Sachez que son nom c’est l’absinthe

Et que ses baisers sont pervers,

Car son amour était ma plainte (sic)

Fuyez tous la Muse aux yeux verts!

Etc#vetc.

C'en est assez : il y en a comme cela trois ou quatre couplets.

Ne voilà-t-il pas une brave et bonne chanson, bien intentionnée, bien morale ! Maïs hélas, les meilleurs conseils, alors même qu'ils sont présentés sous la forme poétique et renforcés par le concours du rythme musical, ne sont pas toujours suivis comme ils mériteraient de l'être. Notre pauvre garçon de lavoir, en particulier, malgré ces excellents préceptes qu'il a si souvent proclamés lui-même en chantant, n’en à pas moins continué à cultiver avec un amour effréné, non seulement la Muse « aux yeux verts » mais encore toutes les autres muses de même famille, dont les yeux sont d’autres couleurs.

Par le fait, divers symptômes de l'alcoolisme grave n’ont pas tardé à se manifester successivement chez lui.

Voici en effet ce que nous apprennent à cet égard les détails de l’observa-

tion :

En 1880, à l’âge de 20 ans, surviennent dans les membres inférieurs, les douleurs, les picotements, les crampes, surtout nocturnes,dont il a été question déjà. En même temps ces membres s’affaiblissent et bientôt Les choses en viennent à ce point que Br..ot était devenu incapable de traîner la voiture du lavoir, ou de porter de lourdes charges. Néanmoins, il a continué à travailler jusqu’en 4882. À cette époque la parésie des membres inférieurs s'étant accentuée de facon à constituer une véritable paraplégie, le malade dut entrer une première fois à la Salpétrière dans le service dirigé alors par M. Luys (Il y est resté du 18 juin au 48 août). Là il est demeuré pendant près d’un mois à peu près complètement confiné au lit. Les douleurs à la pression étaient vives, ainsi que les douleurs nocturnes ; latuméfaction des pieds et des jambes s’accentuait, etc., etc. En même temps le malade souffrait le matin de pituites, la nuit ses rêves étaient tourmentés par la vision d'animaux tels que rats, serpents, etc., etc.

La privation des boissons alcooliques, l'intervention de l'électrisation

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faradique, l'usage des bains sulfureux amenèrent assez rapidement une amélioration très notable.

Les douleurs cessèrent, l'impuissance motrice disparut en grande partie et à partir du 18 août 1882 le malade put reprendre son travail qu'il ne quitta plus qu'en 1887. Mais les jambes étaient toujours faibles, etla démarche du steppeur depuis longtemps accusée n'a désormais jamais cessé d'exister. Il fallut renoncer aux travaux très fatigants et se contenter dans le lavoir d'une position moins lucrative que celle qu’il avait autrefois. IL passait la nuit à surveiller les machines. Néanmoins les habitudes alcooliques ne firent pas trêve.

Il but de nouveau trop et trop souventet bientôt apparurent de nouveau divers accidents qu'il est naturel de rapporter à l’abus des boissons alcooliques.

On note pendant cette période qui s’étend jusqu’en 1887, date de l'entrée à l'hôpital Laënnee, les faits pathologiques suivants: nombreux oublis: une fois il a failli faire sauter la chaudière du lavoir pour avoir oublié de la remplir d’eau; véritables absences qui duraient parfois plusieurs heures et même plus encore, pendant lesquelles il ne se rendait pas compte de ce qu'il faisait et commettait des actes dont, au moment du retour aux conditions normales, il n'avait pas gardé le souvenir.

Plusieurs fois, sous cette influence, il a disparu pendant quelques jours de la maison où il habite et l’on a dû aller le réclamer à la Préfecture; il ne sait dire ce qu'il a fait pendant ce temps-là. Une fois, il a jeté sa montre dans une bouche d'égout, et il ne peut expliquer par aucune raison cet acte stupide.

Les douleurs dans les jambes et les cuisses, les pituites, les insomnies, les rêves terrifiants avaient reparu.

L'affaiblissement des membres inférieurs s'était montré à nouveau, sans s’accompagner, cependant, comme dans le temps, d’une paralysie complète ; et, par l'accumulation de toutes ces circonstances, le travail étant devenu absolument impossible, B... dut demander une fois de plus à entrer à. l'hôpital.

Il fut, nous l'avons dit, admis à Laënnec dans le service de M. le professeur Damaschino le 29 mars 1887 ; il y resta jusqu’au 25 janvier 1888. Il y a lieu de signaler pendant ce long séjour divers accès délirants qui tous ont été rapportés à l'alcoolisme et dont l’un n’a pas duré moins de huit jours ; pendant cet accès le malade très bruyant dut être maintenu au lit par la camisole de force. Il était quelque temps auparavant devenu complètement épris d’une jeune infirmière du service qu’il avait résolu d’épouser mais qui lui fut refusée par sa famille.

Le chagrin qu'il en éprouva fut, paraît-il profond,et c’est à la suite de libations auxquelles il se serait livré en manière de consolation que serait survenu l’accès délirant dont il vient d’être question.

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Telle est la part, et vous voyez qu'elle est large, des phénomènes qui peuvent être rapportés à l'alcoolisme, dans le cas ‘de notre homme. Mais ainsi que je vous l'ai annoncé, il s’agit chez lui d'un cas complexe et nous devons nous attacher à mettre en lumière actuellement les autres éléments qui le constituent.

En premier lieu je rappellerai ce que j'ai dit au moment où je déerivais la paraplégie alcoolique de note homme.

« Il ne s’agit pas ici, vous disais-je, d'une forme pure : il y a une complication que nous devrons dégager. » De quelle complication s'agit-il donc ? Eh bien, messieurs, nous croyons pouvoir affirmer, en nous fondant sur l’histoire des premières périodes de la vie de notre malade qu'il a été frappé de très bonne heure, vers l’âge de dix mois, d’une paralysie spinale infantile de forme paraplégique développée à la suite de « convulsions ». Cette paralysie a été la cause que de tous temps à partir de l'âge de trois ans, époque tardive à laquelle l'enfant a commencé à pouvoir marcher, les membres inférieurs sont toujours restés grêles et faibles.

De fait, chez B..., avec une vigueur presque athlétique du tronc et des membres supérieurs, la démarche a de tout temps été anormale, un peu claudicante. « Il n’était pas solide sur ses jambes, il ne pouvait rester longtemps debout et lorsqu'il marchait, principalement lorsqu'il courait, iltombait fréquemment à terre sur Les genoux. »

Aux reliquats de cette paralysie infantile sont donc venus se surajouter les phénomènes liés à l'intoxication alcoolique, c’est celle-ci qui, à un moment donné, a déterminé une impuissance motricé complète à peu près également répartie sur toute l'étendue des muscles des membres inférieurs mais prédominant toutefois, comme c’est la règle, sur Les extenseurs des pieds ; puis à Pépoque de la période régressive, le phénomène du pied tombant ainsi que la démarche du steppeur qui s'y rattache.

Mais aujourd'hui encore, on peut, si je ne me trompe, à côté des lésions qui relèvent de la paralysie alcoolique, discernér celles qui constituent les: derniers vestiges de la paraplégie spinale infantile de date antérieure. C'est à cette dernière que nous croyons devoir rattacher, en particulier, l'inégale répartition de la paralysie et de l'atrophie dégénérative des muscles “des membres inférieurs. C’est ainsi qu'aux deux cuisses le droit antérieur, le vaste externe,une partie du vaste interne étaient on peut le dire détruits ; le tenseur

du fascia lata est bien conservé à gauche, tandis qu’à droite il n'existe plus — à la jambe gauche tous les muscles sont pris, extenseurs et fléchisseurs ; seul le long péronier est en partie épargné — à la jambe droite, enfin, parmi les extenseurs, le jambier antérieur est complètement détruit tandis que l'extenseur commun est très bien conservé. Sur cette même jambe, les muscles fléchisseurs du pied sont détruits en partie seulement.

Cette inégale répartition des affections musculaires est chose vulgaire dans la paralysie infantile, tandis que, dans la paralysie alcoolique, ces lésions sont à peu près uniformément répandues dans toute l'étendue des membres; sauf en ce qui concerne leur prédominance symétrique sur les muscles de la flexion dorsale des pieds.

Ainsi, je le répète, il ne nous paraît pas impossible de reconnaitre chez notre homme, même aujourd'hui, ce qui appartient à la lésion des cornes antérieures spinales, et ce qui est la conséquence de la névrite périphérique alcoolique.

Etant donné donc l'existence passée d’une paralysie infantile spinale dont les vestiges sont encore parfaitement reconnaissables,ilnous paraît intéressant de rechercher actuellement si nous ne trouvons pas, dans les antécédents de famille de notre homme, quelques particularités dignes d’êtres relevées en tant qu’elles seraient conformes à une opinion que je professe depuis longtemps : c’est à savoir que la paralysie infantile spinale serait, au même titre que l'ataxie locomotrice, la paralysie générale, l’épilepsie, l’hystérie, ete., un membre de la famille neuropathologique, ou autrement dit une maladie de diathèse nerveuse.

Voici autant, qu'il a pu être reconstitué d’après les souvenirs du malade son « pedigree ».

A. Père âgé de 57 ans, mécanicien ajusteur. C’est un ivrogne et nous l'avons déjà présenté comme tel. Il est fils naturel — pas de maladies nerveuses bien déterminées; mais il est emporté, colère, et dans la maison les scènes d’ivrognerie sont fréquentes.

B. Mère, 53 ans, bien portante elle est, elle aussi, un peu portée à la boisson ; mais ce n'est pas à proprement parler une ivrognesse. Elle a trois sœurs, également bien portantes. et trois frères. L’un de ceux-ci est un délinquant. Il a été, paraît-il, arrêté dans le bois de Vincennes commettant un attentat à la pudeur. Il est resté douze mois à Sainte-Pélagie. Un autre frère exerce la profession de marchand de vins; il est très colère, excentrique, il ne peut rester en place ; il change à chaque instant le siège de son établissement.

Du mariage de À et B sont nés quatorze enfants. Six d’entre eux sont morts de « convulsions »; Br... notre malade, est le septième ; on sait que lui aussi a eu des « convulsions » et qu'il a été frappé de paralysie infantile.

Nous avons mentionné déjà que l’une de ses sœurs, plus jeune que lui, se livre volontiers à la boisson, et qu’il s’est plusieurs fois enivré avec elle.

1) — Jo —

En consultant cet arbre généalogique, nous ne relevons chez les antécédents aucune maladie nerveuse typique, de parfait développement : seuls, peut-être, l'oncle délinquant et l’autre oncle marchand de vins voyageur pourront-ils être considérés comme des dégénérés, des déséquilibrés.

Mais on voit dans la famille, un peu partout, régner le vice d'ivrognerie. C’est ici le cas de rappeler que l'usage exagéré des boissons alcooliques peut chez celui qui abuse, supposé vierge de toute tare héréditaire, créer de toutes pièces en quelque sorte, en outre des accidents à proprement parler toxiques, la diathèse nerveuse qui pourra ou non se traduire déjà chez lui par une forme névropathique nosographiquement bien déterminée; que, une fois contituée, cette diathèse nerveuse artificiellement produite pourra se transmettre aux descendants, par voie d’hérédité, et faire naître chez eux, par Le concours de circonstances provocatrices appropriées, tantôt l’une, tantôt l’autre des espèces morbides dont l’ensemble constitue ce que nous appelons la famille neuropathique. Tout ce que nous avançons là repose sur nombre de faits cliniques en ce qui concerne l'influence de l'alcool ; on peut en dire autant relativementau saturnisme ainsi qu’en témoignent,entre autres, Les faits signalés dans une intéressante note de M. Roques (Végénérescences héréditaires produites par l’intoxication saturnine lente. Société de Biologie, 1872, t. IV, p. 243).

Enfin le surmenage intellectuel, surtout lorsqu'il est accompagné d’excès physiques, peut lui aussi, cela est bien connu, créer chez un individu resté jusque-là non taré une prédisposition nerveuse qui pourra, suivant les lois de l’hérédité se transmettre aux descendants.

Il n’est pas jusqu'aux états passionnels transitoires existant au moment de la conception chez les géniteurs qui n’aient pu être accusés d’avoir sur la nature de l'être procréé une influence décisive.

Les arguments abondent dans le domaine de la ‘fantaisie en faveur de cette - thèse. Ainsi, toutes les tribulations qu'il n'avait cessé d’éprouver depuis le jour où il avait été jeté « sur notre sale planète », Tristram Shandy en aceusait son père qui, dans un moment solennel, s'était malencontreusement laissé impressionner par l'idée « qu'il avait oublié de remonter son horloge ». — « Pourquoi, s’écrie le bâtard Edmond dans le Roi Lear, nous injurient-ils toujours en nous jetant à la face ces mots de. vilenie et de bätardise? Ne puisons-nous pas dans la lascive impétuosité de la nature furtivement satisfaite plus de vigueur et de fougue qu'il n’en faut pour procréer, dans un lit maussade, insipide et fatigué, toute une tribu de coquins légitimes engendrés entre deux sommes ! » (Scène IT).

Il ne s’agit là, en vérité, que de prévisions géniales; mais on ne saurait guère méconnaître que celles-ci trouvent un appui dans les faits tirés du domaine de l'observation régulière. Je me bornerai à vous rappeler à ce propos l'observation bien connue de M. le professeur Quatrefages, relative à une famille de quatre enfants dont un seul, conçu alors que le père était en état

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