‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 5 sur 174 · AA · texte numérisé non relu

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comme vous allez le reconnaitre, les choses ont bien changé: elles ont considérablement empiré. Les anomalies de mouvement se sont étendues, généralisées et sont devenues énormes.

Veuillez remarquer, messieurs, que les mouvements des tiqueurs, quelque complexes et bizarres qu'ils soient, ne sont pas toujours comme on le croit trop souvent, déréglés, incoordonnés, contradictoires au premier chef. Ils sont, en général, au contraire, systématisés, en ce sens qu'ils reparaissaient toujours les mêmes chez un même sujet et de plus, fort souvent au moins, en les exagérant cependant, ils reproduisent certains mouvements automatiques d'ordre physiologique appliqués à un but. Parmi les tiqueurs,les uns semblent vouloir expulser par une brusque expiration nasale un corps étranger engagé dans le nez; les autres, à l’aide de ce mouvement d’occlusion brusque des paupières, que vous connaissez, semblent vouloir protéger leurs yeux contre l'invasion d’un corps étranger; un autre encore se gratte comme pour combattre la sensation d’une démangeaison intense,etc., etc.

Pour ce qui est de notre malade, vous le voyez par moments fléchir tout à coup son avant-bras sur son bras et, ensuite, par un brusque mouvement d'épaule, élever son coude vers le côté droit de la face, la tête s’inclinant un peu en même temps du même côté, de manière à figurer l'attitude de défense que prennent souvent les écoliers menacés de recevoir un soufflet.

Ici, vous le voyez, c’est surtout le groupe particulier de muscles innervés par la cinquième et la sixième paire cervicales quijest mis en jeu, et ce même mouvement de défense peut être produit, vous ne l’ignorez pas, par l’excitation faradique d’une certaine région située au-dessus de la clavicule, correspondant. au lieu d'où émanent les deux paires susdites et qu’on désigne sous le nom Point d'Erb. Mais le mouvement de défense en question diffère, chez notre malade, du mouvement physiologique qu'il imite, en ce qu'ilest considérablement exagéré, sans mesure, et surtout en ce qu'il n’esl aucunement motivé par une menace venant du dehors. La brusquerie et l'intensité du mouvement sont tels, chez notre malade, que sa femme, d'habitude, le soir quand il se couche, lui lie étroitement les mains à l’aide d'une corde, de façon à atténuer l’intensité des mouvements de tics qui autrement le priveraient de sommeil.

La secousse du membre supérieur droit que nous venons de décrire, est souvent accompagnée d’un soubresaut du membre inférieur du même côté, qui imprime à tout le corps un tressautement rappelant le mouvement de surprise que déterminerait, par exemple, le bruit inattendu d’une explosion.

Vous voyez, sans qu'il soit nécessaire d'insister là-dessus, jusqu’à quel point ces secousses comme électriques du tiqueur se distinguent profondément des gesticulations lentes et permanentes des sujets atteints de la chorée de Sydenham. Oui, entre le tic et la chorée, il y a un abime ; ne l’oubliez pas, car ils’agit d'affections auxquelles on donne quelquefois, bien à tort, le même nom et dont le pronostic cependant, est radicalement différent.

N'allez pas non plus rattacher, comme on le fait trop souvent, les tics à l'hystérie. Ce sont choses totalement différentes et il suffirait déjà pour établir une distinction, de relever que les mouvements des tics surviennent inopinément, à des intervalles très inégaux, et qu'on n'y constate pas, par conséquent, le rythme et la mesure qui marquent souvent, ainsi que je le relevais il n'ya qu'un instant, certains phénomènes hystériques.

J'en viens maintenant à la démonstration du fait auquel j'ai fait allusion déjà en commençant ; c’est que derrière le tic se cachent, chez notre malade, comme chez la plupart des autres du même genre, certaines perturbations psychiques qu'il s’agit maintenant de mettre en évidence.

Vous avez pu remarquer qu'au moment oùle malade est pris de son tic nerveux, on l'entend souvent produire un bruit laryngé : «Ah! ah! ». Eh bien, ce bruit, cette exclamation, sans signification précise, représente, en quelque sorte à l’état de germe, une exclamation très nettement formulée cette fois et consistant non pas seulement dans un bruit laryngé, mais bien dans l’articulation d’un mot, etce mot, messieurs, que le malade profère à haute voix d'une facon très distincte, est, remarquez-le bien, à peu près toujours un mot grossier, ordurier, ouencore un juron,; dans l’espèce, chez notre malade, c’est du mot de Cambronne qu'il s’agit : m.. de.

C’est là le phénomène remarquable entre tous que M. Gilles de la Tourrette, dans son intéressant travail sur la maladie des tics (Archives de Neurologie), a ingénieusement désigné sous le nom de coprolalie.

Je pourrais citer plusieurs exemples où l'exclamation est encore moins simple, moins brève que chez notre sujet d’aujourd’hur. La marquise de X..., dont Itard a rapporté l’aistoire en 1825, criait, involontairement, bien entendu, tout haut, très distinctement, — j'en ai été témoin plusieurs fois dansun lieu publie, — les mots suivants : « F..tu cochon, m..de, nom de D..u! >» — Une jeune fille âgée de quinze ans, appartenant à l’une des premières familles de la ville de X.., jeune fille fort bien élevée, du reste, très instruite, excellente pianiste, dont l’histoire m'a été communiquée par M. le professeur Pitres, laissait échapper bruyamment les mots qui suivent : « Va-l’en, imbécile, n.. de D..., f...re, m..de. » Quelquefois, ces mots, elle les disait tout bas, mais alors elle n’y éprouvait pas de soulagement et il lui fallait, pour que la crise se terminât, les exclamer à haute et intelligible voix.

Où M”°la marquise de X...et M'°X... ont-elles trouvé l'occasion d’apprendre à connaître tous ces gros mots? Il est très probable que la coprolalie n'est souvent que de l’écholalie, ce qui semble le bien établir, c'est que cette même demoiselle X.. dont il est question, changeait quelquefois ses exclamations articulées, ordurières, contre une espèce d’aboiement qui imitait d’une façou presque servile le jappement de son chien favori. Unjeune garçon russe qui est venu récemment me consulter avec sa mère,entremêlait devant moi ses tics convulsifs avee des cris fort singuliers paraissant exprimer la douleur. La

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mère m'apprit que ces cris étaient limitation exacte de celui qu’elle avait laissé échapper elle-même un jour devant l'enfant, au moment où elle s'était piqué un doigt en travaillant à la machine à coudre.

Mais j'en reviens à la coprolalie et je terminerai par l'exemple d’un pauvre petit tiqueur âgé de douze ans à peine qui fréquentait il y a quelques années la consultation de la Salpétrière. 11 laissait, lui aussi, sortir bruyamment, même en pleine rue, des mots orduriers : « M..de, cochon, m..de. » Mal lui en prit un jour que regardant des gamins jouer à la fossette, il ne put retenir ses exclamations. Celles-ci lui valurent, de la part des gamins qui se croyaient insultés, une rude et injuste correction. |

Ces exemples pris sur nature suffisent déjà sans doute pour vous faire comprendre que la coprolalie hous conduit en plein domaine psychopathique, Souvent, le plus souvent peut-être, — c’est ce dont vous pourrez vous convaincre par la lecture d’un travail de M.Guinon, qui vient compléter à quelques égards celui de M. Gilles de la Tourrette, — les tiqueurs, les grands tiqueurs principalement,ainsi que je l'ai depuis longtemps fait remarquer, sont placés sous le régime mental des idées fixes, obsédantes, impulsives, comme vous voudrez les appeler. Il est clair qu'ici, le trouble survenu dans le mécanisme de l’idéation, reproduit en quelque sorte le phénomène du tic convulsif, et l’on pourrait dire, par conséquent, que, chez ces sujets-là, le tic moteur est doublé d’un tic d'idées.

La proposition que je viens d'émettre trouvera, comme vous allez le reconnaître, sa Justification chez notre malade. Nous allons, en effet, observer chez lui un certain nombre de marques, ou stigmates psychiques, comme M. Magnan les appelle dans son enseignement, qui le placent dans la catégorie des dégé- .

nérés, ou, autrement dit, des déséquilibrés. Je préfère l'emploi de cette der- nière dénomination par la simple raison que fort souvent, parmi ces prétendus dégénérés, on rencontre, à côté de certaines anomalies psychiques quelquefois bien effacées, des qualités intellectuelles de premier ordre.

M. Carcor (au malade) : Voulez-vous nous parler de ce qui vous arrive lorsqu'il s’agit pour vous de cacheter une lettre que vous venez d'écrire, ou encore de la mettre à la poste ?

LE MALADE : Je cachette bien la lettre, en général, je mets l'adresse et je vais la porter à la poste. Mais lorsque je veux la mettre dans la boîte, j'hésite et je la retire quatre ou cinq fois de l’ouverture, avant de l'y laisser tomber. Lorsqu'elle m'a définitivement échappé des mains, j'éprouve une grande émotion.

M. Cuarcor: Eh bien, vous avez compris par là de quoi il s’agit: l'ince titude règne dans son esprit. Il a des scrupules. L’adresse est-elle bien mise ? Aurait-il laissé échapper, en écrivant, quelque chose d’incorrect, de compromettant?

Quelquefois il déchachette la lettre déjà fermée et la relit plusieurs fois

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avant de la cacheter définitivement. Sans doute, nous avons tous, plus ou moins parfois, dans les mêmes circonstances, de ces doutes, de ces scrupules ; mais ils se présentent à nous à l’état d'idées faibles que nous refoulons facilement, sans émotion. C’est l’exagération de ce phénomène physiologique, l'émotion qui l'accompagne parfois, l'intensité de l'idée, son caractère irrésistible, qui constituent l’état pathologique. |

M. Caarcor (au malade) : Racontez-nous, s’il vous plait, ce que vous nous avez dit l’autre jour, relativement aux rasoirs.

Le MALADE : Eh bien, lorsque je vois un rasoir ou un couteau, je tressaille, j'ai peur. Il me vient à l’idée que je pourrais tuer quelqu'un ou me tuer molmême, et cela me cause une très grande émotion. Il en est de même lorsque Je vois un fusil, ou seulement lorsqu'il me vient à l'esprit l’idée d'un fusil. Gette simple pensée me rend anxieux au plus haut point. Il me vient à l'idée que je pourrais tuer quelqu'un et,jusqu’à un certain point,je ressens l’envie de le faire. Jai aussi une manie qui me trouble beaucoup: il me prend souvent une envie irrésistible de battre quelqu'un, et c’est surtout à la vue d’un cocher de fiacre que je me sens poussé à cela. Pourquoi les cochers de fiacre plutôt que les autres, je n’en sais absolument rien.

M. Cuarcor: C’est assez, je vous remercie, vous pouvez vous retirer.

(Aux auditeurs): Vous venez d’en entendre assez, je pense, pour comprendre que les mouvements convulsifs ne sont pas toujours, chez un tiqueur, toute sa maladie, et que souvent derrière le tic il y a lieu de rechercher le trouble psychique qui ne saute pas toujours aux yeux.

Or, messieurs, les troubles psychiques dont il s’agit sont, dans la majorité des cas, pour ne pas dire plus, la marque d’une tare héréditaire.

Nous avons naturellement cherché avec quelque soin si l’histoire des antécédents héréditaires de notre tiqueur venait confirmer la règle. Malheureusement, fils d’un réfugié polonais, notre malade n’a pas connu toute sa famille et il ne peut, par conséquent, nous renseigner exactement.

Tout ce que nous pouvons en tirer, concernant le point de vue étiologique, c'est une histoire qui pourrait bien n'être qu'une légende et que je vais vous transmettre, néanmoins, telle qu’il me l’a donnée. Il prétend que sa mère, étant grosse, élait au service d’un banquier qui souffrait de tics épouvantables ! Ge serait là, suivant lui, l’origine de sa maladie : mais le banquier tiqueur était-il en outre coprolalique et sous le coup des idées fixes ? — Voilà, bien entendu, ce qu'il ne saurait vous dire.

Certes, messieurs, je ne suis pas affligé de cette disposition d'esprit, peu scientifique, selon moi, qu'on pourrait appeler le scepticisme arbitraire, mais j'avoue que cette fois je suis presque invinciblement porté à penser que ce n’est pas dans cette impression recue par sa mère pendant sa grossesse qu'il faut aller chercher la cause de l’aftection dont souffre notre malade.

ap, ds la Soc, de Typ, - NoenTrs, N, 1, Campagne tre, l'éue

Policlinique du Mardi 30 Octobre 1888

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