Revue de Ihypnoiisme^ 17 mai 1887, p.32ô
tionnant, des actions qui les réjouissaient énormément. Ainsi Blan... fut, dit-on, promené presque nu sur la place de la Banque-de-France; il est allé demander à acheter un cheval chez un marchand de nouveautés, et autres facéties provinciales du même genre.
Jusque-là, il n'y a pas encore grand mal sans doute ; mais voici le cAté fâcheux. Le jeune Blan... sans antécédents nerveux remarqués, n'avait jamais eu d'attaques jusqu'au moment où les premières tentatives d'hypnotisme ont eu lieu : mais, au bout de quinze jours, surviennent des crises se répétant presque tous les jours et qui effrayent considérablement les parents, d'autant plus que le jeune frère de notre petit maliide, âgé de A ans seulement commençait lui aussi à présenter des symptômes du même genre. C'est pour mettre fin, si possible, à tout cela, que le père nous l'a amené, et d'après notre conseil l'a remis entre nos mains. Les accès à l'hôpital se sont répétés pendant quelque temps tous les deux ou trois jours. C'étaient des attaques hystériques assez bien formulées, précédées d'une aura : douleur de tète et battements dans les tempes, sifflements dans les oreilles ; puis surveuaient des contorsions et l'arc de cercle. Enfin l'enfant prononçait quelques paroles relatives aux préoccupations de la veille. Il n'existait pas de stigmates hystériques. L'enfant est sorti, après cinq ou six mois de traitement, à peu près guéri.
Ce n'est pas la première fois que l'on voit des enfsLnis jouant à rhypnotisme produire sur eux-mêmes,ou sur leurs camarades, des accidents plus ou moins graves. Ainsi à Breslau, lors du passage du fameux Hansen, un enfant hypnotisé par un de ses camarades a été pris d'attaques de contracture qui durèrent plusieurs heures et qui se renouvelèrent par la suite. Un cas du môme genre est cité par M. Mercati dans les Archives italiennes de psychiatrie.
Ces faits, ces considérations rendent évidente la nécessité d'une réglementation des pratiques d'hypnotisme, et il y a lieu de s'étonner qu'elles n'aient pas encore paru assez convaincantes pour faire adopter en France les sages mesures restrictives prises depuis longtemps déjà, dans la plupart des autres pays d'Europe à l'égard des représentations publiques des magnétiseurs.
L'hypnotisme peut être utile en thérapeutique, dira-t-on,et s'il peut nuire parfois, n'en est-il pas de même des plus précieux médicaments : l'opium^ la digitale, par exemple, qui, dans de certaines circonstances et chez certains sujets, peuvent produire des effets fâcheux, songe- t-on â les condamner pour cela ? A cela, certes, nous ne contredisons pas ; mais d'un autre côté, n'est-il pas clair qu'une étude clinique approfondie, et par conséquent nullement à la portée des amateurs, pourra seule en matière d'hypnotisation, comme loi*squ'il s'agit d'opium ou de digitale, établii^les indications et les contre-indications, ou, en d'autres termes, déterminer les conditions où l'on peut agir, et celles où, au contraire, il faut s'abstenir?
Puisque la médecine, au nom de la science et de l'art, a, dans ces derniers
temps, pris i)Ossession de riiypnotisme, qu'elle seule peut savoir appliquer convenablement soit au traitement des malades, soit aux recherches physiologiques et psychologiques, n*est-il pas légitime que, dans ce domaine récemment conquis,elle veuille désormais régner en maîtresse absolue et repousser toute intrusion?
2S 3* ET 4* Malades.
Lorsque Ton parle de neurasthénie ou d'hystérie mâles, il semble qu'aujourd'hui encore on ait presque exclusivement en vue l'homme des classes privilégiées, amolli par la culture, épuisé par l'abus des plaisii'S, par les préoccupations d'affaires ou l'excès des travaux intellectuels. C'est là un préjugé que je me suis bien des fois déjà eftbrcé de combattre mais contre lequel il faudra lutter encore, sans doute, pendant longtemps, car il parait loin d'être déraciné. 11 est parfaitement avéré, cependant, que ces mêmes alTections, du moins dans les villes, s'i)])servent sur une grande échelle chez les prolétaires, les artisans le moins favorisés par le sort, ceux qui ne connaissent guère que le labeur physique. On ne saurait oublier d'ailleurs, qu'en somme, leur constitution psychique est foncièrement la même que la notre et que, comme d'autres, plus même peut-être, ils sont soumis aux conséquences perturbatrices des émotions morales pénibles, de l'anxiété qui s'attache aux difficultés de la vie, àrinfluence dépressive de la mise en jeu exagérée des forces physiques, etc. ; sans parler du shock nerveux produit dans les grands accidents auxquels ils sont particulièrement exposés, non plus que des intoxications professionnelles dont le rAlepathogénique commence, depuis quelque temps seulement, a être convenablement apprécié. 11 ne faut pas oublier, d'au tie part, que l'hérédité nerveuse n'est pas l'exclusif privilège des grands de la terre; elle exerce son empire sur la classe ouvrière comme partout ailleurs.
J'ai reçu ces jours-ci dans le service de la clinique un groupe de cinq cas l)ien propres à justifier les assertions que je viens d'émettre; trois d'entre eux nous occuperont aujowd'hui ; les deux autres, faute de temps, seront renvoyés à la leçon prochaine. L'un de nos sujets représentera la maladie neuraslhé* nique à l'état de pureté nosoiçraphique, c'est-à-dire régnant sans partage. Les quatre autres sont des exemples de ce que je vous proposerai d'appeler ^ Thys-
téro-neurasthénie», combinaison fréquente dans la population ouvrière, et que vous aurez par conséquent bien souvent Toccasion d'observer dans la pratique d^hôpilal. Il est curieux de remarquer, en effet, Messieurs, comment, depuis cinq ou six ans, les cas de ce genre semblent se montrer chaque jour plus nombreux dans les services de médecine générale. Je ne suis pas en mesure pour le moment de vous offrir à ce sujet une statistique en règle. Elle sera bien intéressante à relever quelque jour ; mais je puis parler d'après ce qui m'a été dit par plusieurs de mes collègues des hôpitaux, autrefois mes élèves; et cette remarque s'applique non seulement aux services hospitaliers ordinaires mais encore à celui du bureau central où se présentent pour l'admission dans les hôpitaux des malades atteints des affections les plus diverses, sans sélection aucune. Est-ce donc qu'il s'agirait là d'une maladie nouvelle développée sous l'influence de nouvelles conditions d'existence? Je n'en crois rien, Messieurs, pour ma part; la maladie date de loin je pense, et rien n'est changé à son égard ; c'est nous qui avons changé en apprenant à reconnaître ce qui pour nous, autrefois, passait inaperçu. € C'est l'esprit en effet qui oit et qui voit >, et il ne voit guère sans éducation préalable; on le sait bien par l'histoire de l'ataxie locomotrice, maladie ancienne par excellence, sans aucun doute, et qui figure cependant en neuropathologie parmi les acquisitions les plus récentes à la fois et les plus envahissantes de la clinique (i).
I. Mais ce sont là des questions sur lesquelles j'aurai l'occasion de revenir : j'en viens actuellement à l'examen de notre premier malade. Il offre, vous disais-je, un exemple de neurasthénie sans mélange d'élément étranger. Il est
âgé de 38 ans et se nomme Le er — il exerce la profession de maçon. —
Dans son métier, il n'est pas tout à fait le premier venu : c'est ce qu'on appelle un € tâcheron ». Il travaille de ses mains sans doute mais il prend à sa charge des travaux qu'il répartit entre plusieurs ouvriers. Pas d'antécédents héréditaires. Il y avait un mois et demi qu'il était engagé dans une entreprise dont il espérait tirer des bénéfices importants pour lui, lorsque le 30 août, c'est-àdire il y a cinq mois, en se rendant le matin à son travail, il fut mordu assez fortement à Tavant-bras droit par un gros chien de garde; l'émotion, tout d'abord, parait n'avoir pas été très vive, la plaie avait été cautérisée et bientôt Ton avait appris, que, conduit à Alfort le chien avait été déclaré non enragé. Malgré des douleurs assez vives qu'il ressentait dans le bras droit, notre homme prenait patience; il espérait que la morsure serait promptement
1. AU Salpétrière où, à la vérité, il y a « sélection », on a compté,soit à la policlinique soit dans les salles, pendant le cours de Tannée 1888, un total de "9 hystériques dont les yeux ont été examinés. Sur ce nombre, il y a eu 49 femmes et 30 hommes. (Compte rendu du service opbthalmosooidqae de M. le D' Parinaud, pour Tannée 1888, par Morax, externe du service de Ui clinique). Jn Archives de Neurologie, i889, p. 436.
cicatrisée et (fu'il lui serait permis sous [)cu de reprendre ses occupations. Cependant, drs cette époque voisine de Taccident, ses nuits étaient troublées par des caiicliernars. Quinze jours se passent et voici que, coniruiremcnt à ce qu'il avait espéré, sa jdaie n'est nullement cicatrisée, les douleurs sont encore fort intenses et il s'est produit du pjnflement et des abcès. Tout espoir de pouvoir havailler manuellement devait être écarté pourlongtemps, peut-être. C'est aloi's que commencent à sévir les vives inquiétudes, les impressions pénibles.
' Le malade perd l'appétit. Il ne dort plus que d'un sommeil agité par des rêves pénibles. II vi)it en songe des eiiiens, des chats furieux qui font mine de vouloir le mordre; des échafaudages mal ajustés sur lesquels il monte et quimenaeent de s'écrouler sous lui, etc., ele.
Lui, autrefois vif, courageux, entreprenant, il se sent devenu faible, mou, triste, sans énergie; « il se laisse aller ?>. comme il dit, etn'aplus de volonté.
Il ne peut même pas penser à ses allaires sans que sa tête se trouble. Enfin, au bout d'un mois la plaie et les ahitès sont guéris, les douleurs ont cessé elil essaie de retourner à sa besogne: mais une grande faiblesse, une lassitude extrême l'obligent après quelques elforls à renoncer à tout travail.
Le voilà naturellement tout à fait désolé, d'autant plus que le propriétaire du chien qui l'a mordu refuse de lui payer l'indemnité qui lui est due ; aussi tous les symptômes nerveux qui, jusque-là, n'étaient encore ([u*esquissés, empirent-ils rapidement, s'attachant à lui étroitement et pour longtemps.
Nous les retrouvons en effet aujourd'hui, après quatre mois, tels qu'ils n'ont pas cessé d'exister depuis cette époque :
Cf'phalre toujours prés(»nte, ne s'élevant jamais au taux d'une douleur vive: elle siège sur la région frontale et à l'occiput surtout, mais s'étend parfois au crâne tout enti(»r où elle donne une sensation pénible de compression et de poids, comparable à celle que produirait un casque lourd et trop étroit ; elle s'étend également à la nucjue où le malade a des craijuements lorsqu'il tourne la tête à droite ou à gauche. — /:(ut verfif^ineux habituel, principalement dans la station verticale et surtout la marche ; il lui semble que le sol s'élève par moments i)uis s'abaisse et, en marchant, il se dit obligé de regarder ses pieds ; — nffnihlissi'mrtit de lu tuthnoire ou, pour mieux dire, mémoire lente et difficile à mettre en univre : « ma tête est comme vide, dit le malade, mes idées sont confuses », d'ailleurs les moindres opérations de l'esprit sont pénibles, même la leeture, f*t hientôt suivies d'une exaspération de la céphalée. Il est à remarqurr qu'en général la douleur de tête s'atténue temporairement ainsi (pie les autres symptômes ([ui l'accompagnent pendant la période (pii suit immédiatenuTit les repas. — /fit'rs stnnhres, srulimcnf d'impuissance, ahsenrr il* vnbtnh'^ rmnfiritH r.rcrssiv*», snmmeil trnuhli] par les rêves dont noUS avons i)arlé (h\jà : tantôt il est [loursuivi par des animaux menaçants, chiens ou chats, qui veulent le mordre: tantôt il se voit poursuivant l'accomplisse-
ment de la tâche qu'il a entreprise, mais mille obstacles imprévus se dressent devantlui ,les échafaudages s'écroulent, les échelles se brisent; le temps passe et jamais, à son grand désespoir, il n'atteindra le but tant désiré. Voilà pour les symptômes céphaliques, les symptômes spinaux ne sont pas moins accentués. • Il y a un affaiblissement remarquable de la force dynamométrique : la main droite donne 45 seulement et la main gauche 55 ; le malade, cependant, n*est pas gaucher. Il se plaint d'être tout de suite fatigué lorsqu'il se tient debout ou qu'il marche; ses jambes sont très faibles, dit-il, et il y éprouve des sensations singulières ; il assure qu il ne sait pas nettement où posent ses pieds. Cependant, pas d'analgésie ou d'anesthésie sous une forme quelconque; pas de douleurs autres que celles que provoquent des crampes qui se produisent de temps à autres dans les cuisses et dans les mollets ; pas de troubles vésicaux. Les réflexes rotuliens sont normaux et la station debout n'est nullement aflfectée par l'occlusion des yeux. Je ne voudrais pas omettre de vous parler d'une sensation de pression,' de constriction pénible que le malade éprouve d'une façon habituelle sur toute l'étendue de la région du sacrum et qui s'exaspère remarquablement lorsqu'il s'est tenu debout quelque temps ou qu'il a fait quelques pas. J'appelle votre attention sur cette « plaque sacrée », comme je l'appelle, parce qu'elle constitue un des caractères de la neurasthésie spinale et qu'elle peut contribuer à distinguer celle-ci des parésies ou paraplégies par lésions organiques de la moelle épinière, qu'elle pourrait simuler. La * plaque sacrée » est, en quelque sorte, le pondant de la « plaque occipitale » ou « cérébelleuse» ainsi que la désignent quelquefois les malades, l'un des éléments les plus constants de la céphalée neurasthénique. — Affaiblissement des fonctions sexuelles, peu ou pas de désirs, érections faibles, imparfaites, aboutissant à des émissions séminales prématurées. Ici, chez notre sujet, contrairement à ce qui a lieu dans la majorité des cas du même genre, les troubles digestifs font à peu près complètement défaut : pas de dyspepsie flatulente avec rougeur de la face; pas de sentiment de malaise et de brisement des membres ; pas de somnolence survenant après les repas, ce qui montre bien, soit dit en passant, que ces troubles gastriques ne sont pas nécessaires à la constitution du syndrome neurasthénique. D'ailleurs, aucune association de symptômes hystériques ; rien qui rappelle les attaques ou leurs équivalents ; pas de troubles permanents de la sensibilité générale ou spéciale, pas de rétrécissement du champ visuel en particulier. Notre cas d'aujourd'hui est donc en réalité, ainsi que nous l'avons dit en commençant, un exemple de neurasthénie cérébro-spinale pure,exempte de toute complication. Il reproduit exactement en eflfet, dans ses traits fondamentaux du moins, le tableau classique que le regretté Beard de New-York a eu le grand mérite de dégager du chaos de l'ancien « nervosisme» et qu'il a fait pénétrer dans le cadre de la clinique neuropathologique où il occupe actuellement une large place légitimement conquise.
Le complexus symptomatique en question répond assurément à une espèce morbide dont la fixité nosographique ne saurait être sérieusement contestée, puisqu'on la voit conserver son individualité dans les circonstances très variées où elle peut se développer. Ainsi, ce même état neurasthénique que nous avons vu s'installer chez notre homme sans culture, à la suite des événements que vous savez, vous le retrouverez revêtu de ses caractères essentiels, dans les conditions bien différentes, en apparence,du surmenage intellectuel, chez les écoliers, par exemple à partir de Tâge de 15 à 16 ans, époque à laquelle Télève commence à pouvoir, par un effort de volonté, contraindre son cerveau à un excès de travail (1) ; chez les étudiants qui affrontent les concours, chez les savants, les gens de lettres au labeur acharné, chez les politiciens, les hommes d'affaires qu'écrasent de lourdes responsabilités et qui vivent incessamment bourrelés d'inquiétudes.
Dans les cas qui viennent d'être cités les facteurs étiologiques appartiennent à la catégorie des actions lentes ; mais il importe de remarquer que les causes à action brusque, telles quon les rencontre dans les grands accidents, chute d'un lieu élevé^ collisions de trains, avec ou sans traumatisme (2), en t.mt qu'elles sont de nature à provoquer ce que l'on est convenu d'appeler le shock nerveux, pourront, à courte échéance, produire les mêmes résultats. Eh bien, je le répète encore une fois, malgré ces diversités d'origine, malgré ces différences relatives au sujet, le type morbide, à part quelques modifications d'ordre secondaire, reste à peu près immuable: c'est ce que nous aurons
1. M. Charcot a fait remarquer, depuis longleinps déjà, que l'écolier au-dessous de cet âge, se soustrait généralement, en restant passif, à tonte tentative de surmenage intcUecfcael. M. Galton dans ses Hecherches sur la faliuue mentale (Revue scientiflque n*. 4, 26 janvier 1889) est arrivé au même résultat.
2. M. Ctiarcot a recueilli ces jours-ci un assez bel exemple de neurasthénie cérébro-spinale sans mélange d*hystérie, survenu chez une dame américaine à la suite d'un accident de voiture; voici l'abrégé de celle observaliou : Madame X... habitant Washington, a été, il y a deux ans, renversée du haut d'un « mail coach ». Elle est tombée à terre sur le gazon, sans se faire grand mal : elle n'a pas perdu connaissance un seul instant et elle n'a eu d'autre blessure qu'une bosse sanguine, siégeant à la région lombaire ; la douleui' produite par cette contusion a nécessité le séjour au lit stMilement pendant quelques jours ; mais, lorsqu'il s'est agi de se lever, les symptômes de la neurasthénie cérébro-spinale étaient déjà fort accentués : céphalée neurasthénique, à savoir plaque cérébelleuse et plaque frontale. — Télé vide, mémoire lente, impossibilité de flxer l'attention d'une fa(;ou un peu soutenue, — vertiges. La malade ne peut fréquenter le monde; le moindre bruit, la lumière un peu vive ramènent les vertiges et exaspèrent la céphalée. — Dyspepsie atonique, gonflement de l'estomac après les repas avec rougeur de la face et sentiment de torpeur. — Neurasthénie spinale marquée par un sentiment de faiblesse dans les membres inférieurs et l'existence de la « plaque sacrée »; à peine la malade peut-elle faire quelque pas sans voir s'exaspérer le sentiment pénible de pression qui occupe la région du sacrum — Aucun phénomène hystérique. Sa santé, avant l'accident, était parfaite à tous égards ; pas d'antécédents nerveux personnels. On n'a pu recueillir de renseignements concernant les antécédents de famille.
ToccasioD de relever plus d*une fois en étudiant les faits cliniques qu'il nous reste à examiner.
Que dire dp. notre malade au point de vue du pronostic ?
Certainement le cas est sérieux. Il y a cinq mois déjà que cela dure et rien ne fait prévoir encore que nous soyions près de la fin. Il est remarquable que chez les sujets rustiques des classes ouvrières, les affections nerveuses sans «substratum» organique, la neurasthénie, Thystérie par exemple, se montrent généralement, toutes choses égales d'ailleurs, plus graves et plus tenaces que chez les sujets plus délicats, plus impressionnables des classes lettrées; toutefois, dans le cas actuel, il ne faut désespérer de rien. Sous Tinfluence du traitement mis en œuvre, depuis rentrée du malade à la Salpêtrière, et qui a consisté principalement dans Tadministration des douches et l'emploi des toniques^ il s'est produit un peu d'amélioration sur toute la ligne. Ces résultats sont encourageants; mais nous sommes encore bien loin du but qu'il nous faudrait atteindre pour que notre pauvre « tâcheron > pût aller reprendre ses travaux.
II. — Lesecondcasdugroupeest relatif à un nommé Greff..., âgé de 31 ans, exerçant la profession de boulanger; c'est un homme d'apparence vigoureuse. Il gagne environ 7 francs par jour. Il a été soldat et a fait la campagne de Tunisie où il a été blessé. Peut-être y a-t-il eu autrefois, chez lui un peu d'abus alcooliques ; mais ce vice n'existe plus depuis longtemps.
Contrairement à ce qui avait lieu chez le malade précédent, l'hérédité nerveuse ne fait pas défaut chez celui-ci :
COTÉ PATERNEL COTÉ MATERNEL
TANTE AUTRE TANTK PfchE MÈRE TANTE
Aliénée ; dipso- Dipsomane. Aucune maladie Aucune maladie Aliénée mélan-
maDe;s*est suicidée nerveuse. nerveuse. colique.
en se jetant par la fenêtre.
Le FRÈRE du malade est sujet à des attaques qualifiées d'hystériques ; il avait, jusqu'à l'âge do 14 ans, été sujet à de violentes colères .
On voit que le tableau d'hérédité nerveuse est ici passablement chargé. Lui n'avait jamais été malade, lorsqu'il fut atteint, en novembre 1887, d'une pleurésie gauche qui nécessita trois ponctions.
Il est sorti de là pas mal affaibli ; cependant il avait pu depuis plusieurs mois, reprendre son travail, et tout allait bien, lorsqu'il lui vint à l'idée, le
16 octobre 1888. c'est-à-dire il y a quatre mois, d'aller avec des amis, faire sur la Marne, aux oiiviroiis de Meuux, une pai lie de pèche «à Tépérvier ». L'épervier est, vous le savez peut-être, un grand filet on forme d'entonnoir dont Torifice très large est garni de balles de plomb. C'est, on le conçoit, un engin fort lourd, fort diffieileà manier ; le pôcheur le porte replié sur son épaulegaucho et il doit l(î lancer à l'eau de la main droite en le déployant en éventail. Or, au moment où, plaeé à roxtrémité du bateau, Greff... se préparait à exécuter le programme, il fut, en conséquence d'une fausse manœuvre, jeté à l'eau. Portant toujours son lourd fardeau, et le menjbre inférieur embarrassé dans la longue corde qui sert à tirer le lilet de l'eau, il était tcravement menacé de se noyer, bien ([u'il soit bon nageur, lorsqu'fufin, après quelques minutes d'angoisses, il fut repêché et ramené sur le bateau. A ce moment-lî\, il perdit connaiss mce et lorsqu'il reprit ses sens, il se trouva couché à Meaux chez un ami. Il s'était passé environ trois quarts d'iieures, il resta là, au lit, pendant une huitaine de jour's, et durant cette période, une conjonctivite <le l'œil gauche et une certaine douleur siégeant à la face interne de la cuisse du même côté ont été les seuls symi)tMmes dont il ait soulï'ert.
Au bout de ce temps, il a repris son travail, mais trois jours à peine s'étaient [lassés lorsque la conjonctivite gauche qui s'était amendée reprit comme de plus belle et en même temps la paupière de ce même crttése ferma: le malade ne pouvait plus l'ouvrir sans l'aide d'un de ses doigts et il remarqua qu'elle était animée de mouvements vibratoires. Il s'agissait donc là d'un blépharospasme. Peu après, la bouche s'était fortenn^nt déviée vers la droite, et lorscjue la langue était tirée, elle se portait de ce même côté droit (spasme glosso-labié). Kniin, ilix-sept jours environ après l'accident, se manifesta une parésie du membre supérieur gauche ainsi qu'une faiblesse avec crampes douloureuses du imMubre inlV'riiîur correspondant. Tels furent les premiers accidents nerveux qui ouvrirent la scène. Ouel(|ues jours plus tard, le tabloau clinique était constaté t«'l (pje nous pouvons l'étudier aujounriiui, trois mois environ après b; d«'but de la périod»; d'état.
Ainsi que nous l'avons annoncé, les symptômes observés chez notre malade piMivcnt êtrt* ramenés, les uns à lliyslérie, l(»s autres à laneurastliénie.
Nous comnieni:er»)ns par les premifTs c'est-à-dire par les .s7/m;>^///^•.v r**!»*' vtinl de r h 1/ s h' rit'.
Leblépliarosjiasnie et le spasme glosso-labii* de la période préparatoire ont aetui.dlement com[)lèt(iment disi)arn ; Il n'existe plus aucune anomalie du côté de la fa<e. Par eonlre, rhéinjpb'gie trauehe s'i'st acentu^'e au membre supérimir où elle était rj'sîée fort ini:omj)Ièle : la pres-^ion dynamométrique de la mainuMurlie doimeen eir*t '1\, Le mala»le se plaint plutôt de douleurs que de faiblesses dans >on membre inlericur gan<he. Kn le tléplaçant i»our marcher, il ne le traine pasaprè»; lui comme cela a lieu si hahiluellenient dans rhénii- |)légie hystérique, il le porle au contraire tout d'une pièce en avant et en
dehors, de façon à éviter autant que possible le tiraillement des parties molles de la face interne de la cuisse où existe une large plaque d'hyperestbésie cutanée et profonde (Voir le schéma). Au niveau de celte plaque, une
eig. 55. - a. AneathSslo.
b. Hyperesthésie.
pression exercée sur la partie inférieure des muscles demi-membraneux, de-mitendineux, couturier et droit interne est douloureuse. Vous remarquerez que cette plaque hypéresthésique parait répondre à la partie du membre qui a été. pendant la submersion, comprimée par la corde de l'épervicr.
Bémianesthésie gauche sensitive absolue, interrompue seulement sur la face antérieure et interne de la cuisse, sur la face interne et antérieure de la jambe, sur toute l'étendue du pied.
Sur ces deux dernières régions, la sensibilité est normale; sur la première, il y a, comme on l'a dit, liyperosthésie cutani-e et profonde. En arrière, une
E^amcD du £i janvier 1$89.
Fit,'. fiT. — Cbamp visuel di; l'œil R-niicbc. Celui àc. l'œil droil e*t normal.
plaque hyperoïifhésiquc occupe la partie inférieure de la cuisse gauche, aodessus du creux du jarret.
UoAt aboli sur toute l'étendue de lu langue ; odorat aboli & gauche. Un
examen du champ visuel pratiqué le 8 janvier 1889 fait reconnaître Texistence d*une amaurose complète sans lésion organique à gauche, le champ visuel du côté droit étant normal. Quatorze jours après, un second examen donne ce qui suit : rétrécissement très prononcé à gauche ; à droite, champ visuel normal. Dyschromatopsie complète à gauche etpolyopie monoculaire.
Ni attariuos ni é<iuivalents d'attaques. Il n'existe pas de points hystérogènes.
Les rêves' dont le malade est tourmenté la nuit pendant son someil méritent une mention spéciale. H assiste à des scènes funèbres, un corbillard passe devant lui ; il porte en terre une de ses tantes qu'il a vu mourir. D'autres fois, ce sont des animaux étranges qui marchent en séries. Interrogé h rimproviste sur la question de savoir si les images qui passent devant ses yeux afïeclent de procéder toujours dans la môme direction, il a répondu sans hésiter : « Oui : le corbillard et les animaux viennent toujours du côté gauche, se dirigeant de gauche à droite. > Or, le côté gauche est celui où siègent l'anesthésie cutanée ainsi que le rétrécissement du champ visuel. Nous aurons l'occasion de revenir bientôt sur cette circonstance et de la mettre en valeur.
Symptômes relevant de Vétat neurasthénique, — Ils sont tout aussi accentués que les précédents et ont, en quelque sorte, procédé du môme pas. Cependant la céphalée remonte peut-être aux premiers jours qui ont suivi Taccident, seulement elle s'est fort aggravée par la suite. Elle se présente d'ailleurs avec les caractères classiques que vous lui connaissez et consiste surtout en un sentiment de compression s'exerçant à la fois sur l'occiput et sur la région frontale ; elle est constante, permanente, et s'exaspère sous l'influence des moindres efforts que fait le malade pour mettre son intelligence en jeu. Grande torpeur cérébrale : sa mémoire s'est affaiblie, surtout pour les choses récentes, mais, même pour se souvenir des choses anciennes, il est obligé de faire un grand effort ; manque de courage absolu ; idées tristes, impossibilité de concentrer ses idées. Il se sent toujours fatigué, il se couche toujours vers 8 heures du soir et se lève très tard. Tandis que la main gauche paralysée donne au dynamomètre 21 la droite donne 55. Dyspepsie flatulenle.
11 est intéressant dans ce cas de voir un homme vigoureux, mais à la vérité prédisposé par hérédité aux affections nerveuses, et, en outre, affaibli par une maladie antérieure, devenir, quelques jours après un accident qui l'a, on le conçoit, profondément ébranlé, à la fois neurasthénique et hystérique.
ni. — Le dernier malade que nous examineronsaujourd'hui est un homme ûgé de 48 ans, nommé Laf...cque, exerçant depuis l'âge de 17 ans la profession de plombier. Il est né en Bretagne et jamais il n'aajïprisà lire.
Pas d'antécédents héréditaires à noter, bien que ses i)arentslui soient connus.
Il a servi conime soldat au Mexique, puis en Algérie ; en 1870 il a été blessé àGravelotte. .
.- 26fi -
De dix-huit à quarante-cinq ans il a eu cinq fois des coliques de plomb.
Depuis trois ans il n*a éprouvé aucun accident de ce genre. Pas de liseré saturnin.
Kn ISSi il aurait ru des vomissements noirs et aurait été traité pendant quchpics mois p(»ur un « ulcère de Tcstomac».
La maladio acliiellc a drbiité il y a deux mois sans cause occasionnelle appréciabli».
ilicn n'avait iHn changé dans l'existence de Laf...cque. II n'est pas marié ; il gai;ne sept iVanes par jour et se nourrit bien ; il n'a i»as eu, dans ces derniers teni|>s, de chagrins, d'émotions ; il n'a [las fait la noce, et il n'a été victime d'aucun accident. H paraît d'ailienrs qu'il est plutôt impassible, apathique si vous voulez, et il ne sjiit jias trop ce qui pourrait l'cmouvoir.
Kn un mol, à ])arl l'intoxication saturnine passée, dont il ne porte actuellement aucnnc tra<;e, nous ne trouvons rien dans son histoire qu'on puisse invoquer pour expliquer l'apparition des symptômes que nous allons étudier.
Le début s'est opéré progiessivt*ment, d'une façon fort singulièi*e et bien propre, dans les [irmiiei-s tenif»?:, à dépister le clinicien eu lui faisant redouter le développemrnl d'une lésion organicpie cérébrale :
C'était <'i la fin de novembre dernier. Pendant la mutinée Laf...cque était obsédé par la visiiui d'une lumière de la grosseur du poing ( ?) dit-il, qui se plaçait devant TomI gaucho. Il avait de la diplopie; les barreaux de son échelle lui parniss;iii*nt doubles, fitait-ce déjà la diplopie mouuculaire qu'il présente actuellenujut? L'après-midi, la vision des lumières disparaissait, mais alors survenait un nuage noir qui se jdaçait devant l'œil gauche. C'est de cette r'poque que date la céphalée dont il se plaint continuellement. Les troubles oculairt's ont diminué ou du moins la gène qu'ils produisaient a disparu au bout d'une huitaine. Mais alors des troubles du côté de la lan^rue se sont manifrslé-;.
Il y avait une certaine dilliculté à articuler les mots : en même temps le malade s'aperçoit (ju'il a perdu le goût. € Les alimi'nts ne? sentent plus rien ; il lui semble qu'il mange de la terre. »
Les troubles tU' l'arliculation ont disparu au bout d'une huitaine, mais de cette épotjue dnle une grande dilliculté ([u'il a de tirer la lîingue en dehoi*s de la bruiche, (lil'li«ullé (pii existe encore actuellement. H parait que cet organe n'a pas été dévié soit à droite soit à gauche.
Au commencenicnt tle décembre, L commence à éprouver un certain
degré de fail»les-tî d;ins le membre supérieur gauche ; la main de ce côté ne pouvait i»lus li'iiir 1rs (Hilils ; en niéun' temps, il y avait par instants des fourmillements dans <•!• mtMnbre : un jour, il s'est aperçu qu'il était insensible, en voy.'int sa main couverte du sang d'une bh-ssure qu'il s'était faite à un clou sîui^ eu rien Sf.iitir.
Quelques jours a]U'ès, la faiblesse s'est étendue au membre inférieur gauche
qui bientAt ne le porte qu'avec difficulté. L'hémiplOgîe a été proffressive, comme on voit ; elle a mis six semaines environ à se développer. Le malade entre à la Salpêtrièrc te 19 décembre iS88, deux mois (
après le début des accidents. Voici l'indication des pi'inci|)aux faits relatifs & l'étal actuel : hémiplégie gauche hystérique avec flaccidité typique ; aucune participation de la face, le membre supérieur gauche pend inerte ; la main de ce Gâté donne & peine 3 oui kilug. au dynamomètre; insensibilité siiperncieile et profonde de ce membre, perte des notions du sens musculaire. Même particolarité pour le membre inférieur, en ce qui concerne l'insensibilité.
Le malade peut se tenir debout et marcher, mais il traine après lui, en marchant, son pied sur le soàl lu manière d'un corps inei-tc (signe de Todd) ; rétlexû rotulien très faible de ce cûté, normal à droite.
llêmianeslliésie gauche totale (douleur, température, contact). Hémianes- Ihésic sensorielle. Ouïe : surdité complète (i gauche (î) ; odorat afïaibli â t;auche, goût aboli des deux cfttés ; rétrécissement du champ visuel
Fig. 60, — Cliamp visuel ili' IVi^il gauche.
beaucoup plus marqué à gauche ; dyschroniatopsie pour le violet ; anesthêsie delaconu-e etdiplopie monoculaire à souche. Il ouvre facilement la bouche ; mais il tire très diflicilement eliniumplétenicnt la langue qui paraft contracturée; celle-ci nVst dévié»' nia droite ni à gauche, mais la pointe dépasse les arcades dentaires ft peine de uu centimètre et demi, La déglutition, de ce fait, est aussi un peu gênée.
[>as de points hyslérogènes : anesthêsie tci^ticulaire gauche laiulis qu'à droite la sensibilité de cet organe est normale.
Di'puis le début de la maladie actuelle, U: sommeil est fort écourté ; il dure à peine trois ou qualre heures par nuit et il est entrecoupé de rêves et de cauchemars.
Les rêves sont surtout professionnels ; il se voit sur un toit occupé à placer des corniches et di-s Konltières et parfois, croyant tomber, il se réveille en sursaut ou bien il croit travailler dans un puits et illuisumbb tomber au fond.
il rêve aussi fort souvent d'uuimaux : il voit surtout des couleuvres, des cra-
pauds ; ces animaux lui paraissent avoir leur couleur et leur grosseur naturelle. Quelquefois, il les voit encore un instant après être réveillé. Il affirme que ces images, soit pendant le sommeil, soit après le réveil, sont toujours placées, par rapport à lui, du côté gauche, et qu'elles se meuvent de gauche à droite, reproduisant ainsi le phénomène que nous avons signalé à propos de la précédente observation.
11 n'y a pas à proprement parler d'attaques, mais bien des équivalents d'attaques : la nuit, dans son sommeil, souvent il étouffe, c'est comme un poids qu'il aurait sur le ventre et qui remonterait vers le creux épigastrique. Pendant le jour, il a, par moments, une sensation de boule remontant de la fosse iliaque gauche vers le creux épigastrique.
Les phénomènes neurasthéniques se sont manifestés dès l'origine et ont marché parallèlement aux symptômes hystériques : céphalée spéciale ; craquement dans le cou ; confusion des idées ; mémoire affaiblie ; abattement, découragement ; la physionomie exprime la prostration.
Rien n'est plus frappant que l'aspect et l'allure de cet homme. Il parait, passez-moi le terme, « complètement ahuri et abruti» ; le dynamomètre donne de 58 à 60 k. seulement.
Nous aurons l'occasion de revenir sur les cas qui viennent d'être exposés, dans la prochaine leçon.
IMI'. MI/FTIB, «, RUK CAM^AG^E-rU^:^H^UK, pakis.
Policlinique du Mardi 5 Février 1889