TREIZIÈME LECON
4er Malade. — Encore une dormeuse. — Réveil preduit par la compression exercée sur la région ovarienne.
2e Malade. — Contracture hystéro-traumatique chez une tabétique.
3 et 4 Malades. — Deux cas d’hystéro-neurasthénie chez l'homme faisant suite aux cas 3° et 4° de la précédente lecon. — A ce propos considérations générales sur
l’hystéro-neurasthénie développée chez les individus de la classe ouvrière.
47e MALADE
Une jeune fille paraissant plongée dans un profond sommeil est amenée dans la salle du cours sur un brancard,
Messieurs,
Je vous ai présenté dans la lecon du 13 novémbre dernier, vous ne l’avez peut-être pas oublié, la nommée Hel...n, bien connue dans l’hospice comme « dormeuse » et qui offrait, justement au moment où Je vous l’ai montrée, un bel exemple d’attaque de sommeil hystérique. Je viens de faire placer sous vos yeux un nouvei exemple du genre. Notre malade d'aujourd'hui est beaucoup plus jeune que ne l'était l’autre ; elle a 16 ans à peine et c’est pour la seconde fois seulement qu’elle dort. Le sujet du mois de novembre est au contraire âgée de 53 ans, et elle est fort coutumière du fait de « dormir » car depuistreize ans,elle n’a guèremanqué d’être atteinte au moins une fois chaque
année, de son attaque de sommeil. À part ces circonstances, les deux cas sont vous allez le reconnaître, parfaitement assimilables, superposables même si vous l’aimez mieux ; aussi, dans l’exposé qui va suivre trouverons-nous l’occasion de relever une fois de plus, que le déterminisme règne dans les choses de l’hystérie comme partout ailleurs en pathologie.
Je vous dirai tout d’abord quelques mots concernant les antécédants de notre jeune « dormeuse ». La famille de son père n’est pas connue ; son père est mort « de la poitrine ». Sa mère n’a jamais été malade mais il y a eu un oncle maternel, exerçant la profession de marchand de vins qui était « épileptique »,— sa sœur actuellement bien portante a été afteinte de chorée vulgaire à l’âge de 10 ans. L'élément névropathique, vous le voyez, ne fait pas défaut dans la famille. .
Chez notre malade les premiers accidents nerveux de quelque importance se sont montrés 1l y a environ trois mois. Elle avait grandi considérablement dans l’espace de quelques mois ct s'était énormément amaigrie ; Les règles en même temps étaient devenues fort irrégulières. Vers le milieu de novembre dernier surviennent des vomissements très souvent répétés et se montrant, tantôt spontanément, c’est-à-dire sans causes appréciables, tantôt à l’occasion
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Fig. 61.
des tentatives d’alimentation. Dans ce dernier cas, ils se manifestent presque \ aussitôt après l'ingestion des aliments. [semble que l’arrivée de ceux-ci dans l'estomac provoque immédiatement un réflexe qui aboutit à une régurgitation alimentaire ; et il est à remarquer, car c’est là un caractère clinique important que cette régurgitation se fait sans nausées, sans douleurs, à peu près sans |
malaises. Pendant les deux mois environ que ces vomissements ont été observés dans le service de la clinique (du 15 décembre au 17 janvier) on a plusieurs fois trouvé de l’urée dans les matières vomies et l'on a noté que la quantité d’urinerendue en vingt-quatre heures restait généralement au dessus de 500 grammes.
A partir du 17 janvier, les vomissements diminuent de fréquence et d’intensité : la malade mange avec un certain appétit, mais par contre on voit apparaitre une série d’attaques hystéro-épileptiques parfaitement caractérisées qui semblent en tenir la place. La recherche des stigmates avait déjà fait reconnaitre d’ailleurs l'existence d’une hémianalgésie sensitive et sensorielle gauche, avec rétrécissement double du champ visuel à 50 et ovarie à gauche.
Le 23 janvier, dans la matinée, survient la première attaque de sommeil ; le réveil a eu lieu le 25 au soir, c’est-à-dire presque trois jours après. IlLa été marqué par le développement d’une attaque classique de grande hystérie. Une pesée faite le 23 même, précisément quelques instant avant que la malade ne s’endormit avait donné 37 k. 700; une autre pesée faite après le réveil a donné 36 k. 650 ; différence : 650 grammes, ce qui donne en moyenne une diminution de poids du corps de 220 grammes par jour. Pendant ces trois jours la température rectale moyenne a été de 37,4.
Antérieurement, durantla période des vomissements incoercibles les pesées avaient donné les résultats suivants : le 17 décembre 1888, 41 k. 200, le 30 décembre 38,100, le 17 janvier 1889, 36,550. On sait qu’à partir de cette dernière date les vomissements sont devenus moins intenses et plus rares, en même temps que la malade a commencé à manger avec appétit ; cela explique le chiflre 37,700 observé le 23 janvier jour où commença l'attaque de sommeil.
Les jours qui suivent l’attaque, la malade ne vomit presque plus etelle continue à bien manger ; le 31 janvier son poids avait atteint le chiffre
de 38 kilos.
Cest ce jour là même, le matin à 9 heures, c’est-à-dire il y a juste cinq jours que s’estdéclarée la seconde attaque, celle dont j'ai tenu à vous rendre témoins aujourd’hui. J'aurais pu naturellement, dès le début de la crise, craindre à chaque instant de voir la malade se réveiller, et de me trouver par là privé du plaisir de vous démontrer sur nature les détails d'un cas assez rare en somme et toujours intéressant, si je n'avais été rassuré par la circonstance que voici : MM. Gilles de la Tourette et Cathelinau ont démontré, vous ne l’ignorez pas, par l'étude de six cas de sommeil hystérique que, pendant la durée de l'attaque, le poids du corps diminue rapidement, en même temps
. que l’on constate par l'analyse des urines une constante diminution qualita- ® tive et quantitative de tous les éléments : volume, urée, phosphates, ete. Mais * ces observateurs ont établi en outre querégulièrement, deux ou trois Jours avant
le réveil, on voitle volume de l’urine, le poids de l’urée, le chiffre des phosphastes se relever progressivement et aller toujours en augmentant ; de telle sorte que l’on peut, en tenant compte de ces données, prévoir jusqu’à un certain point, quelques jours à l'avance, l’époque à laquelle le malade se réveillera. Or, chez notre dormeuse, une analyse faite le 3 ayant montré que ce relèvement prémonitoire du volume de l’urine et du taux de l’urée ne s'était pas encore prononçé, nous pouvons compter, que si on laisse aller les choses, le réveil se fera attendre quelques jours encore.
Donc, le 31 janvier vers 9 heures du matin, la malade se sent indisposée, inquitte, elle s'était levée de bonne heure ; elle se remet au lit et, à peine couchée, elle s’endort du sommeil pathologique, avec frémissement vibratoire des paupières, cette fois sans crise convulsive préalable. On note que toutes les vingt minutes environ la malade ouvre les yeux tout grands, s’assied sur son séant et fait, en fléchissant son tronc en avant, trois mouvements de salutation profonde, après quoi elle s'endort de nouveau. La température est à 37,8 au rectum.
Le lendemain 1° février. L'état est le même absolument : apparence d’un … sommeil profond, avec résolution complète des membres, trépidation des paupières, etc. Il y a trois grandes salutations environ tous les quarts d’heure. Température rectale, le matin 37,8, le soir 37,6.
Le 2 février. Trois fois dans la journée, elle ouvre les yeux, se dresse tout à coup sur son lit et fait mine d’en sortir; mais à peine l’a-t-on saisie pour la contenir, qu’elle retombe et s'endort.
Les grandes salutations continuent d’ailleurs comme les jours précédents au nombre de trois, environ, toutes les vingt minutes. Il y a un peu de raideur dans le membreinférieur gauche ;toutes les autres parties du corps sont molles dans la résolution absolue. Cependant il y a un peu de trismus ; mais on peut le vaincre assez facilement. De fait l'alimentation est facile. La malade a pu avaler aujourd’hui un peu de viande hachée, des haricots verts, du lait. Les jours précédents elle avait pris 2 litres de lait dans les vingt-quatre heures. M
3 février. Rien de changé dans la situation ; quatre fois elle se lève tout à coup et fait effort pour sortir du lit; vingt-sept grandes salutations, par groupes detrois, en neuf fois |
4 février. Mêmes salutations ; mêmes efforts de temps à autre pour sortir du lit.
Aujourd'hui 5 février les choses sont exactement, vous allez le reconnaitre, ce qu’elles étaient les jours passés. La température est à 37,5. Même appa: rence d’un profond sommeil , sans ronflement toutefois. Bien que tous les membres soient en résolution parfaite, les vibrations rapides qui se font aux paupières montrent bien que ce n’est pas d’un sommeil naturel qu'il s'agit ici. D'ailleurs voici venir un événement bien significatif : Vous le voyez, la malade ouvre les yeux; elle se dresse sur son séant et la voilà qui, sans,
reprendre ses sens, exécute devant nous à trois reprises un profond salut. Puis elle retombe sur son lit etrentre dans le sommeil. Il est vraisemblable que les salutations vont recommencer tout à l'heure, dans un quart d'heure environ et chose bien remarquable on peut prévoir qu'elles se reproduiront cette fois encore comme par le passé, au nombre de trois. Nous retrouvons donc là cette tendance au rhythme et à la cadence, qu’affectent souvent, ainsi que j'ai eu maintes fois l’occasion de le signaler, les accidents hystériques convulsifs. Vous reconnaîtrez d’ailleurs dans ces grands mouvements de salutations un des épisodes les plus vulgaires de la seconde phase de la grande attaque hystéroépileptique ; tandis que, d’un autre côté, Les tentatives que fait parfois lamalade pour sortir de son lit et s'enfuir, en prononçant des paroles dont on ne peut pas toujours saisir le sens, reproduisent le tableau des attitudes passionnelles ; et ces diverses circonstances si bien dessinées chez notre sujet, sont de nature à justifier l'opinion que je soutiens à propos du sommeil hystérique, à savoir : qu'il n'y faut pas voir autre chose qu'une grande attaque, ou mieux qu'une série de grandes attaques modifiées dans leur forme extérieure.
Les intéressantes recherches de MM. Gilles de la Tourette et Cathelineau, sont venues d’ailleurs donner à cette hypothèse un solide appui en montrant que, en ce qui concerne la perte de poids du corps, la diminution du volume de l’urine et l’abaissement du taux de l’urée, l'attaque de sommeil reproduit en tous points ce qui a lieu dans Les séries d'attaques hystéro-épileptiques (1).
Mais c'en est assez sur ce point. Je voudrais vous montrer maintenant que notre « dormeuse », comme toutes ses pareilles, restera insensible à tous les moyens vulgaires d'excitation, même les plus puissants, que nous voudrions . mettre en œuvre ef qui ne manqueraient certes pas de produire le réveil s’il s'agissait d'un sommeil naturel quelque profond qu'il fût. Aïnsi j'ouvre, non sans éprouver une certaine résistance, les paupières de la malade et je maintiens un instant ses yeux exposés au grand jour ; elles se referment aussitôt, convulsivement, et les vibrations palpébrales recommencent. Je la prends par Pun des poignets et je lasecoue tout entière, violemment, à deux outrois reprises: elle ne sourcille pas. La faradisation, vous Le voyez, reste également sans effet ; on fait résonner le tam-tam tout près de son oreille. Il se produit en conséquence une certaine accélération dans les mouvements de palpitation des paupières et c’est tout ; toujours pas de réveil.
Nous savons que notre malade est ovarienne gauche, c’est dire, en d’autres termes qu’elle souffre d’une ovarie ou ovaralgie du côté gauche, comme vous voudrez l'appeler; c'est, du reste, la seule partie hyperesthésiée que nous ayions constatée chez elle. Nous nous proposons de rechercher séance tenante quel