‹ Leçons du Mardi à la SalpêtrièreChapitre 16 sur 97 · SEPTIEME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIEME LEÇON

1*^ Relation de Tautopsie du sujet atteint de chorée présenté

dans la dernière leçon.

2^ Cas de chorée vulgaire chez une jeune fille âgée de 12 ans.

Hérédité nerveuse et antécédents personnels névropathiques

très chargés.

3^ Cas d'hystéro- neurasthénie survenue à la suite d'une

collision de trains chez un employé de chemin de fer âgé de

56 ans.

4** Deux cas de paralysie infantile spinale présentant qud-

ques anomalies.

M. Charcot : Conformément aux sombres prévisions dont je vous faisais part mardi dernier, notre pauvre malade atteint de chorée aiguë a succombé dans la nuit du 27 au 28 novembre, c'est-à-dire dans la nuit môme du jour où il avait été présenté à la leçon. — Voici comment les choses se sont passées.

La nuit du 26 au 27 avait été relativement calme ; mais la stupeur, ainsi que je vous l'ai fait remarquer au moment de la leçon, était portée à un haut degré ; la langue était sèche : les mouvements choréiques, atténués d'une façon remarquable, n'étaient plus représentés que par des espèces de soubresauts des tendons. N'oubliez pas cette teinte bleuâtre des téguments et cet amaigrissement énorme sur lequel j'appelai votre attention.

Dans la journée du 27, Tétat persiste tel quel, sans modification très marquée. Le soir, même prostration, même stupeur; langue toujours sèche, déglutition difficile. Le pouls qui, ce matin, était à 120-130, ne donnr plus maintenant que 80, mais la hnipérature qui était à 38, s'est élevée à 38,8. La mort a eu lieu à 5 heures du matin.

Je cruis intéressant de vous faire connaître les résultats de l'autopsie qui a 61É pratiquée yinut-huit heures après la mort. Je me bornerai à extraire du (irotocole, les détails qui nous intéressent particulièrement.

Cadavre très amiùgri. Pas d'es cliares au sacrum. Rigidité cadavérique très prononcée ; elle l'était déjà sept heures après la mort.

Crâne : pas de pachyméningite ; l'arachnoïde et la pie-mère ne sont ni épaissies ni opalescentes ; la seule altération h signaler ici est l'adhérence en plusieurs points de la pie-mère à l'écorce cérébrale des hémisphères, si bien que sur certains endroits on ne peut détacher cette membrane sans entraîner us peu de la couche la plus superficielle de la substance corticale. C'est là la

seule iiltérution qu'il ait été permis de ci>iistutcr, lï part un certain degré de congestion de l'écorce des hémisphères. Uien « noter du cAté dos ventricules, non plus que sur les coupes nombreuses prati(iuéfis dans les parties centralus du cerveau. Bien ilu côté du cervelet ni du bullii- : lu moelle épiniére, à Tosil nu ne présente aucune trace d'altération. Mvselps des membreu: lia sont durs et présentent une teinte noir&tre.

Cœur .'Aucune trace de péricardite. Le cœur est un peu augmenté de volume, principalement le ventricule gauche. Celui-ci pèse 270 grammes.

Ses cavités contiennent, surtout à droite des caillots noirâtres, évidemment fonnés pendant l'agonie.

La valvule mitrale saine sur sa face ventriculuire, présente tout le long de son bord libre,sur la face auriculaire, une couronne non interrompue de petites végétations verruqueuses, très nombreuses, déjà anciennes très certainement, dures, tapissantle bord libre de la valvule sur une hauteurde i à3 millimètres.Pas de dépôts fibrineux sur ces végétations ; aucune d'elles n'est ulcérée, déchirée, et Ton est conduit à la suite d'un examen attentif à affirmer qu'aucune parcelle ne s'en est détachée pour former une embolie.

La valvule mitrale reste souple d'ailleurs, dans toutes ses parties et le rétrécissement pendant la vie était certainement fort peu prononcé. Aucune altération à signaler sur les autres valvules et orifices.

Poumons et plèvres sains.

Foie de forme, de couleur et de volume normaux. Il pèse 1.400 grammes.

Rate normale 110 grammes ;

Reins : pas d'altération.

Ainsi, en résumé, à part les quelques adhérences de la pie-mère à l'écorco cérébrale signalées sur certains points des hémisphères cérébraux, sans localisation déterminée, les résultats de l'autopsie sont purement négatifs et viennent à l'appui de l'opinion émise par nous mardi dernier à propos de la nature des accidents devant entra}ner,suivantnous,l'issue fatale. Bien évidemment, ces accidents-là ne relevaient pas d'une lésion organique appréciable par nos moyens d'investigation, et, à cet égard, le rapprochement que nous avons proposé d'établir entre l'état de mal épileptique et l'état de mal choréique se trouve justifié.

l*"^ Malade

Je vous présente actuellement une jeune fille iigée de 42 ans, atteinte de chorée vulgaire ; le début s'est fait le 14 novembre ; vous voyez que les mouvements clioréiqucs, qui d'ailleurs ne sont pas fort intenscs^sont accusés particuliôrcmcnt du c/^té gauche^ ils sont cependant très appréciables aussi à droîtp.

Je vous ferai remar(juer en passant que les gesticulations s'atténuent un peu à l'occasion des mouvement intentionnels ;ainsi,lorsqu'il s'agit de porter & la bouche un verre ou une cuillère. Ce phénomène n'est donc pas Tapanago, comme quelques-uns paraissent Tavoir supposé, des chorées chroniques.

Rien au cœur. On assure que cette jeune fille n'a jamais souffert de rhumatisme articulaire aigu.

Voilà donc un cas fort banal incontestablement, en ce qui concerne fexpressiori symptomatique et je ne vous l'eusse point présenté s'il ne devait pas nous fournir cependant un certain enseignement à propos de notre pauvre choréîque de 19 ans. Je faisais ressortir l'autre jour qu'à mon avis l'hérédité nerveuse jouait dans l'étiologie de la chorée un nMe beaucoup plus important qu'on ne l'avait jusqu'ici supposé. Sans doute le rhumatisme articulaire aigu figure souvent dans l'arbre généalogique des choréiques comme il figure dans leurs antécédents héréditaires ; mais les maladies nerveuses n'y font pas défaut non plus, et bien des fois même elles y régnent d'une façon prédominante ; tel est en particulier le cas de la jeune malade que nous avons sous

les yeux.

Voici d'abord ce qui est relatif chez elle aux antécédents personnels.

Depuis l'âge de 6 ans, cette enfant s'est montrée sujette à des crises de colère, à des sortes d'accès de rage et de méchanceté tels que ses parents ont dû demander,lorsqu*elle avait atteint 8 ans, son admission à Sainte-Anne. Après sa sortie de cet asile, elle s'est montrée moins difficile à vivre, mais parfois encore fort emportée.

Elle est extrêmement peureuse; elle regarde à plusieurs reprises sous son lit, tous les soirs avant de se coucher. Elle a des idées fixes, des manies qui font qu'elle reste des heures entières às'habiller,à se peigner. Pas de troubles de la sensibilité générale ou spéciale ; pas de rétrécissement du champ visuel. Rêves fréquents la nuit, surtout depuis le dél)ut delachorée, lesquels portent presque toujours sur une petite sœur morte récemment de la rougeole. C'est

rémotion éprouvée à Toccasion de celte mort qui parait avoir du reste provoqué chez notre jeune malade le développement de i'aflection.

Ajoutons en passant les traits suivants qui la marquent du sceau de la « dégénération physique ». Face asymétrique ; front plus bas à droite qu'à gauche; nez dévié vers la droite; tout le cùté droit de la face et du crâne est plus petit que les parties correspondantes du côté gauche.

La bosse pariétale droite est plus proéminente que la gauche et située plus en arrière.

Actuellement, je vais mettre sous vos yeux le pedigree de notre jeune malade et vous allez reconnaître jusqu'à quel point il est chargé de tares nerveuses.

COTÉ PATERNEL COTÉ MATERNEL

Mkrb, 38 ans.

Plusieurs altcintcsde manie puerpérale à la suite de sc^ dcrnièi*cs grossesses.

Un fr^re du père est mort PènE, 45 ans.

fl/ié«é à rage de 30 ans. Ripn je nerveux, pas de

Une cousine germaine du rhumatisme.

père est « un peu folie » et a

des attaques de nerfs.

' 8 enfants dont 3 morts en bas Age.

Une des sœurs de la malade, âgée de iO ans, a eu plusieurs attaques de rhumatisme articulaire.

Notre malade, âgée de i2 ans, cboréique ; — a des idées fixes, des terreurs morbidQs, des accès de colère et de rage, etc.

Voilà un exposé qui certes n*a pas besoin de commentaires.

Je saisis avec empressement l'occasion qui s'offre d*étudier avec vous un cas relatif à la prétendue névrose spéciale qui serait produite par les collisions de chemin de fer et que Ton désigne quelquefois sous le nom de RaUway- Spine ou Railway-Brain. Plusieurs fois déjà je vous ai exposé l'opinion que je professe, relativement à la nature de ces cas. 11 n'est point, vous ai-je dit et répété, une seule des aflections nerveuses dontrensemble forme ce que j'appelle ia famille neuropathologique qui ne puisse apparaître comme conséquence du

schock nerveux ressenti dans un accident de chemin de fer. A savoir: paralysie agitante, épilepsie, vésanie, sclérose en plaques, etc., etc.

Mais, dans la règle, c'est la neurasthénie et Thystérie, soit isolées soit combinées Tune avec l'autre en proportions diverses, qui s'offrent en pareille occurrence compliqués ou non de lésions organiques. On pourrait dire, si je ne me trompe, que dans ces conditions un peu spéciales des collisions de trains, s'il y a production d'une affection nerveuse purement dynamique, c'està-dire ne relevant pas d'une lésion matérielle appréciable, cette aflection-là consistera dans la majorité des cas, — normalement si l'on peut ainsi parler, — dans la combinaison de deux névroses parfaitement autonomes, d'ailleurs indépendantes l'une de l'autre nosographiquement, mais qui semblent avoir l'une pour l'autre une grande affinité et coexistent en conséquence très vulgairement chez un même sujet. J'ai nommé la neurasthénie d'une part et l'hystérie de l'autre.

Le sujet que vous avez sous les yeux offre ainsi que vous le verrez un exemple de ce genre. 11 ne représente pas, sans doute, dansTespèce, un fait de première gravité ; les accidents nerveux dont souffre notre homme se montrent cependant chez lui sous une forme assez accentuée, assez typique,pour devenir l'objet d'une analyse clinique.

M. Y... lois est âgé de cinquante-six ans. Il est employé au chemin de fer du Nord. Il y exerce depuis longtemps la fonction de chef de train. C'est, vous le voyez,un homme d'apparence robuste, trapu, — râblé comme on dit quelquefois, — aux traits énergiques.

Autrefois il était vaillant, actif, plein d'entrain, pas du tout émotif. Tout cela a changé depuis le mois d'août, c'est-à-dire depuis cinq mois, époque où a eu lieu l'accident que je vous dirai tout à l'heure. Avant d'en venir là, il sera bon d'insister un peu plus sur les antécédents de notre malade.

L'étude des antécédents de famille ne fournit aucun renseignement intéressant. Père mort d'un cancer du larynx à Tàge de 56 ans ; la mère n'a jamais souffert de maladies nerveuses : réponses également négatives en ce qui concerne les autres parents. Ainsi,ni la diathèse nerveuse, ni la diathèse arthritique, autant qu'il le sache du moins, ne se trouvent représentées dans la famille. Il n'en est pas tout à fait de même en ce qui le concerne personnellement. S'il est vrai qu'antérieurement à l'accident il n'a jamais souffert d'une afiection nerveuse quelconque, il faut relever que, par contre, il a éprouvé deux accès de goutte parfaitement caractérisée et siégeant au lieu d'élection ; le premier accès il y a un an, en décembre 1887 ayant duré quinze jours, l'autre à peu près de même durée, vers le milieu de juillet 1888.

Au malade : Vous n'avez jamais eu lagravelle, des coliques néphrétiques?

Le malade : Non, monsieur.

M. Charcot : Je remarque en passant qu'il ne présente pas de concrétions tofacées sur les oreilles.

Au malade : Vous avez eu la goutte deux fois? Où siégeaient la douleur et le gonflement.

Le malade : Oui^ monsieur, chaque fois elle a duré de dix à quinze jours, Le gonflement était sur les deux orteils. — (Il désigne les articulations metatarso phalangiennes des gros orteils.)

M. Charcot : A quelle époque la douleur était-elle surtout vive ; la nuit ou le jour?

iée malade : Oh ! monsieur, c'était la nuit ; je ne pouvais jamais dormir : cela s'apaisait le matin, dans le jour. J'ai eu aussi plus tard une éruption sur la jambe gauche qu'on a appelée un eczéma variqueux.

M. Charcot : Allons^ bien certainement c'est de la goutte qu'il s'est agi dans ces deux accès, il n'y a pas à s'y tromper.

Au malade : Avant cet accès de goutte, vous n'avez jamais été malade?

Le malade : Non, monsieur, jamais je n'avais connu la maladie.

M. Charcot: Vous avez servi?

Le malade: Oui, j'ai été aux chasseurs d'Afrique. J'ai fait la guerre d'Italie ; j'étais à Magenta, à Palestre, à Solférino. J'ai pris part aussi à plusieurs combats en Afrique, mais c'était presque insigniflant.

M. Charcot : II est attaché à la compagnie du chemin de fer du Nord, depuis 1871, comme chef de train. Il n'avait, — j'y insiste, — depuis cette époque jamais été arrêté dans son travail, lorsque le 17 août dernier, alors qu'il conduisait un train de marchandises, le fourgon dans lequel il se trouvait, fut, à l'occasion d'une manœuvre de gare, renversé par une locomotive qui le croisait perpendiculairement et littéralement broyé, parait-il, en mille pièces.

Il ne saurait trop dire ce qui s^est passé en ce moment-là ; ce qu'il en raconte il le tient des assistants. Il lui semble cependant, mais il n'en est pas bien sôr, qu'au moment de l'accident il aurait entendu un cri de détresse partant de l'autre train I « Oh ! ça y est. » Toujours est-il qu'il fut relevé, sans connaissance, au milieu des débris du fourgon écrasé. La collision avait eu lieu à Villeneuve-Saint-Georges ; il fallut environ une demi-heure pour le transporter à la gare de Paris d'abord, puis à l'hôpital de Lariboisière, et,

pendant tout ce temps, il est resté inconscient. Il n'est peut-être pas hors de propos de relever ici cette amnésie relative

aux circonstances de l'accident. Elle est à peu près la règle dans les grands

shocks nerveux et même dans certains cas de ce genre on peut observer ce

phénomène remarquable de l'amnésie rétrograde que M. le professeur Azam

de Bordeaux a bien étudié (1) dans ces derniers temps. Dans ces cas, le malade a perdu non seulement le souvenir de ce qui s'est

passé depuis le moment de l'accident, jusqu'à son retour à la connaissance,

i Troubles intellectaels provoqués par les traumatismes cérébraux. Arch. gé i. de Médecine m, février, p. 129.

mais encore le souvenir de ce qui s*est passé pendant une période de temps, plus ou moins longue, antérieurement à Taccident.

Et à ce sujet, permettez-moi d'entrer dans une courte digression pour vous dire quelques mots d'un de ces faits d'amnésie rétrograde dont j'ai été directement le témoin. Le 23 mai 1885 vers 9 heures, le matin — alors que je me rendais comme de coutume en voiture à la Salpétrière, — sur le boulevard Saint- Germain, non loin de l'église Saint-Bernard, une femme qui traversait le boulevard et était parvenue sur la partie de la chaussée qui est pavée de bois, n'entendit ni le bruit de la voiture ni les cris de mon cocher et fut renversée par mes chevaux. La voiture continua à rouler, quoi qu'on fit pour l'arrêter, pendant quelques instants encore et heureusement la pauvre créature, pendant tout ce temps fut épargnée par les chevaux qui passèrent de chaque côté d*elle sans la piétiner sérieusement, puis par les quatre roues de la voiture qui ne la touchèrent point. Elle fut immédiatement transportée chez une crémière du voisinage où je la suivis.

Elle était sans connaissance, pâle, dans la résolution^ et portait au-dessus du sourcil gauche une plaie verticale, de 1 centimètre de longueur & peine, peu profonde, avec léger thrombus, et qui saignait médiocrement. Elle reprit connaissance peut-être trois minutes après l'accident. Aloi's je la fis se tenir debout et je constatai que, à part la petite plaie ci-dessus décrite, elle ne présentait heureusement aucune lésion traumatique de quelque importance. Une fois debout, elle commença à répondre à mes questions et d'un air fort étonné faisant signe qu'elle ne comprenait rien à la situation, elle nous fit connaître qu'elle ne se rappelait nullement avoir été renversée par une voiture, ni même avoir traversé le boulevard, ignorant pourquoi elle était sortie. On lui demanda son nom ; elle ne put le trouver qu'au bout de quelques instants et quand on lui demanda où elle demeurait, il lui fut impossible de le dire. Sur ces entrefaites, se présenta un monsieur qui nous dit qu'ollo était sa bonne, qu'elle demeurait dans le voisinage. Elle reconnut parfaitement son maître mais il ne lui fut pas possible de dire l'adresse de la maison où ildemeure. Cette femme parlait d'ailleurs très facilement, avec une certaine volubilité même, sans le moindre embarras dans l'articulation des mots.

C'est vous dire, messieurs, que vous ne devrez jamais donner créance sans réserve aux récits que vous font volontiers les malades lorsque vous les interrogez sur les circonstances de l'accident dont ils ont été victimes. Ces circonstances, dans la règle, ils ne les connaissent que pour les avoir entendu narrer par les assistants, et j'ajouterai même que souvent, il se crée à ce propos dans leur esprit une sorte de légende, à laquelle ils accordent volontiers la confiance la plus absolue et qu'ils s'habituent à raconter naïvement, sincèrement, comme si (îlic représentait la réalité même. Tel a (Hê le cas d'un pauvitî diable dont j'ai raconté l'histoire dans le troisième volume de moî Leçons sur les maladies du système nerveux. (Appendice, p. Mi et suiv.) Il avait été renversé

par une voiture et, contrairement à la réalité, il était poursuivi jusque dans ses rêves par la persuasion que les roues lui avaient passé sur le corps. Plusieurs fois, dans son sommeil troublé on Ta entendu s'écrier : € Arrêtez ! ne fouettez pas le cheval, il va m'écrascr! ahî la voiture me passe sur le corps. » Et cette même doctrine, pendant la veille il la soutenait encore avec l'ardeur que communique une conviction profonde et il se fâchait « tout rouge > quand on faisait mine d'en contester la valeur.

Mais il est temps d*en revenir à notre chef de train. — Une fois à Lariboisière il reprit connaissance et on reconnut là qu'il ne présentait aucune blessure sérieuse; il portait des contusions sur diverses parties du corps, le côté droit du thorax, les genoux, la tête; \oHh tout. Il put quitter Thùpital au bout de quatre jours et se rendit chez lui où il garda le lit pendant une vingtaine de jours à cause d'une angioleucite qui s'était développée sur toute l'étendue de l'un des membres inférieurs. 11 affirme que pendant ces vingt- cinq jours qui ont suivi l'accident, il ne ressentit, — à part les douleurs liées aux contusions, — aucun malaise nerveux, et lorsque guéri de son angioleucite, il quitta son lit, il croyait bien en être quitteje ne dirai pas pour la peur, puisqu'il n'avait pas eu peur, du moins consciemment, mais pour toutes les petites misères qu'il avait travei^sées sans encombre. De fait, il se sentait fort dispos et se préparait en conséquence à reprendre très sérieusement son travail.

C'est alors qu'il s'aperçoit pour la première fois que tout son être a subi une modification profonde. Il lui semble qu'il a perdu une partie de ses forces physiques, mais cela Tinquiète peu d'abord ; il est convaincu qu'il les reprendra par l'action : ce qui l'inquiète, ce qui le trouble profondément c'est que dans la gare où il s'est rendu plusieurs fois, à titre d'essai, les coups de sifflet le font tressauter et l'agacent d'une façon épouvantable. Quand passe un train en marche, il ne peut voir tourner les roues des wagons sans être pris d'un vertige qui l'affole. Il lui semble qu'il est attiré vers le train qui devra l'écraser. Et il ne s'agit pas là d'une émotion relative seulement aux choses du chemin de fer, car ces mêmes vertiges, ces mêmes tressautements, ces mômes malaises indescriptibles, ces mêmes terreurs il les éprouve dans la rue lorsqu'il voit passer une voiture, lorsqu'un cocher fait claquer son fouet. A plusieurs reprises, il retourne à la gare pour s'aguerrir, comme il dit, mais toutes ses tentatives sont inutiles ; elles restent sans effet et il acquiert ainsi la triste conviction qu'il lui sera impossible pendant longtemps de reprendre son service.

Il s'aperçoit bien vite que son caractère est changé ; il est sans cesse envahi par des idées tristes ; il est devenu émotif, au plus haut degré. Lui, l'ancien soldat qui plusieurs fois a pris part à des combats et qui plus tard s*est trouvé comme chef de train mêlé à des accidents de chemin de fer, dont quelques-uns fort {graves, il pleure aux plus futiles motifs. 11 n'ose jjIus traverser seul \es ruçs, il s'y sent étourdi, il craint d'être écrasé par 1rs voi-

tures, troublé qu'il est par les moindres incidents, les moindres bruits. Il a, dit-il, la tête vide ; il n'a plus de mémoire ou pour le moins il a la mémoire très lente. S'il veut penser à quelque chose, combiner quelques idées, disposer quelque projet dans son esprit, il se sent bientôt la tête fatiguée. Si pour se distraire il prend un journal, à peine en a-t-il lu quelques lignes qu'il est obligé de le quitter. C'est qu'alors il éprouve dans les régions frontales et occipitales, à la nuque, un sentiment de constriction, de pesanteur souvent très pénible. Cette sensation ne le quitte jamais complètement mais elle s'aggrave très manifestement toues les fois qu'il se produit un acte intellectuel un peu prolongé, quel qu'il soit. A ces derniers traits vous reconnaissez les caractères de cette Céphalée neurasthénique dont je vous ai.entretenu bien des fois déjà et qui se développe si fréquemment, vous le savez, d'une façon progressive, en conséquence du surmenage intellectuel, de l'anxiété produite par les affaires, d'un chagrin enfin.

Ici ce ne sont pas des efforts d'intelligence ou des chagrins qui ont été en jeu ; le mal s'est produit en conséquence d'un shock nerveux, d'un ébranlement soudain et il est intéressant de voir le même résultat déterminé par le fait de causes aussi différentes en apparence.

Ainsi, de parles symptômes céphaliques, voilà notre sujet nettement constitué comme neurasthénique : Céphalée spéciale, amnésie, vertiges, aboulie, tristesse, émotivité, etc., etc., rien d'essentiel n'y manque. Nous avons cependant encore à ajouter les traits suivants : Les nuits sont mauvaises^elles ^ont habituellement tourmentées par des rêves pénibles, quelquefois terrifiants. Ces rêves ne sont pas relatifs aux détails de l'accident dont du reste il n'a pas été témoin, témoin conscient du moins ; ils ne portent même pas, chose assez curieuse du reste, sur des accidents de chemin de fer, dont il a dû cependant entendre parler bien souvent ; non, il rêve de batailles, il se revoit à Palestro, à Magenta, en Afrique. Une des nuits précédentes, il a rêvé que des voleurs s'étaient introduits dans sa maison.

Vous n'ignorez pas que les troubles nerveux qui constituent la neurasthénie cérébro-spinale ont souvent un retentissement sur les viscères et en particulier sur Testomac ; alors se produit une forme de dyspepsie à laquelle convient le nom de neurasthénique. Les choses sont ainsi en réalité chez notre malade. Bien qu'il ait conservé l'appétit, le malin sa bouche est souvent mauvaise, amèrc, pâteuse ; à peine aux repas les aliments sont-ils introduits dans Testomai" que celui-ci se goufie, se ballonne, et peu après se produisent des gaz dont Texpulsion est pénible. « Le sang,» pendant et peu après le repas,monte à la figure. On ressent de la fatigue, du malaise un besoin impérieux de dormir. Cela, chez notre malade contraste singulièrement avec ce qui existait autrefois : quoique goutteux, il n'avait < jamais senti son estomac » et il est bien établi que la dyspepsie en question ne date que du jour où les symptômes de neurasthénie céphalique ont commencé à s'accentuer.

Parmi lee antres symptAmes neurasthéniques qui me paraissent devoir 6tre signalés encore à propos du cas, je relèverai d'abord un affaiblissement

génital très prononcé et développé un quelque sorte tout .1 coup : puis, tti dernier lieu une diminution très marquée de la force de prossiuu dynamométriqoe. Ainsi tandis qu'un bomme vigoureux de son espèce, et tel qu'il l'était,

autrefois devrait donner par exemple 80" de la main droite, il ne donne lui que 28°, 30° au plus. Il reste, vous le voyez, bien au-dessous de la normale. Réflexes rotuliens conservés, plutôt un peu faibles.

Nous n'avons considéré encore, jusqu'ici, messieurs, qu'un des côtéft du tableau.

Ainsi que je Tai déclaré en commençant, Thystérie se trouve chez notre sujet combinée àla neurasthénie. C'est là une assertion qu'il s*agit maintenant de justifier. Eh bien I je relèverai en premier lieu que chez V...lois, il exitte à Tétat permanentun rétrécissement concentrique du champ visuel,peu prononcé dans les circonstances ordinaires (fig. 30), plus marqué au contraire à la suite de ce qu'il appelle ses attaques (fig. 31), ses étourdissèments, sa syncope. D'ailleurs pas d'autres troubles de la sensibilité^ pas d*autres stigmates, pas d'anesthésie, pas de lésion du goût, de rodorat,etc.,etc. Mais un rétrécissement concentrique permanent du champ visuel, comme marque hystérique, c'est déjà quelque chose, car, quoi qu'on en dise, pareil symptôme ne se voit guère, àpartun ou deux cas de lésion organiijue aujourd'hui passablement déterminées, en dehors de Thystérie. Il n'appartient pas en tout cas, je crois pouvoir l'affirmer en me fondant sur de nombreuses observations, il n'appartient pas, dis-je, à la neurasthénie non compliquée. Mais il y a plus, l'attaque hystérique est ici représentée nettement sinon sous la forme convulsive, du moins sous la forme non moins typique d'un vertige avec perte de connaissance précédé de l'évolution des phénomènes caractéristiques deVaura, «Les bruits qui éclatent dans la rue, un cri, un coup de fouet, me font, dit-il, venirmesattaques ; alors j'éprouve des étoulTements au cou, je ressens des bourdonnements dans les oreilles, des battements dans les tempes ; peu après ma vue se trouble, je chancelle et je suis menacé de perdre connaissance ;je suis obligé de m'appuyer à un mur. Quelquefois même j'ai perdu réellement connaissance pendant ([uelques secondes ; cela m'est arrivé, dit-il, en particulier, Tautre jour rue Lafayette à la suite de l'émotion que j'ai éprouvée en voyant tomber un cheval. Il m'a été impossible de rentrer chez moi sans l'aide d'un ami qui m'accompagnait. »En voilà suffisamment, je crois, pour justifier le diagnostic liystéro- neurasthénie que nous vous proposons d'admettre pour caractériser ce cas cliiiiquemcnt.

Peut-être pourriez-vous penser, messieui's, que les désordres produits par le s/iock nerveux chez un homme robuste, exerçant les fonctions de chef de train, devront difi'érer sur quelques points de ceux déterminés dans des circonstances analogues chez un homme cultivé, vivant surtout des choses de l'esprit, chez un médecin par exemple. Si vous pouviez le croire, messieurs, je serais en mcsuro de vous détromper en vous citant l'exemple d'un de mes amis, docteur eu uHnlecine, qui, à la suite d'un accident de chemin de fer (collision de trains), dont il a été la victime en Angleterre, a présenté des symptômes tout à fait comparables, [)ar les traits fondamentaux du moins, à ceux

que nous venons de décrire et a été, en conséquence, placé pendant plus de deux ans dans rimpossibîlité absolue d*exerccr sa profession. Il ne faudrait pas croire non plus que, symptomatologiquement, Thystéro- neurasthénie développée dans une collision de trains (Railway Brain) diffère en rien d*essentiel de celle qui se développe en conséquence d'autres causes ; ce serait là encore une erreur, messieurs, dans laquelle vous ne devez pas tomber. M. le D' Mathieu (i) a bien f jiit voir, àpropos d'un cas qu'il m'a communiqué et que j'ai présenté à la clinique de Tan passé (leçons du mardi ; Policlinique 1887- 1888, sixième leçon,p. 62) comment la combinaison hystéro-neurasthénique,se présentant avec tous les caractères que nous lui avons reconnus chez notre traumatisé, peut se développer en dehors de toute action traumatique, de tout shock nerveux, chez un employé de chemin de fer, agent à la vérité d'un service actif (voyages de Paris à la frontière jour et nuit), et prédisposé aux affections nerveuses par son hérédité. Mais, même chez les agents qui ne voyagent pas, chez les employés de bureau, comme d'ailleurs dans toutes les conditions vulgaires du surmenage intellectuel, la névrose complexe sur laquelle j'appelle votre attention peut se montrer revêtue parfois de tous ces attributs caractéristiques, bien que dans ces conditions-là, ce soit plutôt en général, la neurasthénie simple dégagée de toute complication qui s*observe.

Mais en voilà assez pour le moment sur ces questions que je reprendrai certainement par la suite avec plus de détails. Je terminerai aujourd'hui par quelques mots relatifs au pronostic; eh bien, le pronostic me paraît sérieux, non pas en ce qui concerne la vie bien entendu, elle n'est nullement menacée : mais en ce sens qu'il me parait douteux que notre malade puisse jamais reprendre son service. Voilà près de six mois qu'il se traite régulièrement par l'emploi des toniques, des bromures, de l'électricité statique, de l'hydrothérapie. Il a obtenu sans doute un peu d'amélioration, il dort moins mal, mange avec plus d'appétit; mais tous les symptômes, tant hystériques que neurasthéniques, persistent chez lui à un certain degré et la dernière expérience dynamométrique a donné seulement 14 pour la main droite et 50 pour la main gauche. Rien n'est plus tenace quelquefois, vous le voyez, que ces affections nerveuses purement dynamiques cependant, et mieux eut valu < pour moi », dit le malade, « une jambe cassée ».« Je vois bien, ajoute-t-il,que jamais je ne pourrai rentrer dans la compagnie puisque, comme au premier jour, je suis émotif, vertigineux, sans volonté et sans force. Le moindre bruit me fait tressaillir : Paris m'est insupportable. Je veux absolument me soustraire à tout ce bruit qui s'y fait: j'ai pris la résolution de demander ma retraite et d'aller Tivre à la campagne, de façon à ne plus rien entendre de tout cela. »

Entre nous, messieurs, je crois qu'il est dans le vrai et je l'engage à suivre 8on idéo.

i. Neuiaslhénie et hystérie combinées. Le Progrès médirai, 1888, t. VUI, 6»« série, p. 58.

3* ET 4® Malades

(Deux jeunes malades, Tun âgé de 12 ans, Tautre de 20 ans, sont introduits dans la salle de cours).

Les deux jeunes sujets qui viennent d'être placés sous vos yeux, sont TunetTautre atteints à divers degrés de l'affection assez bien connue aujourd'hui que Ton désigne assez vulgairement, d'après Duchene de Boulogne, du nom de paralysie spinale de V enfance (1). Immédiatement, ceux d'entre vous qui sont au courant des questions qui se rattachent à ce sujet, si je leur annonce qu'il n'y a pas longtemps que les malades ont été frappés, reconnaîtront qu'il s'agit de cas anormaux. De nos deux malades en effet, l'un est âgé de 12 ans et l'autre a atteint sa vingtième année ; vous n'ignorez pas que la paralysie infantile^ comme on l'appelle encore sans autre adjectif, pour plus de brièveté^ ne survient dans la règle que de 1 an à 3 ans ; après 5 ans les cas sont déjà rares : après 10 ans ils sont tout à faits exceptionnels. Cette anomalie relative à Tàge auquel la maladie s'est développée ne sera pas la seule que nous aurons à relever chez nos malades et c'est là justement ce qui fera leur intérêt. C'est que, messieurs, si en pathologie descriptive nous recherchons surtout les cas typiques, il n'en est pas tout à fait de même dans la clinique où ce sont principalement les cas anormaux par quelque côté qui s'ofirent à notre observation et qu'il nous faut analyser et débrouiller. Or, pour mieux faire ressortir ce qu'il y a d'intéressant à relever dans nos deux cas, je crois qu'il ne sera pas inutile de vous présenter au préalable un aperçu sommaire de l'histoire symptomatologique de la paralysie infantile considérée dans sa forme classique. Je crois même qu'il conviendra, en vue même du but à atteindre, de faire appel un instant aux connaissances anatomo-pathologiques, aujourd'hui à peu près décidément fixées que nous possédons sur la matière.

En réalité, ainsi que je l'ai fait remarquer, il y a longtemps (Leçons sur les maladies du système nerveux, t. II, p. 163, — oette leçon date de juillet 1870), la paralysie infantile peut être considérée, pour le commençcint qu'on voudrait initier à la connaissance des maladies organiques du centre nerveux et de la moelle épinière en particulier, comme une maladie d'étude.

1. Synonymes : Téphromyélite ou Poliomyélite antérieure aiguë. ~ Comual myelitiSf tic.

Défait, dans un cas de l'affection dont il s'agit, se trouvent réalisées en quelque sorte les conditions d'une expérience instituée sur le vivant dans le but d'éclairer certains problèmes, autrement bien diflicîles & résoudre, de la physiologie pathologique spinale.

Il s'agit, je suppose, de déterminer les effets que produisent les lésions destructives limitées étroitement aux cornes antérieures de la substance grise centrale de la moelle ; il serait bien diflicile, pour ne pas dire plus, il faut l'avoner, d'aller détruire chez les animaux, ces seules cornes antérieures, sans

Flgr- 32.— Croupe de la moelle Taile d<uii la régioD lombaire. -~ A. Coroe aulérloure s&uch« Mine, — a, noyau Ranglionnalre sain. — B. Corne antérieure droite, — b. noyau eanglloiintiro médian dont lea cellulea sont dêirulte» et qui ett repreienlé par un poUt foyer ds sclérose. (Extrait des Maladie) du tystème nerveux, t. II. Œuore» complilet de J. M. Charcol).

intéresser sérieusement la reste de l'organe (1). C'est un problème devant lequel reculerait sans doute l'expérimentateur le plus habile, s'il lui fallait le prendre au pied de la lettre. Eh bien, ce problème-là, la maladie nous

1. IjCB cipérienccs de M. Prévost do Gentve rt^pondenl cependant en grande partie k cet

permet de le résoudre. Dans nombre de cas, les lésions qu'on rencontre dans la moelle épiniére, chez les sujets qui ont été atteints de paralysie infantile spinale peuvent se montrer étroitement limitées non seulement A, la substance grise centrale, mais encore plus explicitement, aux seules cornes antérieures de substance grise, tantôt aux deux, tantôt seulement à Tune d'entre elles -J'ajouterai , que même dans les cornes antérieures, ainsi que cela se voit bien lorsqu'il s*agit de la région lombaire, la lésion peut ne pas se montrer uniformément répandue sur toute retendue de la corne, et aflecter au contraire exclusivement, tantôt Tun tantôt l'autre des trois groupes ou amas cellulaires de la région.

On peut même supposer, — quelle que soit la théorie adoptée, — qu'à Torigine tout au moins, le processus morbide concentre son action dans le voisinage des cellules motrices des cornes antérieures et peut-être primitivement dans ces cellules elles-mêmes, et de là se répand par diffusion^ non seulement dans les diverses parties de la substance grise centrale, mais encore quelquefois dans la substance blanche, avec ou sans participation des méninges. Cest là évidemment au point de vue de la physiologie pathologique le nœud de la situation. Voici en effet dans une des cornes antérieures de substance grise un ou plusieurs groupes de cellules motrices qui ont été détruits. La conséquence nécessaire de cette destruction sera l'absorption, plus ou moins rapide, du cylindre axile d*un nombre plus ou moins considérable de nerfs moteurs correspondants, par suite l'atrophie consécutive des muscles on partie de muscle auxquels ces nerfs moteurs se rendent.

Mais il nes*agitpas ici seulement de modifications anatomiques plus ou moins profondes ou étendues; il y a lieu de relever les modifications fonctionnelles qui répondent à ces altérations, et se développent en quelque façon parallèlementà elles, car précisément ce sont ces troubles fonctionnels qui constituent à proprement parler la symptomatologie de la paralysie infantile spinale.

Au processus morbide qui rapidement, au milieu d'un appareil fébrile plus ou moins accentué, envahit la région des cellules nerveuses motrices des cornes antérieures et en détruit un certain nombre, répond une paralysie motrice plus ou moins complète du membre ou des membres rattachés anatomiquenient et physiologiquement au foyer spinal; cette paralysie est souvent dès l'origine absolue, complète, marquée par une flaccidité considérable des parties; en efïet, par suite de la destruction des centres de Tare diastaltique, tous les réflexes spinaux, y compris celui qui détermine le tonus musculaire^ et y compris aussi les réflexes tendineux, cessent rapidement d'exister. Cependant il n'y a pas à observer, — à moins d'anomalies méritant une étude à part, — de troubles de la sensibilité soit objectifs soit subjectifs dans les membres aflbctés ; la seule lésion des cornes antérieures ne les comportant pas: fait du reste déjà reconnu depuis longtemps expérimentalement par les expériences

de Brown-Sequard et autres, et confirmé par l'histoire même de la paralysie infantile. Pas de troubles vésicaux, du moins dans la règle, de troubles trophiques cutanés ou sous-cutanés pouvant survenir comme conséquence de la pression exercée sur les parties, et, en particulier, pas d'escarres à la région sacrée.

Conformément, à peu de chose près, à ce qui se voit dans les cas de section expérimentale des nerfs moteurs, d'importantes modifications des réactions électriques se font reconnaître dès le quatrième ou cinquième jour sur les muscles le plus profondément affectés et Ton peut en suivre alors les progrès jour par jour. Dès les premiers jours le mal est fait: bientôt survient une période de réparation pendant laquelle les éléments nerveux et musculaires qui n'ont été que molestés, sans être décidément compromis, reviennent progressivement à Tétat normal. Sur les membres qui ont été frappés de paralysie il en est un ou deux qui se dégagent en grande partie ; si un seul membre a été affecté, un ou plusieurs muscles ou groupes de muscles reviendront sur ce membre à Tétat normal. En général, cette période de réparation, de reconstitution évolue en trois ou quatre mois ; au bout de six mois, et à plus forte raison au bout d'un an, il n'y a presque plus rien à attendre du traitement le mieux conduit, le plus méthodique^ quelques exceptions à cette règle pourraient cependant être citées. Il est éminemment rare en tout cas, que survienne une guérison absolument complète ; même dans les exemples les plus légers^ dans ceux où l'altération spinale est le plus limitée en même temps et le moins profonde, quelques muscles ou groupes de muscles resteront en général définitivement, à tout jamais condamnés. De ce côté encore, toutefois^ il y a le chapitre des exceptions et l'on peut citer dans ce groupe les observations de Kennedy, celle de Frey comme des exemples fort rares du reste, d'une paralysie infantile spinale terminée par une vraie guérison. J'ai eu l'occasion, pour mon compte, d'observer dans le temps un fait de ce genre, dans lequel la paralysie absolue, complète de l'un des membres inférieurs, subitement développée au milieu d'un appareil fébrile à la vérité modéré, chez un enfant de 4 ans, — et reproduisant d'ailleurs toute la symptomatologie de la téphro-my élite antérieure aiguë, — a disparu au bout de quatre ou cinq jours sans laisser de traces. N'allez donc pas constamment, en présence d'un cas de paralysie spinale infantile,annoncer la perte totale et nécessaire de quelques-unes, au moins, des fonctions motrices des membres affectés; attendez, avant de rien décréter, que quelques jours se soient écoulés et que le moment soit venu où Télectro-diagnostic qui, dans l'espèce, pourrait être dit électro-pronostic, vous met .en mesure de prononcer en dernier ressort.

Au bout de quatre ou cinq mois, le processus morbide agressif est depuis longtemps éteint, et le processus de rétrocession s'est lui-même arrêté. C'est alors qu'est constituée la période des infirmités. Le membre affecté, considé-

rablement atrophié, amaigri, s'il s'agit d*un enfant, s'arrête dans son développement. La peau y devient habituellement froide, violacée /couverte d'une sueur gluante ; il s'y produit des rétractions par prédominance d'action des muscles les moins altérés lesquelles conduisent aux membres inférieurs, à la production des pieds-bols (pieds bots paralytiques) etc. Les récidives ne sont pas à craindre, cependant il ne faut jamais oublier qu'à la paralysie infantile de date ancienne correspond nécessairement une lésion scléreuse et cicatricielle de la substance grise spinale, lésion indélébile désormais, toujours présente et que nous avons plusieurs fois retrouvée de la façon la plus réelle chez des sujets, qui frappés à l'âge d'élection, avaient atteint parla suite un âge très avancé. C'est là sans doute la raison qui fait que quelquefois chez des sujets devenus infirmes par le fait de la paralysie infantile^ on voit plus ou moins tardivement se développer à titre de complications, ou mieux d'afiections secondaires, diverses lésions médullaires et en particulier une forme d'amyotrophie spinale progressive: mais c'est là un sujet dont je me réserve de vous entretenir dans une autre occasion.

Dans l'esquisse qui précède destinée seulement à vous rappeler les grands traits de révolution normale, si vous voulez, de la paralysie infantile considérée dans son type vulgaire^ j'en ai dit assez, je pense, pour que nous soyons actuellement mis en mesure de faire ressortir convenablement les particularités intéressantes des deux cas qui vont passer sous vos yeux.

Mais avant d'en anûverlà je voudrais, en passant, saisir l'occasion de toucher à un point fort peu discuté encore, relatif à Tétiologie de l'affection qui nous occupe. J'ai été conduit par l'étude des antécédents héréditaires des sujets frappés de paralysie infantile, à penser que la maladie dont il s'agit, représente un des membres de la grande famille ncuropathologique ; quelques-uns des documents sur lesquels s'appuie mon opinion ont été consignés dans la thèse fort intéressante de M. le D' Déjerine (i). Je me bornerai ici à relever quelques tableaux de famille qui me paraissent significatifs.

Voici d'abord l'histoire de la descendance d*un paralytique général (Voir le tableau ci-dessous) :

Grand-père paternel Paralysie générale progressive

Père Sain

Mère Saine

Deux enfants :

1» Fille frappée de paralysie infantile à TÀge 2« Fille frappée de paralysie infantile à Tâge de 18 mois. de 3 ans 1/2.

i. L'hérédité dam Us maladies du système nerveux, 1886, p. 204.

Je relèverai à ce propos que plusieurs fois j'ai vu la paralysie générale progressive survenir chez des sujets qui dans Tenfance avaient été atteints de paralysie infantile. Le cas auquel est relative la figure 5 empruntée au 2* volume de nos Leçons sur les maladies du système nerveux (t. II, fîg. 5, 8, p. 181), offre précisément un exemple de ce genre.

Un second tableau montrerait la paralysie infantile survenant chez le descendant d'une grand'tante aliénée.

Un troisième enfin, emprunté à la thèse de M. Déjerine, montrerait la maladie frappant le fils d'un paralytique général qui comptait dans sa famille plusieurs aliénés, une hystérique et deux sourds-muets.

Je pourrais multiplier ces exemples ; je me bornerai pour le moment à exposer un dernier tableau qui me parait être fort instructif.

COTÉ PATERNEL

Sœur du père Scrofule

Père Épileptique

Cousin germain Épileptique, aliéné

!•' Fils

M élallophobie

Agé de 10 à 12 ans ne pouvait toucher un objet de cuivre, surtout s'il était salCfSans éprouver une sensation de dégoût se traduisant par des crachottcments.

COTÉ MATERNEL

GRAND'MkRE

Plusieurs accès de mélancolie.

Mère Tuberculeuse

2« Fils Kleptomane

a. Vers l'âge de 10 à 12 ans, ramassait tous les objets métalliques qu'il pouvait s'approprier et les accumulait dans une cachette.

6. Vers Tàge de 60 ans ; un accès de mélancolie à l'occasion d'une maladie aiguè.

Sa femme issue d'une famille goutteuse est goutteuse elle-même (goutte régulière occupant les gros orteils).

Un fils frappé à l'âge de 4 ans d'une paralysie infantile spinale typique.

Ces faits tendent évidemment à faire reconnaître la paralysie infantile comme une maladie d'hérédité nerveuse. Mais je ne puis vous laisser ignorer

que, par contre, certaines observations sembleraient contredire formellement cette opinion. C*est ainsi que tout récemment, dans le Lyon médical (janvier 1888), M. le D' Gordier publiait treize observations de paralysie infantile développée dans Tespace de deux mois seulement (juin et juillet 1885), dans une population qui ne dépasse pas 1.500 âmes. De là à conclure que la paralysie infantile est une maladie infectieuse, peut-être contagieuse, la voie est facile aujourd'hui, et toute tracée. On ne saurait s'y engager cependant

Fig. 33. ~ Coupe do la moelle à la région cervicale dans un cas de paralysie infantile du membre supérieur droit. — Pièce recueillie à la Salpôtrière chez une femme morte de paralysie générale à TAge de 50 ans.

sans quelque réserve, car en somme cette très curieuse histoire d'une petite épidémie de paralysie spinale infantile, constitue encore, à Theure qu'il est, un épisode absolument isolé.

J'en viens à l'étude de nos deux malades ; le premier est, comme vous le voyez, un gros et beau garçon d'apparence vigoureuse ; il est âgé de 11 an». Il a été admis à la Salpétrière le 17 octobre 1888. Il appartient à une famille de paysans normands, malins et retors, dont nous n'avons pas pu tirer grand* chose relativement aux antécédents héréditaires. Nous avons appris cependant ce qui suit, et ce sont là incontestablement des aveux intéressants. Un de ses oncles maternels est un goutteux émérite ; un autre oncle, du côté paternel cette fois, est faible d'esprit, presque idiot ; le père est un homme excitable, très emporté, il se met très souvent dans d'affreuses colères pendant lesquelles il ne sait plus ce qu'il faiti

L'enfant a une sœur morte en bas âge qui était née avec une sorte de paralysie d'un des membres supérieurs, probablement d'une paralysie obstétricale.

Lui, n'avait jamais été malade et Taffection dont il souffre aujourd'hui est attribuée, à tort ou à raison, par tous les siens, aux fatigues qu'il s'est donné à l'occasion de la fête du 15 août. Quoi qu'il en soit, voilà ce qui s'est passé : Le 16 août, l'enfant a mal à la tête, il a de l'inappétence ; il souffre un peu des « reins », ce qu'on attribue aux exercices gymnastiques qu'il avait faits la veille et qui consistaient surtout à renverser le tronc en arrière. Sur la partie douloureuse des reins, d'ailleurs, la mère aurait remarqué la présence d'une tache bleuâtre, d'une ecchymose? Le malade est resté au lit toute la journée. Le lendemain il, allant mieux,il est sorti; le 18, continuation du mieux ; il a pu aller communier. Le 19, le mal de tète reparait vers le soir ; l'enfant a des courbatures dans les membres; il va se coucher de très bonne heure. La nuit du 19 au 20 a été fort agitée, il y a eu du délire, une fièvre vive et le lendemain matin lors d'une accalmie, le malade voulant aller aux cabinets, sentit son membre inférieur droit fléchir sous lui et tomba sur le parquet. La fièvre dura trois ou quatre jours encore, et c'est alors que commencèrent à se produire dans le membre paralysé des douleurs extrêmement vives parait-il, et qui ont occupé à peu près le trajet du nerf sciatique à la fesse et sur la partie postérieure delà cuisse; la région surtout douloureuse est encore aujourd'hui marquée par les traces de nombreuses pointes de feu qui ont été appliquées à plusieurs reprises. L'enfant se souvient parfaitement que ces douleurs qu'il qualifie d'atroces, revenaient par accès surtout nocturnes ; l'accès durait environ dix minutes, elles ont persisté pendant quinze jours en tout. Depuis longtemps, il n'y a plus sur ces régions de douleurs spontanées ; mais même encore aujourd'hui,trois mois etdemi après le début de l'affection, il existe une certaine sensibilité à la pression sur le trajet du sciatique (1) entre le trochanter et l'ischion. L'existence de cette douleur méritait certainement d'être signalée, messieurs, parce que, dans l'espèce, elle constitue une anomalie. Dans la règle, en effet, ainsi que je le faisais remarquer en commençant, la paralysie infantile paraît évoluer sans s'accompagner de phénomènes douloureux, autant qu'on en puisse juger, toutefois, chez les très jeunes enfants qui ne rendent pas compte de ce qu'ils éprouvent.

Le fait est que ces douleurs qui précèdent quelquefois de quelques jours le début delaparalysie,et qui persistent parfois cinq ou six mois après, ainsi que Ta vu M. Seeligmûller,paraissent être relativement plus fréquentes, lorsque la maladie frappe les adolescents ou les adultes. Elles seraient dues en tout cas à

1. On éveille dans le membre paralysé un peu de douleur par la pression 8ur les points suivants : i« Au niveau de la sortie du sciatique au-dessous de l'échancrure ; £<> A la base du triaugle de Searpa et au niveau de l'émergence du nerf crural ; 3o Un peu au-dessous du creux poplité.

Textension du foyer, originellement limité dans la corne antérieure, aux régions postérieures de la substance grise,et peut-être même, dans certains cas, à l'invasion des méninges et des racines postérieures des nerfs. C'est sans doute dans des conditions analogues que se produiraient les hypéresthésies» ou au contraire^ les anesthésies plus ou moins durables, observées dans certains cas et dont il n'existe d'ailleurs pas de traces chez notre petit malade.

A part ce fait de la présence, à un moment donné, d'une vive douleur occupant une partie du membre paralysé, il n'y a plus rien que de normal à signaler chez notre jeune malade, si ce n*est toutefois sur un point que je relèverai tout à l'heure.

La paralysie, à l'origine, ainsi qu'on l'a dit, était complète dans le membre inférieur droit où elle occupait à la fois les muscles qui meuvent la hanche, ceux qui meuvent le genou, ceux enfin qui meuvent l'articulation tibio-tarsienne ; aucune autre partie du corps n'a été touchée : mais chose remarquable, et c'est là justement le point que je signalais plus haut, presque tous les muscles qui ont été frappés, l'ont été du premier coup, au plus haut degrés de telle sorte que l'on pourrait dire qu'il n'y a pas eu, à proprement parler, contrairementàlarègle,de période de rétrocession.Seuls,quelques mouvements d'abduction^ d'adduction et de circumduction sont redevenus possibles à la hanche vers la troisième semaine. Mais la reconstitution n'a pas été plus loin ; partout ailleurs l'impuissance motrice est restée complëte,absolue. Le membre est aujourd'hui flasque, atrophié (1), les réflexes cutanés et tendineux font complètement défaut, la peau du membre est froide, livide surtout à la jambe et au pied et couverte d'une sueur gluante. Le pied présente un léger équinisme.

Pour ce qui est des réactions électriques, elles sont absolument nulles dans tous les muscles de la cuisse, de la jambe et du pied et après trois mois de tentatives thérapeutiques appropriées, il n'y a plus guère d'espoir de voir se produire quelque retour favorable. La période d'infirmité est donc définitivement constituée.

Notre second malade est un garçon âgé aujourd'hui de 21 ans et qui a été admis dans nos salles il y a environ deux ans.

Il était âgé de 19 ans quand il a été frappé de la maladie dont il s'agit.Nous ne lui connaissons pas d'antécédents héréditaires dignes d'être signalés ; il raconte seulement que son père est éminemment irascible, violent môme. Lui exerçait la profession de coupeur en souliers.

Jamais il n'avait été malade et il était en état de santé parfaite, lorsque le 4 septembre 1886, sans avoir subi l'influence d'aucune cause occasionnelle

1. U y a entre les parties correspondantes des deux membres inférieurs des différence! de un centimètre environ.

appréciable, un vendredi dans la journée, il ressentit des frissons, un peu de fièvre et secoucha. Le lendemain, au réveil, on constate la paralysie complète du membre inférieur gauche dans sa totalité. Le surlendemain matin, la fièvre continuant toujours^ bien qu'à un degré modéré, le membre inférieur gauche a été pris à son tour. Enfin, le quatrième jour, la fièvre paratt-il était tombée et néanmoins, ce jour-là, la paralysie s'est étendue au membre supérieur droit. Aucune trace de douleurs. Mais, par contre, une paralysie vésicale dont il n'existe plus la moindre trace s'est produite dès l'origine et a exigé l'emploi du cathéter pendant six jours ; fait anormal dans l'espèce vous le savez et qui paraît être relativement moins rare lorsque la paralysie spinale frappe les adultes.

La période de rétrocession a commencé au bout de 15 jours ; malheureusement, le membre supérieur droit : l'épaule, le coude d'abord, puis la main, s'est seul dégagé.

Rien de semblable ne s'est fait sentir dans les membres inférieurs qui, depuis l'origine, n'ont pas récupéré un seul mouvement soit dans les hanches, soit dans les autres articulations.

Inutile de dire l'état dans lequel se trouvent les membres inférieurs paralysés près de deux ans après le début ; flaccidité, algidité des membres, absence des réflexes de tout genre, rien n'y manque et pour ce qui est de l'exploration électrique, elle amontré aux cuisses l'existence d'une réaction de dégénérescence très nette et complète, pour la plupart des muscles. Les mudcles de la jambe ne répondent plus aux excitations.

Ici encore nous avons sous les yeux un cas d'infirmité indélébile.

IMP. NOlKirrrB. s, RUB CA)tPAOIfB-t>RBMlKRB, t>ARlB.

Policlinique du Mardi 11 Décembre 1888

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