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C’est un homme intelligent, bien qu’il n’ait fréquenté l’école que jusqu'à l'âge de 15 ans, il s’est acquis une certaine instruction. Il a même des goûts littéraires assez élevés, el certaines tendances poétiques, surtout dans le genre élégiaque. Dans sa petite bibliothèque, figurent les œuvres de Chateons briand, de Molière, de Lamartine, et surtout d'Hégésippe Moreau, dont il aime à apprendre par cœur certaines tirades.
Il est timide, impressionnable, craintif ; d’une complexion délicate. Il a dû "quitter presque aussitôt, après l'avoir embrassée, la profession de serrurier en bâtiments, parce que le métier était trop dur pour lui et que, d’ailleurs, il - était sujet à éprouver de terribles vertiges lorsque travaillant, à une certaine hauteur, il devait passer sur une planche étroite. C’est à partir de ce momentlà qu'il a commencé à travailler dans une imprimerie.
C'est un original, vivant assez retiré. Il est célibataire et paraît n’avoir jamais eu l’envie de se marier.
Malgré tous ces indices qui accusent suffisamment ses tendances neuropathiques, il n’avait jamais été véritablement malade, lorsqu'il y a trois ans il - éprouva un profond chagrin qui « remua tout son être ». Son meilleur ami, celui chez lequel il avait placé toute son affection, toute sa confianceet qu'il considérait comme le plus honnête homme du monde,fut surpris en flagrant délit de vol et condamné à deux ans de prison. A la suite du choc moral qu'il ressentit dans cette circonstance, sa santé fut complètement bouleversée ; depuis lors, dit-il «je ne suis plus le même homme qu’autrefois ». De fait il est devenu morose et cherche la solitude. Souvent le soir, lorsqu'il rentre chez lui après son travail, ilsesentenvahi par une grande tristesse et éprouve un malaiseindéfinissable. « Je sens alors mon cœur qui se serre, dit-il, je me sens suffoqué, puis tout à coup je pleure abondamment, après quoi je me sens soulagé. » Ces espèces de crises le prennent fort souvent; il lui arrive journellement de pleurer, à Ia moindre émotion. « Quand }; ‘entends lire un passage pathétique,
je me mets à sangloter ».
—. À ces troubles divers, il faut ajouter un sentiment de PA faiblesse ; il est devenu apathique, sans entrain, sans courage et travaille lentement.
: Il y a quelques mois, un jour qu’il traversait une place, il fut pris du malaise dont il a été question tout à l'heure, puis de suffocation. Bientôt sa vue se troublaet il s’affaissasans connaissance. On dut le transporter chez lui, Lorsqu'il reprit ses sens, il pleura abondamment et la crise cessa. Ces attaques avec perte de connaissance n’ont pas reparu depuis cette époque. Mais il est toujours resté fort sujet à ces accès de tristesse et à ces « petites crises de nerfs » pendant lesquelles il suffoque et verse des torrents de larmes.
Telle était la situation, lorsque survint l’asphyxie du 15 novembre. Nous en sommes restés, vous ne l'avez pas oublié, dans l'exposé des suites de cet acci- : dent, au moment où le malade, après une période amnésique que nous avons
considérée comme relevant de l’intoxication par l’oxyde de carbone, revi ent définitivement à lui.
Il s'aperçoit alors qu'il portait sur chacune des jambes, à la partie externe des mollets, une brûlure profonde, produite par l’action de sinapismes quilui avaient été appliqués pendant la période comateuse. Ces brülures avaient été recouvertes d’un pansement fixé à l’aide d’un certain nombre de tours de bande. Or il raconte, remarquez bien cela, qu'à la vue de ces plaies larges et profondes, qui guérissaient difficilement et des pansements qui les recouvraient, il lui vint dans l'esprit que peut-être il en avait pour toute sa vie, et qu'il était fortement menacé de ne plus pouvoir marcher. « J'avais la tête très faible, dit-il, en ce moment et nuit et jour j'étais obsédé par cette idée que je ne pourrais plus marcher. C'était devenu une idée:fixe. »
Cependant il commença à se lever le deuxième jour après l’accident, et il put se promener un peu dans les salles de l'hôpital. Mais il se sentait très faible des jambes et il y éprouvait une certaine raideur. Néanmoins, cinq jours après, il put quitter l'hopital et, les jours qui suivirent, bien que ses « mauvaises idées » Lui revinssent de temps en temps, il se sentait un peu rassuré sur les suites de son asphyxie, en voyant qu'il était capable de faire, sans trop de peine, d’assez longues courses.
Mais voilà qu'un certain jour, le 10 décembre 1888 — l’asphyxie avait eu lieu vingt-cinq jours auparavant — il se rencontre dans la rue, sur un trottoir, face à face, avec un homme qui marchait en sens inverse. Il s'arrêta tout à coup etse détourna pour lui livrer passage ; mais quand il voulut reprendre sa route, il S’'aperçut, non sans en éprouver une grande émotion, qu'il lui était devenu impossible de marcher «comme tout le monde ». Il piétinait sur place absolument comme il le fait aujourd’hui. Cela ne dura cette fois que quelques secondes ; mais les jours suivants le même phénomène se reproduisit de temps à autre, d'abord seulement à l’occasion de la rencontre d'un obstacle, puis spontanément, sans cause apparente. Cette difficulté à marcher, ces tressautements sur place, ces trépidations se répétèrent de plus en plus fréquemment et, en fin de compte, Ro...eldevintabsolument incapable, à un moment donné, de sortir dans la rue sans le secours d'un aide. Bientôt, l’abasie trépidante, telle que nous l’avons décrite en commençant était définitivement constituée ; elle s'était établie en quelque sorte en permanence et c’est alors que le malade s’est présenté à la Salpétrière pour implorer notre secours.
Je n'ai pas voulu omettre, Messieurs, dans ce récit, un seul des incidents, quelque insiguilfiants qu’ils aient pu vous paraître, qui se sont produits chez notre Fons à partir du jour où a eu lieu l’asphyxie. Par là j ’ai voulu vous mettre à même d'apprécier par vous-même le rôle éminent qu'a dû jouer chez lui l'élément « psychique », dans le développement des symptômes abasiques.
N'oubliez pas les précédents : à l’origine des choses, tares héréditaires névro-
pathiques fort accentuées ; les dispositions nerveuses du sujet se révèlent en conséquence dès l'enfance, par des phénomènes d’ordre pathologique à savoir les terreurs nocturnes, les cauchemars persistant durant plusieurs années et par ces tristesses sans motifs, ces attendrissements faciles, ces tendances poétiques même qui, saus dépasser les limites de l’état physiologique, marquent cependant un acheminement vers les frontières de la maladie. Ces frontières sont décidément franchies à la suite du « chagrin de cœur » qu'il a ressenti si vivement il y a trois ans et qui l'a si profondément ébranlé à la fois physiquement et moralement. Alors l’état morbide s’est décidément constitué et la forme névropathique qu’il a revêtue n’est point difficile à caractériser : crises de suffocation suivies de larmes, revenant presque tous les jours et éclatant au milieu d'accès de tristesse profonde qui le portent à rechercher la solitude, et pendant lesquels, fréquemment, il éclate en sanglots. Une fois se produit une véritable attaque de nerfs précédée d'aura et accompagnée de perte de connaissance.
Il n'est pas nécessaire d'insister ; évidemment, bien qu’il n’y ait point là de stigmates, pas d’anesthésies sensorielles ou sensitives, pas de plaques hypéresthésiques, c’est la névrose hystérique qui est en jeu.
C'est au milieu de ces circonstances, en quelque sorte préparatoires, que l'intoxication oxy-carbonée, en produisant dans cet organisme déjà si fortement ébranlé une perturbation plus profonde encore des centres nerveux, est venue fournir en quelque sorte le dernier appoint ; c’est alors, dans la convalescence de la maladie toxique, que sont apparus les symptômes abasiques qu'il faut considérer maintenant comme relevant non pas de l’intoxication mais bien de la diathèse hystérique dont ils sont, cela est vrai, une manifesation rare, peu connue encore, mais parfaitement caractérisée, cependant, nosographiquement.
On peut aller plus loin, pensons-nous, et chercher à pénétrer, jusqu'à un Certain point du moins, le mécanisme suivant lequel ce singulier syndrome s'est produit, et pourquoi c’est celui-là qui est apparu de préférence à toute autre détermination hystérique.
N'oubliez pas que notre malade était déjà, avant l'asphyxie, sous le coup de la diathèse hystérique et remettez-vous en mémoire les caractères que présentait son état mental au moment où sortant du coma d'abord, puis ‘après cela de l’amnésie toxiques, il a repris, à peu près mais bien imparfaitement encore sans doute, la possession de lui-même. N'’était-il pas psychiquement dans des conditions particulièrement favorables soit aux «suggestions » venant ‘du dehors, soit aux « autosuggestions », au même titre que les prédisposés à la suite d’un ébranlement traumatique, collision de chemin de fer, ou tout autre. «J'avais la tête très faible », dit-il en rappelant les souvenirs de cette époque; j'ai cru en me sentant si déprimé et en voyant les grandes plaies qui Couvraient mes jambes et ne guérissaient point que, désormais, je ne pouvais
plus marcher ; C'élait chez moi comme une idée fixe, jy pensais nuit et jour.» D'ailleurs la douleur produite par les plaies, la gêne et le sentiment de constriction, occasionnés par les appareils de pansements, semblaient à chaque instant, avec la faiblesse réelle des membres inférieurs, venir corroborer cette idée qui, au moment où le hasard lui à fait dans la rue rencontrer un obstacle, a pris chezle malade le caractère d’une image « forte » et s’est objectivée sous la forme de l’abasie. C’est là en somme, vous le reconnaissez, le mécanisme que nous avons bien des fois invoqué pour expliquer le développement de ces <paralysies psychiques »,« dependent on Idea» comme les appelle Reynolds, qui, chez les sujets doués des aptitudes morbides que confère la diathèse hystérique, se produisent en conséquence d’un ébranlement traumatique, d’une émotion vive ou encore d’une préoccupation obsédante.
Mais, me direz-vous, pourquoi, dans un cas, est-ce l’abasie qui se manifeste,
tandis que dans un autre ce sera la paraplégie avec le concours des troubles plus ou moins accentués de la sensibilité qui en général l'accompagne? A cela, je suis obligé de l’avouer, je me vois fort embarrassé de répondre catégoriquement. Peut-être, veuillez le remarquer, n’y a-t-il pas si loïn de la paraplégie hystérique totale, qui embrasse, et annihile pour un temps tous les
modes d'activité motrice et sensitive des membres inférieurs, à l'abasie qui
par une sorte d'analyse ou de dissection, comme vous voudrez dire, n’attaque
et ne compromet que ceux des mouvements de ces membres, qui sont spécia-M
lisés pour un genre particulier de fonctionnement : la marche. Je relèverai
d'ailleurs, et c’est par là que je terminerai, que, chez les sujets capables
d'entrer dans le grand hypnotisme, on peut, ainsi que l’a rappelé M. Blocq
dans son intéressant travail, produire expérimentalement, pour ainsi dire à M
volonté, suivant la nature de l’injonction, tantôt l’abasie et tantôt, au contraire, la paraplégie complète. D’après les résultats obtenus dans ces expériences, il y a lieu de penser, dit M. Blocq —- et, à cet égard, je suis complètement de son avis — qu’en pareil cas l’injonction « tu ne peux plus marcher»
suggère, chez le sujet, l’idée d’une impuissance motrice complète, portant sur,
l’ensemble des mouvements des membres inférieurs, et de fait se manifestant par une paraplégie plus ou moins absolue ; tandis que la sentence « tu ne sais
plus marcher » suggérera seulement l’idée d’une impuissance relative, limitée M
aux mouvements de la marche et dont l’incoordination abasique sera en
quelque sorte la traduction clinique. C'est ainsi que dans ce domaine où l'élé-
ment psychique d’idéation joue évidemment un rôle considérable, à des variaz tions à peine accentuées qui nous paraissent représenter des nuances fort délicates, répondront peut-être, dans laréalisation objective, des phénomènes en apparence séparés par des différences radicales, -
J’enviens maintenant à ce qui concerne le pronostic : à en juger par ce que ‘ nous savons de l’histoire naturelle de l’incoordination motrice abasique, notre
= one
homme doit guérir et peut-être guérira-t-il promptement: je craignais même, je vous l'avoue, ces jours-ci, que cette heureuse solution ne se manifestät trop rapidement, avant la leçon, de telle sorte que j'aurais été ainsi privé du plaisir de vous rendre témoins, de visu, d'un syndrome fort originalet qui du reste paraît être assez rare. C'est qu'en effet, il s'agit ici d'une lésion purement dynamique, Car rien ne permet de supposer que, par exception, l’abasie relève chez lui d’une lésion organique. Il bénéficiera donc du caractère purement hystérique de l'affection, et, laissant de côté les réserves qu'il convient toujours de faire, en pareille matière, surtout quand il s’agit de l'homme — je le répète une fois de plus devant lui, dans l'espoir qu'il appréciera l’importance de ce verdict favorable : il guérira.
Il guérira, vous l’entendez bien,de l'accident local, du syndrome; je ne parle pas ici pour le moment de la maladie tout entière. . Qu'allons-nous faire pour l’y aider ? Les toniques et l’hydrothérapie contribueront à relever lesforces prostrées.Simultanément. contre l'accident déterminé par « auto-suggestion » nous emploierons « la suggestion » de sens con- “traire, soit à la faveur de l’hypnotisation si celle-ci est praticable, soit, s'il en -est autrement, tout simplement à l’état de veille, et, dans ce dernier cas, après que le malade aura été pleinement rassuré sur l’issue des événements, il s'agira surtout, vous l'avez compris, de le rééduquer, de lui apprendre à - nouveau ce qu'il a désappris. Et, pour en venir là, nous ferons tous nos efforts pour réveiller chez lui, par tous les moyens possibles, la représentation -mentale,à la fois visuelle et motrice, des mouvements de la marche normale.
«np. dela Soc. de Typ, - Moizer’ ., 8, r. Campagne. Première. l’aris,
Policlinique du Mardi 12 Mars 1889