DIX-SEPTIÈME LEÇON
l®*" Malade. — Nouvel examen du malade atteint d'abasie
trépidante présenté dans la dernière leçon. 2® Malade. — Chez une femme : paraplégie alcoolique avec
rétractions fibro -tendineuses.
3* et 4* Malades. — Hystérie et dégénérescence chez Thomme.
Messieurs,
Je vous présente de nouveau le sujet atteint d'abasie trépidante, qui a fait l'objet de la leçon de mardi dernier. Cet homme guérira, vous dis€tis-je, ou, pour parler plus exactement, les troubles abasiques qui font son tourment disparaîtront rapidement, très rapidement peut-être et même j'exprimais devant vous la crainte qu'ils ne disparussent un peu trop tôt, de façon à vous priver de T^ivantage de les étudier à loisir, de visu. Eh bien, Messieurs, nos prévisions se sont on grande partie réalisées, car aujourd'hui, ainsi que vous pouvez le constater, et cela date de quelques jours déjà, notre homme peut marcher normalement ou peu s'en faut ; la propulsion trépidante ayant à peu près complètement disparu.
Veuillez remarquer toutefois que lorsqu'il semetàmarcher, il y a au départ encore pas mal d'hésitation et (jue lorsqu'il veut tourner sur lui-même on voit reparaître à un certain degré cette trépidation qui autrefois s'étendait à tous les mouvements de la marche. Elle se manifeste encore lorsque, pendant qu'il marche, on vient inopinément le pousser par derrière. En somme^ le résultat observé n'est pas encore absolument parfait puisque le trouble moteur se retrouve, à un certain degré, dans certains actes relatifs à la marche ; mais ce qui est obtenu déjà se perfectionnera rapidement, je l'espère, et peut-être pourrai-je dans quelques jours vous montrer le malade complè-
tement débarrassé de ces troubles de la marche qui, jusqu'à aujourd'hui, n'avaient pas cessé même un instant d'exister dui*ant une période d'environ trois mois.
Vous me demanderez maintenant de vous dire comment ce résultat important a pu être obtenu? Je vous rappellerai qu'en terminant la dernière leçon j'inssistais sur ce fait que, du moment où î'abasie chez notre sujet reconnaissait pour point de départ une cause psychique ayant agi suivant le mécanisme de l'auto-suggestion, c'était particulièrement sur des procédés visant cette origine qu'il fallait compter, sans négliger toutefois bien entendu la médication indirecte s'adressant au relèvement des forces physiques. Ce que la suggestion a fait, la suggestion devra le défaire ; voilà certes une formule fort encourageante : mais il ne faut pas la prendre au pied de la lettre et maintes fois vous aurez l'occasion de reconnaître qu'en ces matières les résultats ne sont pas aussi faciles à obtenir que le pensent certains simplistes.
Quoi qu'il en soit, voici comment nous avons procédé : le malade soumis à l'emploi du fer et des toniques a reçu tous les jours une douche froide. Mercredi dernier, le lendemain de la leçon, on Ta soumis à une tentative d'hypnotisation par la fixation du regard, les autres procédés ayamt échoué. La séance n'a pas duré moins d'une demi-heure. Le seul résultat obtenu a été de provoquer chez le malade une grande fatigue, des lourdeurs de tête, des douleurs dans les orbites. J'avoue que ces essais ont été faits un peu par acquit de conscience ; nous ne comptions pas beaucoup sur leur efficacité. Nous avons appris en effet depuis longtemps que, chez les hystériques mâles, — je ne parle que de ceux qui fréquentent les hôpitaux de Paris, — l'hypnotisation qui, ailleurs, assure-t-on, produit de si merveilleux effets, ne réussit guère. Mais si la suggestion hypnotique nous échappe le plus souvent en pareil cas, il n'en est pas toujours tout à fait de même de la suggestion à Fétat de veille. Le malade avait été déjà fort influencé sans doute par ce qu'il avait entendu dire durant la leçon. Vous savez que tout ce que nous y avons dit était fait pour le persuader qu'il guérirait, et qu'il guérirait rapidement. Les élèves du service lui avaient prodigué à leur tour leurs encouragements, et ils s'étaient attachés en ou Ire à lui persuader qu'en regardant bien attentivement les autres marcher devant lui il réapprendrait bientôt à marcher lui-même. Cette rééducation s'est faite, en effet, en quelques leçons ; déjà le jeudi, la marche était devenue plus délibérée et plus correcte, la trépidation plus rare. De nouveaux progrès, les leçons de marche continuant toujours, se sont effectués les joui*s suivants, et aujourd'hui vous savez comment sont les choses.
En présence de ce résultat, nous n'allons pas imprudemment entonne le chant de victoire ; nous n'ignorons pas en effet combien dans la catégorie des accidents hystéiiques les résultats sont incertains, les récidives faciles; il pourrait bien se faire qu'à la moindre émotion, le désordre reparût et je vous ai fait remarquer tout a l'heure plusieurs fois que si, pendant qu'il
marche, on vient inopinément pousser le malade par le dos, les trépidations reparaissent pour un temps. Nous pouvons espérer toutefois qu'à la longue Témotivité et la suggestibilité s'atténueront à mesure que les forces reparaitront, et qu'alors notre malade sera suffisamment guéri pour pouvoir, sans danger, rentrer dans la vie commune.
2« Malade.
Voici une femme nommée Be... eut, ègée de quarante ans, que nous avons admise à la Salpétrière, dans le service de la clinique le 20 février dernier, c'est-à-dire il y a une vingtaine de jours. Elle avait été d'abord, il y a trois mois envoyée de son domicile à Thôpital Bichat, où bientôt elle fut prise d'un délire violent. Ce délire — remarquez bien tous les détails qui vont suivre, ils ne sont pas étrangers à la cause — ce délire, dis-je, a motivé son évacuation sur Sainte- Anne avec un certificat portant : « atteinte de manie aiguë, elle trouble lé repos des autres malades. »
Elle ne resta à Sainte- A une que quelques jours pendant lesquels le délire initial s'était calmé. On la fit alors passer à Villejuif ; les renseignements fournis sur son compte par le médecin de Sainte-Anne, dans une note ad hoc, faisaient connaître qu'elles était atteinte d'un léger afïaiblissementintellectuel avec excitation passagère, loquacité, insomnie, faiblesse musculaire, » Peu après l'admission à Villejuif, les dernières traces de l'excitation disparurent ; ce fut désormais cette faiblesse musculaire déjà remarquée à l'asile Sainte- Anne qui devait occuper le premier plan et cette faiblesse, Messieurs, s'éleva très rapidement à la hauteur d'une véritable paraplégie d'un genre spécial dont les premiers débuts, ainsi que nous l'apprendront les renseignements fournis ultérieurement, remontent à quatre ou cinq mois.
C'est en raison de l'existence de cette paralysie, dont je veux vous laisser le soin de faire vous-mêmes le diagnostic à mesure que l'exposé des symptômesvasedérouler, quelamaladenousaétébienveillammentadresséepar notre collègue M. le docteur Briand, pour en faire le sujet d'une démonstration clinique.
Donc, l'étude de la paraplégie en question va nous occuper principalement ici, mais nous ne négligerons pas cependant, et pour cause, les troubles
cérébraux,aujourd*hui atténués et relégués en quelque sortesur le second plao. Ils sont, vous le remarquerez bientôt, fort intéressants à connaître car ils pourront contribuer dans une certaine mesure àaccuser la caractéristique ducas.
Cette paraplégie porte à la fois sur les membres inférieurs et les supérieurs, prédominant toutefois do beaucoup dans ceux-là ; il est intéressant de remarquer même, dès à présent, qu'aux membres supérieurs, aux mains surtout où elle était assez accentuée loi*s de l'admission de la malade à Thôpital, elle tend chaque jour à s atténuer. 11 n'est pas difficile toutefois, aujourd'hui encore, de la mettre en évidence ainsi que nous le ferons tout à Theure.
Occupons-nous tout d'abord de ce qui est relatif aux membres inféricfUrs. Les lésions à relever portent à la fois sur le mouvement et sur la sensibilité. Il y auralieu aussi d'accuser l'existence concomitante de troubles trophiques. Vous êtesfrappés tout d^abord, en examinant la malade, de voir que les jambes sont en permanence et symétriquement fléchies sur les cuisses et colles-ci sur le bassin. Cette attitude, cllenepeutd'elle-mémelamodifîerquelrès légèrement.à Taide de quelques mouvements obscurs et très limités qui se passent dans les jointures de la hanche et du genou. Elle n'est certainement pas le fait, remarquez-le bien, d'une contracture spasmodique des muscles, d*origine spinale. L'observateur n'éprouve pas, en effet, lorsqu'il cherche soit à produire l'extension, soit à exagérer la flexion, cotte résistance élastique, d peu près égale dans les deux sens, qui est la caractéristique de ce genre de contracture de plus les réflexes rotuliens sont complètement supprimés, contrairement à ce qui aurait lieu,nécessairement,s'il s'agissait d'uneparaplégie spasmodique, et il n'y a pas non plus de trépidation par redressement brusque de la pointe des pieds. On constate, au contraire, lorsqu'on cherche à produire rextension des membres fléchis, une résistance brusquement et sans transition portée à son maximum, toute mécanique si Ton peut ainsi parler, et qui très évidemment dépend de ce que les tendons des muscles flécliisseurs se sont raccourcis en même temps que, peut-être, s' est faite une production péri -articulairede tissu cellulo-flbreux. Le fait de cette formation de nouveau tissu fibro-celluiaire autour de la jointure et du raeooureissement dos tendons fléchisseurs, cause pour la majeure partie de l'attitude spéciale que présentent les membresinférieurs, doit être noté parvous soigneusement ; nous aurons à y revenir dans un instant.
Remarquez maintenantje vous prie, l'attitude des pieds. Ils sont tombants, dans l'équinisme, avec une tendance très niarqnée à l'adduction, surtout prononcée lorsque la malade fait eiTort ponr les redrosser; ce (]ui lient à cotte circonstance anomale, dans l'espèce, que le janii)ier antérieur n'est pas affecté au même degré, tant s'en faut, que le sont les péroniers. Qnoi qu'il en soit, dans l'ensemble, l'action des muscles (îxtensnirs est généralement très faible et le sujet résiste mal quand (m veut malgré Ini produire la flexion plantaire du pied.
Cette même faiblesse d'action des muscles extenseurs se retrouve aux membres supérieurs, en ce qui concerne les mouvements du poignet. La main est
tombante, beaucoup moins à proportion que les pieds cependant, et la résistance que la malade peut opposer à la flexion qu'on lui imprime est facilement vaincue.
C'est ici le lieu de noter Tamaigrissement énorme et rapidement développé, qu'ont subi les masses musculaires, aux jambes particulièrement, mais aussi aux cuisses. Une s'agit pas là d'une simple émaciation, mais d'une diminution de volume des masses musculaires correspondant à certains troubles trophiques révélés par l'électro-diagnostic. Il existe, en effet, une réaction de dégénération bien nette sur les muscles antérieurs de la cuisse et sur les muscles péronniers et méme,sur certains d'entre eux, les choses sont poussées assez loin pour qu'il y ait abolition complète de l'excitabilité électrique dans tous ses modes (1).
Messieurs, j'espère que, dans votre esprit, vous avez convenablement groupé déjà les faits qui viennent d'être successivement exposés, à savoir
i. EzamcD électrique pratiqué par le D^ Vigourouz.
Serf tclatique poplité externe.
Droit. 20 él. 46 degr. KSZ.
Gauche. 19 él. 50 degrr. KSZ.
Muscle vaste interne.
Dr. faradiquement et galvaniquement : néant.
G. Farad. 100 milUm Galv. 19 él. 150 deg. KS = AS.
Jambier antérieur.
Dr. Farad. 80 milllm. Galv. 18 él. 70 degr. KS > AS.
G. Farad. 95 millim. Galv. 18 él. 80 degr. KS.
Extenseur commun des orteils.
Dr. Farad, néant. Galv, 18 él.SO degr. KS < AS. coatriction lente
G. Farad, néant. Galv. 19 él 39 degr. KS < AS.
Long péronier latéral.
Dr. Farad, néant. Galv. 18 él. 70 degr. néant.
G. Farad, néant. Galv. 20 él. 120 degr. néant.
Court péronier latéral.
Dr. et g. néant.
Pédieux.
Dr. Farad, et galv. néant.
G. Farad. 70 mlUim. Galv. 26 él. 70 degr. KS. < AS.
Jumeau extetme.
Dr. Farad. 70 mUlim. Galv. 27 él. 130 degr. K S seul.
G. id. id. Galv. 30 él. id. id.
Jumeau interne.
Dr. Farad. 85 millim.
Gauche Farad. 70 millim..
Aux membreâ supérieurs, pas d^anomalle évidente.
Résumé: Diminution ou abolition derezcitabilité(Longpéronnierlat.)et altération qualitative (Extenseur commun des orteils et pédieux).
surtout la non-existence de la contracture spasmodique, Tabsence de réflexes rotuliens et du phénomène du pied ; la paralysie affectant d*une façon prédominante les extenseurs des pieds et des mains symétriquement; la réaction de dégénération très accentuée dans la plupart des muscles paralysés, etc. ; si cela est, vous avez bien vite reconnu que ces faits, considérés dans leur ensemble suffisent, en grande partie, pour caractériser une classe de paralysies, relevant, ainsi que certaines études récentes tendraient à rétablir, non pas d'une lésion spinale, mais bien d'une lésion des nerfs périphériques, classe dans laquelle, en tout cas, le premier rang est occupé par les paraly« sies toxiques.
Mais examinonsles choses plus attentivement encore,et peut-être retrouveronsnous dans Tétude plus minutieuse des phénomènes cliniques présentés par notre malade, quelques nouveaux traits nous permettant de suivre de plus près la ligne qui doit nous conduire au diagnostic étiologique.
Nous ne reviendrons pas sur les troubles trophiques musculcdres déjà signalés, mais nous vous ferons remarquer que la peau des genoux, collée en quelque sorte aux parties sous- jacentes, est lisse et luisante, et que s'il n'y a pas de gonflement œdémateux des jambes et des pieds, ces parties-là prennent lorsque les membres inférieurs sont, durant quelques minutes, restés pendants, une teinte violacée très prononcée, j'insisterai enfin tout particulièrement sur ce fait, déjà signalé plus haut, qu'il existe au niveau de certaines jointures, des rétractions fibro-tendineuses, cause d'attitudes vicieuses permanentes, lesquelles rétractions, remarquez-le bien, se sont produites avec une extrême rapidité puisqu'elles ne datent certainement pas de plus de deux ou trois mois. Eh bien. Messieurs, les (roubles trophiques qui viennent d'être énumérés, et particulièrement les rétractions fibro-tendineuses, désignent particulièrement, dans la classe des paralysies par névrites périphériques, celles qui relèvent deViiitoxicaflon alcoolique*.
J'ai insisté sur le rôle important que jouent ces rétractions dans la clinique des paralysies alcooliques, dans une leçon que le Bulletin médical a publiée il y a environ deux ans (l).età laquelle je vous prie de vous reporter : le tujet en vaut la peine. Là, j'ai montré que les productions ceiluio-fibreuses capables d'amenerdes déviations et de nécessitera un moment donnf'^, — lorsque la paralysie est guérie, — une intervention chirurgicale, peuvent s'observer dans les circonstances les plus diverses. Ainsi, on les voit se produire chez certains sujets, dans diverses paraplégies spasmodiques et en particulier dans celles qui sont la conséquence de lapachyméningite cervicale hyperlropiiique ou du mal vertrbral de Pott. On peut les voir aussi survenir dans certains cas de contracture hystérique, là où très certainement il n'existe