Numéro du 28 mars
pas de lésion spinale appréciable par nos moyens actuels d'investigation anatomique.
€ Pourquoi, tout étant égal d'ailleurs dans ces cas, du moins en apparence, la complication fibro-tendineuse se produit-elle chez certains sujets et non chez les autres ? Qu'ont donc de particulier les sujets chez lesquel elle se produit? S'agit-il là d'une influence diathésique, d'un élément rhumatismal, arthritique que présenteraient ces sujets ? On sait que certaines réfractions fibreuses indépendantes de toute paralysie, comme la rétraction de l'aponévrose palmaire, par exemple, relèvent, au moins souvent, d'une influence arthritique. C'est là un point qu'il serait intéressant d'éclaircir et sur lequel, malheureusement, je ne suis pas en mesure de donner pour le moment de renseignements précis. » Ainsi m'exprimais-je il y a deux ans, et je ne vois rien à ajouter à ce que j'ai dit alors; mais je tiens à relever tout spécialement le rôle que, dans cette même leçon, j'attribuais à la rétraction' fibro-tendineuse dans les paralysies alcooliques.
La rétraction en question, disais-je alors, n'est pas exclusivement propre aux paraplégies spasmodiques: elle peut se montrer encore dans des paralysies où la déformation ne dépend pas d'une contracture spasmodique des muscles ; tel est le cas de la paralysie alcoolique. Il y a dans ces cas-là, vraisemblablement en conséquence d'une névrite périphérique, qu'on ditprimitivement développée, une atrophie des muscles extenseurs suivie d'uae chute du pied, analogue à la chute du poignet qu'on observe dans la paralysie saturnine ; rien ne retient la flexion du pied, qui est flottant, ballottant, que l'influence de la pesanteur.
€ Dans d'autres cas cependant, la prédominance des fléchisseurs, moins profondément afTectcS que les extenseurs, oppose une légère résistance bientôt vaincue ; là même il ne s'agit pas d'une déviation spasmodique, mais d'une déviation paralytique; la tonicité des musclesles moins altérés est seule enjeupour maintenir la déformation. Il est enfin un troisième ordre de faits, dans lequel cette fois Téquinisme ainsi produit, est maintenu désormais parle fait de la rétraction des tendons d'Achille, combinée avec la production du tissu fibreux périarticulaire. J'ai observé deux cas de ce genre dans lesquels, après guérîson de la paralysie, l'intervention chirurgicale, entre les mains de M. Ter- HUon, a été nécessaire pour produire le redressement du pied. L'opération dans ce cas, comme d'ailleurs dans les cas de paraplégie spasmodique auxquels on a fait allusion plus haut, a eu lieu en plusieurs temps. La section du tendon d'Achille n'a pas suffi pour obtenir le redressement; il a fallu, à deux ou trois reprises, produire l'extension forcée et déchirer les brides fibreuses périarticulaires. Les malades, d'ailleurs, ont parfaitement guéri. »
Aujourd'hui, Messieurs,je puis ajouter que si ces rétractions, ainsi qu'on Ta vu, ne sont pas un fait absolument constant dans les paralysies alcooliques, elles y sont cependant un fait très fréquent ; que, de plus, elles ne se voient
pas autre part au même degré, de telle sorte que, quand dans une paralysie présentant d'ailleurs les caractères que nous avons relevés plus haut, on voit les rétractions ûbro-tendineuses se produire très rapidement, on est conduit à penser que l'intoxication alcoolique est en jeu.
J'ajouterai également que le tendon d'Achille ainsi que les tissus périarticulaires de l'articulation tibio-tarsienne ne sont pas, en pareil cas, les seules parties qui puissent élre affectées ; les tendons des fléchisseurs de la jambe et le tissu fibro-cellulaire qui entoure le genou peuvent être, eux aussi, le siège des rétractionsqui déterminent et maintiennent les déformations (i); c'est ce que démontre justement le cas que nous avons sous les yeux.
A ce propos, remarquons en passant que la présence fréquente des rétractions dans la paralysie alcoolique, n'est pas chose faite pour surprendre lorsqu'on sait que d'autres troubles trophiques ou vaso-moteurs,tels que l'oedème, l'empâtement, la peau lisse, les lésions des ongles enfin, y sont vulgaires.
Nous voilà donc déjà, par la seule considération des phénomènes cliniques, amenés à conclure que, suivant toute vraisemblance, pour ne pas dire plus, la paraplégie que nous avons sous les yeux n'est autre qu'une paraplégie alcoolique. Mais peut- être, en poursuivant notre analyse clinique, rencontrerons-nous encore de nouveaux documents propres à corroborer nos prévisions à cet égard.
En réalité,Messieurs,rétude des troubles de la sensibilité présentés par notre sujet, va fournir à l'appui de notre thèse des arguments à peu près décisifs.
Vous avez remarqué peut-être que dans les manœuvres d'exploration auxquelles, à plusieurs reprises, ont été, chez notre malade, soumis les membres inférieurs, elle a le plus souvent manifesté des signes de douleur ; c'est qu'en effet, ces membres sont douloureux, hyperesthésiés. et il y a à distinguer, sous ce rapport, les douleurs ou sensations pénibles, anomales en tout cas, qui se produisent spontanément et celles qui se manifestent seulement par le contact ou par la pression.
Les premières, fort accentuées, consistent en des piqûres se produisant fréquemment et en un sentiment de brûlure, occupant principalement les jambes et les pieds. Ces sensations douloureuses s'exaspèrent la nuit ; la malade s'en plaint amèrement^ « on dirait que mes jambes sont dans du feu », tels sont les termes dans lesquels elle s'exprime h ce sujet. Elles contribuent pour une bonne pari à déterminer les insomnies dont elle souffre, et
i. C'est à ces rétractions qu'était dû le rccroquuvillement des membres inférieurs observé par M. Lancereaux, dans un cas de paralysie alcoolique. Dans ce cas, il y avait flexion de la jambe sur la cuisse, et de la cuisse sur le bassin élevée à un très haut degré. Cette double flexion même était portée à son extrême limite aux genoux, car les muscles du mollet étaient appliqués sur les muscles postérieurs de la cuisse. Voir : Brissaud, Des paralysies toxiques, thèse d*agrég. Paris, 1886, p. 25.
peut-être sont-elles aussi en grande partie la cause de ce recroqiievillement des membres inférieurs, de ces [altitudes vicieuses, signalées^ au commencement, et qui peu à peu se seront fixées, en quelque sorte, par suite de la
DUlribiillun de
formation des brides librcuses périarticulaires et de la nUraction des tendons.
Pour ce qui est des douleurs provoquées, elles se manlfeiitent par un simple contact même léger de la peau, sur les pieds principalement et sur le tiers inférieur des jambes; elles se nianifL'Slent également, et d'une fa<;on plus accentuée, loisquV-ii exerce une pression un peu forte sur les masses muscu-
laires, principalement aux mollets. Ainsi les masses musculaires, elles aussi, remanjuez-le bien, sont douloureuses.
Il est intéressant de relever queles excitations portîintsurla peau de lajambe et du pied sont perçues avec un retard qui peut aller jusqu'à trois secondes; que les sensations douloureuses produites par ces excitations, contact ou pincement, ne sont pas exactement ra[)portées, lorsque les yeux sont fermés, au point excité, mais presque toujours un peu au-dessus ; que ces diverses excitations, quelles qu'elles soient, se traduisent uniformément par un sentiment de brûlure qui se répand au-dessus et au-dessous du point où elles ont été produites et qui leur survit pendant quehjues secondes. Remarquons enfin que ces troubles de la sensibilité se retrouvent avec tous leui's caractères, quoique fort atténués, toutefois, aux membres supérieurs, plus particulièrement sur la partie inférieure des avant-bras et sur les mains où ils atteignent leurmaxi* mum (voir les fîg. 71 et 75).
Eh bien, Messieurs, il me semble que, en ajoutant à ce qui a été dit plus haut des troubles moteurs et destroublestrophiques observés chez notre malade, les troubles particuliers de la sensibilité que nous venons de relever, nous avons de quoi compléter le tableau clinique de la paralysie alcoolique. C'est bien d'elle qu'il s'agit décidément dans notre cas; je ne crois pas qu'il existe de paralysies autres que celle-là dans lesquelles on retrouve ce même concours si caractéristi(jue de circonstances; si ce n'est peut-être — d'après quelques observations que j'aifailes chez des sujets venant du Brésil ou de l'isthme de Panama, — dans certains casde Deribc^ri-Sec, afl'ectioness(Mitiellementexoticpie, que, dans le diîignoslic, il sera généralement facile d'éliminer. J'ajouterai que, même après la constatation failo chez noire malade, à un moment donné, d'une chute de la iKiujuère, jjuis d'une inégalité pupillaire aujourd'hui cnoore jnésenles, avec signe d'Ar^ylI UoJMîrisou, il est im|M>ssibIe également de ne pas éloignej-, tlnrcs et d«'j i, l'idéo du tabès. HrnKirqnez en particulier chez notre malades le caractère des douleurs qui ne rapjM'Ib^ en rien la description classique des douleurs fulgurantes; rabscuce des Iroubles vésicaux, la réaction d(;s nlas^es musculaires, les rélraclions libro-lendineuses, et eulin le mode (révolution de la maladie, pour ainsi dire subaigu et qui conlrjiste siugidièreuieut avec la marche énnneuiment leule et traînante de j'ataxie locomotrice progressive.
Maigri' tout, peut-être persiste-t-il encore cpiehpie doule dans l'esprit de plusii'urs (rentre vous; el i>eul-être aussi peu<ez-v()us (jue ncms avons bien tanli' à iuleri-og(;r la malade, dans le but d'ubtenir d'elle des aveux nous permettant d'asseoir le (liagu(jstic, cette fois sur des bases inébranlables. Kh bien, je vous ferai remai' piei à c»; propos qu'il s'agit ici d'une femme et ([ue, dans mon expérience du moins, jamais les femmes alcooliques alors même ([ue vous les prendriez en flagrant délit, n'avoueront leur vice. Or, notre malade d'aujourd'hui n'écha|»pe pas à cette régie; elle nie tout.
effrontément; ce n'est donc pas, vous le voyez, de ce côté-là qu'il faut attendre la lumière. Sans doute nous avons à ce sujet des renseignements absolument précis qui nous apprennent que depuis longtemps elle se livre à la boisson ; mais ce n'est pas d'elle que nous les tenons, remarquez-le bien ; ils nous ont été fournis par sa famille.
D'ailleurs n'allez pas croire que ces réponses toujours négatives des alcooliques du sexe féminin lorsqu'on les interroge sur leurs habitudes dévie, soient constamment le fait d'une dissimulation systématique, voulue et préméditée. 11 faut, pour être équitable, tenir comi)te de l'état d'hébétude et d'amnésie dans lequel sont plongés la plupart des sujets de cette catégorie. Et justement, celui que nous avons sous les yeux peut être cité comme un type du genre. Il est certain, ainsi que cela résulte des interrogatoires auxquels nous l'avons maintes fois soumise depuis qu'elle a été admise dans nos salles, qu'il existe dans ses souvenirs de nombreuses lacunes; il lui est, par exemple, impossible de reconstituer exactement les grandes époques de son existence. Elle ne peut déterminer la date à laquelle son mari est mort ; tantôt elle dit que cet événement, qui a cei»endant changé de fond en comble ses conditions d'existence, date de quelques mois seulement, tandis que d'autres fois elle le fait remonter à plusieurs années ; jamais du reste elle ne tombe juste.
Il est des jours où elle pousse des cris toute la nuit, se plaignant avec amertume de ses « brûlures » qui l'ont empêchée de dormir et, le lendemain, elle viendra prétendre qu'elle n'a pas souffert et qu'elle a passé une nuit excellente. Ces variaticMis d'un jour à l'autre dans le récit des faits qui la concernent doivent nous rendre indulgents et nous porter à croire que vraiment, par moments, elle oublie peut-être les écarts auxquels elle s'est livrée. Quoi qu'il en soit. Messieurs, cette amnésie que je viens de relever chez notre sujet est, je le répète, un fait assez caractéri^ticiue et que vous devrez vous attendre à nncontrer fréquement chez les individus atteints de paralysie alcoolique. Il enest deméme des [rêves particuliers, et pour ainsi dire classiques, qui,chezeux, jouent un rùh^ important. Ils sont fort bien formulés chez notre malade ; ainsi, tantôt elle voit des animaux bizarres et effrayants qui la menacent ; taudis que d'autres fois, comme par contraste, elle entend de la musique, voit des illuminations, nombre de personnes joyeuses et parées ; elle croit en un mot assister à une fête. L'autre jour elle était persuadée qu'en effet une grande fêle de nuit était donnée par le directeur de l'hôpital : et même, l'illusion persistant cpiebiue temps après le réveil^ elle voulut î\ toute forc(î se lever pour aller y prendre part. On rencontre, vous le savez, de semblables rêves chez les hystéri(iues non alcooliques. Mais ce n'est pas d'hystérie qu'il s'agit ici certainement. C'est bel et bien l'alcoolisme qui est en jeu ; cela va être rendu évident, une fois de plus, par l'exposé que nous allons vous présenter {\o^ n.lécédents de notre malade.
Son père était un alcoolique; il est mort à Tàge de cinquante-huit ans. Elle a une tante maternelle Agée de soixante-douze ans qui, depuis longtemps, est en enfance.
Elle est aujourd'hui âgée, comme on Ta dit de quarante ans; elle n'avait jamais été malade dans son enfance, et nous ignorons si elle a présenté, dès cette époque, des stigmates névropathiques.
Elle avait vingt-cinq ans, lorsqu'elle s'est mariée à un limonadier. Dans le café qu'elle dirigeait avec sonmari, elle tenait le comptoir, et c'est dans ces circonstances qu'elle a contracté l'habitude de boire. Son mari étant mort en 1882, elle a abandonné son établissement et s'est mise à faire de la couture; mais entraînée par sa funeste passion elle ne faisait que boire, surtout de « l'amer Picon > et du cognac. Elle ne travaillait guère. La misère vint. Pendant longtemps on ne remarqua pas que sa santé fût en rien altérée; mais il y a quatre ou cinq mois apparurent les premiers phénomènes d'intoxication. Tous les renseignements qui vont suivre ne viennent pas, bien entendu, de la malade; ils nous ont été communiqués par son beau-frère, qui durant cette période l'a suivie de près. Ce furent des troubles intellectuels qui ouvirent la scène ; elle était excitée ; ne savait plus ce qu'elle disait : la nuit elle ne dormait guère ; elle était tourmentée par des rêves pénibles dans lesquels elle se croyait poursuivie par des animaux. Elle avait même parfois, étant parfaitement éveillée, des hallucinations de la vue. Ainsi, en décembre, elle crut un soir voir tout à-coup, sur le mur de sa chambre, courir une grosse araignée noire; elle se mit, une bougie à la main, à la poursuite de cet animal imaginaire ([u'elle voulait à toute force attraper et brûler. Habituellement,elle se plaignait, surtout la nuit, de démangeaisons, siégeant principalement aux membres inférieurs; elle éprouvait la sensation d'eau bouillante qui lui coulait sur les jambes et qui la brûlait. Elle disait souvent qu'on lui « coulait du feu dans les genoux. >?
L'afTaiblisseniont des membres inférieurs remonte îï peu près à la même époque. La malade ne s'en inquiétait guère, elle l'attribuait à « des varices » dont elle avait souflort déjà pendant ses grossesses. Déjà, en décembre, elle éprouvait beaucouj) de diHicultés à monter son cinquième étage. Il lui arrivait souvent de sentir srs jambes iléchir tout à coup et se dérober sous elle. Le 1" janvier son beau-frève a constaté qu'il lui était littéralement impossible de monter seule dans son lit. Il a remarqué en même temps que la paupière de son x'il droit était tombante.
Elle était vraiment dans un état pitoyable lorsqu'elle est entrée à l'hôpital Bichat, vers le 5 ou i\ janvier. C'est la, ainsi (^ue nous l'avons dit, qu'a éclaté le délire bruyant vraisemblablement sousTinlluence de Tabstention à laquelle elle aura été soumise.
Vous savez le reste : de Bichat elle a passé à Sainte-Anne, et de Sainte-Anne à Villejuif, service de M. lo D' Brinnd. où le dingnostie a été fonnulé ainsi
qu'il suit : « Alcoolisme chronique avec airaiblisseuieut des facultés intellectuelles. Paraplégie alcoolique avec atrophie ». On ne saurait mieux dire et vous avez compris sans qu'il soit nécessaire de plus insister, que c'est bien de cela qu'il s'agit.
Depuis que la malade est entrée dans nos salles il s'est produit chez elle de Tamélioralion sur toute la ligne : La mémoire est toujours fort en défaut sans doute et je ne crois pas du rcsle que jamais, les choses allant au mieux, elle se rétablisse complètement ; mais Tinsomnie est moins prononcée et il y a moins de rêves pénibles. D'un autre côté, un retour très accentué des mouvements s'est produit du côté des membres supérieurs et pour ce qui est des membres inférieurs la malade commence à pouvoir un peu partout leur imprimer volontairement quelques mouvements. Les troubles de la sensibilité sont eux aussi beaucoup moins prononcés qu'ils ne l'étaient à l'époque où nous avons examiné le sujet pour la première fois. Au train dont vont les choses, je ne doute pas qu'avec le concours du temps et de Télectrisation méthodique, on ne parvienne à obtenir de ce côté des résultats très satisfaisants. Toutefois, quand les mouvements seront redevenus possibles, il faudra de toute nécessité, nous l'avons fait prévoir, pour que la malade soit mise en mesure de se tenir debout et de marcher^ procéder chirurgicalement au redressement des parties.
On pourra dire alors que la guérison a été obtenue; oui, sans doute ; mais vous n'ignorez pas qu'en pareille matière, ij y a à considérer le chapitre des récidives. Elles sont, hélas ! presque fatales. Vous connaissez le proverbe :
< Qui a bu boira ». Il répond bien à la réalité des choses et je vous ai raconté souvent l'histoire d'un cas dans lequel j'ai vu la paralysie alcoolique chez un
< gentleman > guérir trois fois; mais, chaque fois après la guérison^le malheureux retombait bientôt dans son vice. Il a terminé l'histoire en se suicidant.
A part la question des récidives, le pronostic de la paralysie alcoolique d'après ce qui a été dit vous paraîtra plutôt favorable; je crois qu'il l'est en réalité dans la majo»"ité des cas, lorsqu'il s'agit d'un premier accès et que les choses n'ont pas été poussées trop loin. Il importe que vous sachiez cependant que, de temps à autre, on rencontre des cas de paralysie alcoolique se présentant absolument avec toutes les apparences de ceux qui guérissent, et qui néanmoins, inopinément, sans que rien puisse le faire prévoir, prennent tout à coup la plus mauvaise tournure; le pouls s'accélère, la respiration se précipite, les extrémités prennent une teinte bleuâtre, et en un mol, par le fait de l'intervention de troul)les bulbaires que rien ne peut conjurer, survient rapidement la terminaison fatale (l).Deux fois j'ai assisté,non pas impassible, je vous
1. Voir sur la paralysie alcoolique, la Leçon du mardi G mars 1888.
prie de le croire, à l'évolution de cedrame; d'abordchezunejeuneetbelleAméricainc de vingt-trois ans, puis plus récemment chez une femme de trente ans environ qui a été admisedans le service. Je ne vous fatiguerai pas parTénumération des moyens mis en œuvre pour arrêter les progrès du mal : ils sont hélas ! tous restés sans effet.
30 £Y 4c Malades.
Je vais maintenant, Messieurs, faire passer sous vos yeux, pour les soumettre à votre examen clinique, deux malheureuses créatures bien dignes d'exciter la compassion. On peut dire que Tune cl l'autre ont été touchées du doifçt par la fatalité anticiue, aujourd'hui remplacée par la fatalité héréditaire ; ils pourraient s'écrier l'un et l'autre :
« Qu'avons-nous fait, ô Zcus, pour cette destinée ? « Nos pères ont failli : lunh nous qu'avons-nous fait ?(1)
Tous deux soutdes dégénérés (2), des déséquilibrés, des faibles intellectuellement et moralement, surtout l'un d'eux qui a commis plusieurs délits ; mais soit dit entre nous, je les crois bien peu res[»onsables l'un et l'autre du mal qu'ils ont pu faire, ou qu'ils pourraient faire. Malgré quelques tentatives louables de la part de leurs parents, ils n'ont puni l'un ni l'autre acquérir la moindre instruction ; ils ne savent ni lire, ni écrire. Dans la société, comme bien vous pensez, leur ianiille n'appartenant pas aux classes privilégiées, ce sont des déclassés ; de fait ils n'ont pas de domicile fixe et ils vivent en exerçant des profession? douteuses, interlopes. L'un d'eux est saltimbanque ; il se dit •< artiste >^. La vérité est que son art consiste à faire « l'homme sauvage > dans les baraques de foire; l'autre gagne bien pauvrement son pain de chaque jour en chantant dans les rues.
Voilà qui est fort bien, direz-vous ; le tableau [)romet d'êlre piquant. Mais où voulez-vous en venir; en quoi tout cela j»eut-il concerner votre enseignement?
Eh bien. Messieurs, ce (jue je tiens à vous montrer, c'est que les deux pau-
\. L(^ Erinnycs.. 2'» p. V. p 14. IS D.
2. Voir sur la combinaison de riivstérie avec les diverses formes de lu déjfénéresccuec mentale plusieurs travaux inspirés par M . le D»" Ballet : — Marquezy : L'homme hystéi-ique. Bulletin médical, août. — Tabaraud. Des rapports de la défjénéresreNce mentale et de rhysteriey[hi':iv de Paris, novembre IS.*^*^.
vres hères que je viens de vous présenter sont Tun et l'autre sous le coup de la diathèse hystérique. Ils en portent, vous allez le voir, Tun comme Tautreles marques non méconnaissables : attaques et stigmates permanents. Où l'hystérie va-t-elle se nicher? Je vous l'ai montrée bien souvent, dans ces derniers temps dans la classe ouvrière, chez les artisans manuels, et je vous ai dit qu'il fallait la chercher encore sous les haillons, chez les déclassés, les mendiants, les vagabonds ; dans les dépôts de mendicité, les pénitenciers, les bagnes peut-être !
Vous verrez qu'un jour, tout compte fait, en raison de Textension singulière que semble prendre Thystérie mâle dans les classes inférieures de la société à mesure qu'on apprend à la mieux connaître, on en viendra à poser la question suivante : la névrose hystérique est-elle vraiment, comme on l'a cru, comme on Ta prétendu jusqu'ici, plus fréquente chez la femme que chez l'homme (1)? Toujours est-il que, quelle que soit la solution qui, dans l'avenir, sera donnée à cette question, nous voilà dès à présent amenés bien loin de ridée que nos prédécesseurs des siècles passés se faisaient de Thystérie, lorsqu'ils n'y voyaient qu'une « sulTocation utérine »,
Occupons-nous d'abord de « l'homme sauvage », C'est un nommé Lap.. sonne: il est aujourd'hui âgé de 48 ans. Sa physionomie est quelque peu en rapport avec la profession cju'il exerce. Il a, en efîet, comme vous voyez, l'air abruti, stupide, renfrogné, féroce même. Kn réalité, il est vraiment terrible dans de certains moments, et il a alors commis plusieurs fautes graves, pour lesquels, du reste, il a été sévèrement puni par la loi militaire. Il paraît s'être fort amendé depuis lors.
.le ne vous parlerai de son histoire, de ses antécédents qu'il ne nous a contés lui-même que sous toiitos réserves. Ce n'est pas qu'il mente, â ce que je suppose, et il me paraît au moins fort vraisemblable que les « gros faits » de sa vie se sont passi'^s en réalité comme il nous le raconte. Mais nous nous sommes facilement nporcn, en l'interrogeant à maintes reprises, qu'il n'a pas de mémoire et qu'il enchevêtre les faits les plus éloignés par la date où ils se sont produits. Voici en résumé, d'après la critique que j'ai faite des documents qu'il m'a fournis, l'histoire de notre homme, telle que je vous propose de l'admettre.
Il affirme qu'il n'y a pas eu dans sa famille d'antécédents nerveux. A cet égard, je me permettrai de ne pas l'en croire. Il est même impossible que
1. Voir il ce sujol rKliide staliàti'ine dijà citée du D' Marie, Ivrognes médical p. 68, 87, juillet 1889.
cela soit: d'ailleurs, dans la recherche de ses antécédents, le chemin est coupé; il ne connaît pas du tout la famille de son père.
Sa mère et sa tante sont mortes de maladie cardiaque. Celle-ci avait fréquemment souffert du rhumatisme articulaire. Nous trouvons là, pour le moins, les marques de l'élément arthritique, qui, si fréquemment, concourt au développement héréditaire des affections névropathiques.
A Tàge de douze ans, il aurait été atteint d'une fièvre typhoïde grave. C'est de cette époque qu'il faut faire dater sa faiblesse intellectuelle et son amnésie- Ce qu'il avait, antérieurement à cette maladie, appris à l'école il Ta depuis complètement oublié et n'a jamais pu le réapprendre. Il avait toujours eu d'ailleurs des goûts de vagabondage; il aimait à courir les champs, et évitait autant que possible de se rendre à l'école.
Il avait dix-huit ans lorsque, n'ayant pu apprendre aucune profession, il s'engagea dans la marine. Il fit là six ansdeservice, sans encombre et il allait être libéré, lorsqu'à la suite, à ce qu'il assure, d'une discussion avec un adjudant, il jette cet officier par dessus-bord et se trouve par suite condamnéàmort.Sa peine fut commuée, paraît-il, en dix ans de travaux forcés : en conséquence, il fut envoyé en Algérie où, pendant huit ans, il a été occupé à travailler sur les routes. Il finit son temps à la Nouvelle-Calédonie.
C'est de son séjour en Algérie que datent la plupart des tatouages caractéristiques dont il aie corps couvert. Voyez, il porte sur le coté gauche de la poitrine une « croix d'honneur » imaginaire ; sur son avant-bras gauche on lit l'inscription suivante « mort aux gendarmes, y^ Au beau milieu du tronc, un peu au-dessus du sternum, se présente une figure de femme, décemment couverte qu'il dit être la nuit. Pourquoi la nuit ? il n'a jamais pu le dire. Je signalerai encore, sur le bras droit, le dessin d'un homme « en costume de mousquetaire » destiné à représenter, paraît-il, le gouverneur de la colonie pénitentiaire, et un peu plus bas celui d'un autre homme en costume € d'Ecossais » ? J'aurais à signaler encore bien d'autres tatouages^ plus ou moins bizarrement placés, mais la plupart d'entre eux sont tels que leur description blesserait rhonnéteté! c'est pourquoi je passe outre. Tout cela, Messieurs, est-il assez absurde ? mais remarquez-le bien, pour nous médecins l'examen de ces inscriptions, de ces images symboliques bizarres, n'est pas à dédaigner. On peut dire, en effet, qu'elles sont parfaitement dans la situation, et qu'elles font en quelque sorte partie de la caractéristique de l'état mental de notre homme.
Il avait environ trente-cinq ans lorsqu'il fut mis en liberté. Les dix années qui ont suivi sa libération ont été marquées par des incidents pathologiques nombreux et qu'il nous faut mettre en relief. Les mille francs, provenant de son « prêt », qu'il avait touchés, furent bientôt dépensés en orgies de boisson. C'est à cette époque que commencent à paraître les délires surtout nocturnes où il voit des animaux féroces^ des lions surtout quille
menacent et contre lesquels il se défend à Taide d'un couteau dont il frappe les murs. Une fois, il s'en est frappé lui-même au bras gauche, produisant une large blessure dont il porte encore la cicatrice.
C'est vers la même époque qu'ont commencé k paraître des crises nerveuses convulsives, qui n'ont pas cessé de se manifester de temps à autre depuis et que nous allons retrouver par la suite.
Pendant cette longue période de dix années, les excès alcooliques n'ont pas manqué d'aller leur train et en conséquence, Lap. .sonne n'a pas cessé de fréquenter, tantôt les hôpitaux lorsque les accidents nerveux dont il souffrait le laissaient à peu près calme, tantôt l'asile Sainte-Anne ou encore Bicétre lorsqu'il était pris de délire bruyant,
Gependant,dans les intervalles de ces crises, il s'est livré, car, après tout, il fallait vivre, à des professions diverses : il y a cinq ou six ans, il a dû cesser de servir les maçons, comme il le faisait depuis son départ de la Nouvelle- Calédonie, parce que — remarquez bien ce détail caractéristique, — il était devenu faible de tout le côté droit, du membre supérieur surtout : les objets qu'il portait lui tombaient, dit-il, de la main droite, € lorsqu'il ne les regardait pas ». Cette parésie de la main droite, avec perte du sens musculaire, nous allons la retrouver tout à l'heure telle quelle, cinq ou six ans au moins après le moment où elle a été pour la première fois remarquée.
Après avoir quitté les maçons, Lap.. sonne a été « employé de ménagerie » dans les fêtes publiques. Dans ce temps-là, dans le but de s'élever danslaprofession,il a fréquenté les cours d'un nommé M... s'intitulant artiste et demeurant rue des Quatre-Chemins à Aubervilliers où il enseigne les trucs de bateleurs. C'est chez ce professeur qu'il a appris à avaler des sabres, des étoupes enflammées, à manger du verre cassé, etc., etc. — 11 a par la suite figuré dans l'établissement bien connu du décapité parlant. Mais, dans le cours des dernières années c'est surtout, dans le rôle « de l'homme sauvage » qu'il paraît dans les foires des environs de Paris. Là, cm le montre enfermé dans une cage de fer, tout noirci des pieds à la tête, portant un bonnet de plumes, et des chaînes aux pieds ; là, au grand ébahissement des badauds, on le voit, manger en rugissant de la viande crue, voire même, à ce qu'il prétend — mais peut être à cet égard se vante-t-il — des lapins vivants.
Qui eût pu penser que ce «terrible cannibale » n'est après tout qu'un malheureux névropathe, un hystérique ! Cela est cependant ainsi et chez lui, vous allez le reconnaître, les caractères de la névrose hystérique sont on ne peut plus nettement accentués.
Voici d'abord l'exposé de ce qui est relatif aux stigmates permanents (Voir iîg. 76, 77, 78). Il y a une hémianesthésie droite relative à tous les modes de la sensibilité et à peu près absolue. Perte du sens musculaire dans le membre supérieur droit. Il ne peut rendre compte les yeux fermés des divers déplacementsqu'on imprime aux différents segments de ce membre,et les articulations
peuvent y être brutalement tordues ou distendues sans que le sujet en ait la moindre notion.
Il y a parésie des membres supérieur et inférieur du côté anesthésié (côté
Fi?. 7^).
droit). Lo dynamomètre donne 20 pour la main droite, 55 pour la main
gauche.
N'allez pas croire quocette insensibilité de tout un côté du corps, qui, suivant toute» pr(>l)al)ilité date de fort loin, ait été pour quelque chose dans le choix qu'il a fait de la profession de bateleur expert dans l'art d'avaler des sabres,
du verre pilé, des étoupes enflaminées,etc. En effet, ainsi que cela arrive chez la plupart dra hystériques, il est resté sans se douter de son existence jusqu'au moment où elle lui a été révélée par les explorations ad hoc auxquelles nous l'avons soumis. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, l'aneslhésie est exactement limitée au seul càté droit du corps, même en ce qui concerne le voile du palais et le pharynx.
Les troubles sensoriels ne sont pas moins accusés. L'examen du champ visuel décèle qu'à droite il y amaurose complète, tandis qu'à gauche existe un rétrécissement du champ visuel très prononcé (à 13°). Il y a de plus microme-
galopsie ; pas de diplopie monoculaire. L'odorat est obnubilé du côté droit. Rien à noter relativement au goût et à l'ouïe. 11 n'y a pas de points ou plaques hystérogènes.
Nous ne sommes pas encore tout ù fait renseignés sur la forme que présentent les attaques convulsives qui se reproduisent chez lui de temps k autre, asseï fréquemment, parail-il,depuis six ou sept ans. 11 en a eu trois ou quatre seulement depuis son entrée àl'hôpltal. Voici d'après la relation des gens du service qui ont assisté â. quelques-unes d'entre elles ce qu'on a observé généralement. Ces attaques se sont régulièrement produites toutes vers quatre ou cinq heures du soir. Il y a une aura : le malade se plaint de mal de tête, de confusion dans l'esprit, de tristesse ; il ressent des battements dans les tempes et des bruits d'oreille épouvantables : tout cela dure environ une demi-
heure. Après quoi, s'il n'a pas pris soin de se coucher, il tombe à terre, tout à coup, comme une masse; alors surviennent les convulsions épileptoïdes, toniquesd'abord, puis cloniques ; il y a de Técume à la bouche, pas de morsure de la langue, pas d'urination involontaire. Un léger stertor termine la scène; après cela, le malade revient à lui assez rapidement et se relève en se frottant les mains et en se grattant la poitrine, comme si la peau de ces parties était le siège d'une vive démangeaison.
D'après la description que nous venons d'en donner, ces accès doivent être considérés comme représentant une anomalie prévue et classée des attaques hystéro-épileptiques, consistant en ce que la période dite épileptoïde se présente à Tétat d'isolement, ou en d'autres termes n'est suivie, contrairement à la règle du type, ni de la phase « des grands mouvements » ni de celle € des attitudes passionnelles ». Vous savez qu'à ne les considérer qu'en elles-mêmes et indépendamment des circonstances concomitantes, ces attaques ainsi réduites à la phase épileptoïde, ne sauraient être distinguées de l'accès comitial qu'en ce qu'elles sont précédées d'une aura caractéristique plus ou moins prolongée et que, suivant une règle qui souffre cependan* quelques exceptions, la morsure de la langue et l'urination involontaire y font défaut.
Mais d'après les renseignements que nous avons recueillis auprès du malade lui-même, notre homme aurait de temps en temps alternant avec les précédents d'autres accès qui rappellent exactement cette fois l'image classique de l'attaque épileptique, à savoir: apparition plutôt la nuit, début soudaiu sans prodromes, morsure de la langue, urination involontaire, stertor prolongé, abrutissement au sortir de la crise, etc., etc. Si cela est réellement, il s'agirait, vous l'avez compris, d'hystérie et d'épilepsie coexistant chez notre homme, mais vivant chez lui en quelque sorte séparément, côte à côte, sans promiscuité; combinaison qui dans la nomenclature, depuis longtemps usitée dans cet hospice, est désignée sous le nom d'hystéro-épilepsie à crises séparées.
Après cet exposé des faits, il ne sera pas hors de propos, Messieurs, d'indiquer sommairement, en manière de résumé, quelques-uns des principaux enseignements qui en découlent.
J'ai placé devant vos yeux une malheureuse créature sans intelligence, sans mémoire et sans jugement ; faible aussi moralement, bien entendu, etéraotive; nuiuifestement marquée en un mot au sceau de la dégénérescence mentale, telle que Morel Ta comprise. Vous avez vu notre homme, pendant une bonne partie do son existence, placé constamment sous le coup des impulsions morbides qui plusieurs fois l'ont poussé à l'accomplissement d'actes délictueux; puis livré k lui-même il mène une vie errante, vagabonde et exerce des professions à peine avouables. Sur ces entrefaites l'alcoolisme était intervenu, et sur ce fonds admirablement préparé pour en favoriser et en grandir Taction, il exerce des ravages. C'est alors que, sous rinfhience i)uissantc de cet agent
provocateur^ l'hystérie apparaît avec les attaques et les stigmates qui lui sont propres, puis aussi peut-être, du même coup, Tépilepsie avec les accès qui ta caractérisent.
Voilà certes une série d'événements qui se succèdent et s'enchaînent suivant les lois d'un déterminisme implacable ; et, dans cette évolution en quelque sorte logique, des épisodes pathologiques rien n'est fait, j'en suis sûr, pour vous surprendre, préparés que vous êtes â en comprendre la raison, par nos études antérieures.
Comment le médecin pourra-t-il espérer intervenir utilement dans cette triste affaire : peut-être autrefois, eût-on pu tenter d'opposer une digue aux envahissements successifs du mal; mais, aujourd'hui que les destinées sont accomplies,le mieux sera , j e pense, de chercher à obtenir l'admission du malheureux € homme sauvage » dans un asile où il trouvera protection contre ses propres écarts en même temps qu'il sera mis dans l'impossibilité de nuire aux autres.
J'en viens au second malade du groupe. C'est un pauvre diable, âgé de vingtquatreans,portantlenomdeRo...eau.Oh! la nature, la nature immorale comme certains philosophes pessimistes l'appellent, ne l'a pas ménagé. Lui aussi est un dégénéré, et cette fois l'hérédité nerveuse nous sera facile à établir. Son intelligence est faible, pour ne pas dire plus ; il n*a jamais pu apprendre à lire ; sa marche est gênée par l'existence de deux pieds-bots congénitaux et on lui voit au cou de nombreuses traces de scrofule. De plus, il bégaye horriblement comme vous aurez dans un instant l'occasion de le constater. Cependant, malgré cela, avec la permission des autorités compétentes, il vit de la profession de chanteur des rues, dans la banlieue de Paris. Voyez, il porte constamment dans sa poche son pauvre livret de licence, sale, crasseux « à vous tirer des larmes. » Quand il parle, il ne peut pas assembler deux mots de suite, tant il bégaye ; mais quand il chante, quand il chante « la Fauvette » par exemple — car par une ironie du sort, c'est la tendre romance qu'il cultive spécialement — c'est une autre affaire ; cela va tout seul, paraît-il, et sans accrocs. Il est donc abasique, si vous voulez, de la langue et des lèvres pour l'articulation parlée, il ne l'est plus quand il s'agit de l'articulation chantée ; fait bien connu du reste.
C'est ainsi qu'il gagne sa vie, bien maigrement, couchant par-ci par-là, pour quelques sous, dans des garnis inQmes, et quelquefois aussi pour rien à la bçUe étoile. Il raconte avec emphase que, pendant un mois, il a occupé une chambre qu'il a payée dix francs, oh ! c'était du luxe ! Les affaires allaient si
bien dans ce temps-là ; il ne s'est plus, depuis lors, jamais trouvé à pareille fête.
Dans la règle il ne mange pas tous les jours à sa faim. Il ne gagne guère chaque jour, en effet, plus de vingt sous et encore faut-il compter sur la morte-saison.
Malgré tout, Messieurs, c'est un garçon placide, rangé, résigné, plutôt bienveillant et j'ajouterai inoffensif, ou il me tromperait fort.
Les choses ont été pour lui, tant bien que mal, jusqu'à il y a deux mois. A cette époque il a commencé à s'affaiblir considérablement et, en même temps, sont survenues des attaques qui n'ont pas cessé depuis de se reproduire de temps à autre. Telle est la raison pour laquelle il est venu demander son admission à la Clinique.
Voici du reste son histoire : son père avait pour profession d'aller chercher des champignons dans les bois des environs de Paris, surtout à Meudon. II bégayait encore plus que son fils ; c'est dire qu'il pouvait à peine parler. C'était un ivrogne abominable, méchant, qui ne cessait pour ainsi dire pas de battre sa femme et ses enfants. La pauvre malheureuse était, paratt-il, très nerveuse. Elle est morte pendant le siège.
Après la mort de sa mère, l'enfant fut réduit à mendier dans les rues de Paris et, bientôt ramassé sur la voie publique, il fut interné à Mettray. Le seul incident pathologique à signaler chez lui, avant son internement, c'est une chute soudaine avec perte de connaissance, dont la durée aurait été d'une heure, survenue au moment où, pendant le siège, une bombe éclatait non loin de lui. Il était alors âgé de cinq ans. Pendant son séjour à Mettray, il n'a jamais été malade. Il dit n'y avoir jamais souffert ; il trouve seulement que la viande y était fort mauvaise, et assure que généralement parmi les détenus, personne n'en voulait manger. Aujourd'hui depuis qu'il est libre, il n'en mange pas beaucoup plus ; cela coûte trop cher. On a essayé de l'instruire, mais il avait, ditil, « la tête trop dure » ; il n'a jamais pu rien apprendre.
Il a été libéré à l'âge de vingt et un ans, il y a donc trois ans de cela. C'est depuis cette époque qu'il exerce le triste et peu lucratif métier que vous savez. En somme, on peut dire que depuis ce temps il vit littéralement dans la misère, ne mangeant guère que du pain, et encore pas tout son soûl et ne buvant que de l'eau. Pendant les premières années, sa constitution a résisté aux effets de ce déplorable régime ; mais il y a dix mois la dépression physique est survenue et c'est vraisemblement sous son intluence que, la prédisposition héréditaire aidant, l'hystérie a paru.
Elle est représentée chez notre malade sous ses deux grands aspects. Les stigmates permanents consistent en une hémianalgésic gauche avec légère obnubilation du sens musculaire du même côté : fait remarquable mais qui n'est pas sans extMiiple, le clianip visuel de ce même côté gauche est normal
tandis que du eôlé droit,il est rétréci à 50». En même temps,encore de ce côtélit, il y micromégalopsie et dyschromatopsie ; pas de diplopie monoculaire. Le goût et l'odorat sont manifestement obnubilés à gauche.
L& peau du scrotum k gauche est très sensible <i la moiudre pression ; le testicule correspondant est plus douloureux encore et quand on comprime un peu fortement soit le testicule lui-même, soit les téguments qui le recouvrent, le malade (éprouve la sensation de quelque chose qui lui remonte vers la poitrine et vers le cou où il éprouve un sentiment de suffocation. A ce propos.
je ferai remarquer que Ro-..eiiu n'est pas, tant s'en faut, un libidineux : il n'est nullement tourmenté par les désirs charnels et il n'a eu de rapports sexuels qu'une seule fois, et encore ?
Un autre point hystérogëne existe au niveau de la fosse iliaque droite : il est situé profondément et il faut soumettre la région ii une compression un peu
- Cbamp visuel de l'œil droit, celui de ]'«ll fn>ucbc e«t norni»l.
forte pour déterminer les phtnomOnes do l'aura. Cette région devient douloureuse au mouient où se produit spontnni'ment la sensation d'aura qui préct-de les attaques convulsives.
La première de cesattm|iies s'est produite en juin 1888, sans cause occasionnelle connue ; il n'avait été ni ému, ni ellrayé, ni contrarié. Elles n'ont pas cessé de se reproduire depuis, de temps à autre, assez fréquemment. Ce sont, en somme, des attaques classiques précédées d'une aura qui part tantât de la fosse iliaque droite, tantôt du testicule gauche, tantôt de la jambe droite, tantôt de ces divers points en même temps, La période épilcptoïde est en général très courte; le perte de conscience incomplète. Il n'y a pas de grands mouvements, si ce n'est une esquisse assez nette de l'arc de cercle ; pas d'attitudes passionnelles. Les accès sont en général isolés, et ne durent pas plus de huit à dix minutes en tout. Une fois, à la suite d'une de ses attaques, le malade aété frappé d'une hémiplégie gauche incomplète avec légère contracture de la main, tandis que le membre inférieur gauche, flasque, traînait sur le sol &
la manière d*an corps inerte suivant le mode classique. De cette hémiplégie gauche il ne reste aujourd'hui que des traces légères.
C'est de cette époque que date la première apparition, assure le malade, d'un phénomène peu connu encore dans l'histoire de l'hystérie et qui ici est fort accentué. Je veux parler d'une atrophie musculaire, sans accompagnement de secousses fibrillaires, sans exagération ou diminution des réflexes tendineux, portant sur l'avant-bras droit, surtout sur la cuisse et la jambe du même côté, et qui paraît s'être développée très rapidement. Il y a sur la jambe et la cuisse de ce côté, comparées aux parties correspondantes du côté gauche une différence de 2 centimètres (1). Nous avons, M. Babinski et moi, appelé depuis longtemps l'attention sur les atrophies musculaires qui se produisent dans le cours de l'hystérie, et qui ne relèvent que de sa seule influence (2). Mais le cas d'aujourd'hui présente quelque chose d'imprévu. En général, en effet c'est du côté où se montrent la paralysie motrice et les troubles de la sensibilité que siège Tamyotrophie hystérique, tandis que dans notre cas, elle occupe, au contraire, le côté opposé. Mais, il faut bien le reconnaître, nous en savons encore fort peu sur ce genre d'atrophie musculaire, et avant de vouloir légiférer définitivement sur son compte, nous devons savoir attendre que les observations se multiplient.
Messieurs, en dehors des quelques particularités sur lesquelles j'ai insisté chemin faisant,rintérêt du cas que nous venons d'étudier ensemble, me parait consister surtout en ceci : il montre bien, si je ne me trompe, que parmi les agents provocateurs de Thystérie, à côté des grandes perturbations morales, des traumatismes, des intoxications, etc., il y a lieu de placer la misère, la misère avec toutes ses duretés, toutes ses cruautés. Certes, dans le domaine étiologique, elle constitue un élément dont on ne saurait méconnaître la puissance et c'est là surtout ce que je tenais à faire ressortir.
1. Voici le résultat des mensurations faites à quatre travers des doigts, au-dessus et au-dessous du coude et du genou.
Périmètre du bras droit, 24<^<^ — F5ras gauche 24"
— de l'avant-bras droit, 25" — avant-bras prauclic, 27 "
— de la cuisse droite, 37" — de la cuisse gauche, 89<^<^
— de la jambe droite, 32 «^^ — de la jambe gauche, 34 ".
2. Babinski. De Tatrophie musculaire dans les paralysies hystériques. Arch. de Neurologie vol. II,juiUet 1886, p. 1.
i.Ml'. NOIZBTrE. 8, RUE CAMPAGNB-PRBMIKKE, PARIS.
Policlinique du 19 Mars 1889