DIX-NEUVIÈME LEÇON
Accidents nerveux provoqués par la foudre.
Messieurs,
Je saisis avec empressement roccasion qui m'est offerte de vous présenter un sujet chez lequel nous pouvons étudier ensemble divers troubles nerveux qui relèvent plus ou moins directement de la fulguration.
L'accident dont notre malade a été victime, s'est produit le 7 mai dernier, c'est-à-dire il y a vingt jours à peine. L'affection qui en a été la conséquence est donc, vous le voyez, de date toute récente, et, d'après les renseignements que nous avons en notre possession, il nous est permis d'affirmer que les principaux symptômes s'offrent à nous, à l'heure qu'il est, tels qu'ils se sont montrés le lendemain même de Torage du 7 mai ; ils ne paraissent pas, j'y insiste, avoir subi depuis lors la moindre modification.
Messieurs, M. Boudin auquel on doit une série de travaux intéressants concernant la foudre, considérée principalement au point de vue de l'hygiène publique, pouvait dire en 1855. « Ce qui caractérise les effets de la foudre, c'est l'imprévu, le protéiforme, le contraste, l'opposition, le mystérieux (I). » Le tableau était un peu forcé, sans doute, déjà pour l'époque, et le mystère d'ailleurs tend chaque jour à disparaître, au fur et à mesureque les faits, qu'il enveloppe de son obscurité, sont amenés à la lumière et méthodiquement étudiés. 11 n'en est pas moins vrai toutefois, qu'aujourd'hui encore, c'est une bonne fortune pour le médecin, en particulier pour le neuropalhologue, de pouvoir étudier à loisir un homme intelligent, sincère^ qui a vu la foudre de près et en a ressenti les effets assez durement.
Il y a longtemps que, parmi les accidents pathologiques que la fulguration
1. M. Boudin. De la foudre considérée au point de vue de Vhistoire,de la médecine légale et de Vhygiène publique» Extrait des Annales d Hygiène publique^ Paris, 1855.
peut produire chez rhomme, on a signalé des troubles nerveux divers et plus particulièrement des paralysies. Dans Tespèce, celles-ci ne sont point très rares. La plupart des foudroyés^ quand ils ne sont pas tués sur le coup, à part quelques cas exceptionnels où la mort survient après qixelques jours, en sont quittes pour des accidents nerveux, en général bénins et de courte durée, parmi lesquels figurent au premier rang les paralysies. Mais quels sont exactement les caractères cliniques de ces paralysies des foudroyés ou kerauno^paralysieSj comme vous voudrez les appeler? Présentent-elles, véritablement, quelque chose de spécial, leur appartenant en propre; ou bien rentrent-elles au contraire, tout simplement, dans les cadres vulgaires des paralysies traumatiques ? C'est ce qu'on ne saurait encore décider péremptoirement, faute d'observations et de descriptions suffisamment précises et méthodiques, et c'est là incontestablement une circonstance bien faite pour accroître, à nos yeux, Tintérêt qui s'attache au cas actuel.
Je vais maintenant exposer, 9vec détails, tout ce que le malade sait, tout ce qu'il nous-a dit sur la maladie pour laquelle il est venu nous consulter, et sur les diverses circonstances au milieu desquelles elle s'est développée. Vous serez par là mis en mesure d'apprécier à leur juste valeur les faits sur lesquels je veux surtout appeler votre attention. Mais, auparavant, je dois vous faire connaître ce qu'était le sujet avant l'accident du 7 mai.
D... cy, c'est ainsi qu'il se nomme, est âgé de 45 ans. 11 exerce la profession de garçon de recette attaché à une papeterie. Il est entré à la Salpétrière, le ^1^1 mai, c'est-à-dire il y a six jours.
En ce qui concerne ses antécédents de famille, il nous apprend qu'un deses oncles, du côté paternel, était emporté, violent à l'excès. Du côté maternel, il y a à signaler une tante tellement impressionnable, qu'elle tremblait « de tous ses membres, à la moindre émotion » ; c'est tout. Mais il y a lieu de remarquer que, relativement à ses grands-parents, le malade ne peut fournir aucun renseignement. Il les a à peine connus.
Le récit de son histoire personnelle nous a fourni des faits dignes d*intérèt : D...cy est né à La Martinique où il a passé les premières années de son enfance. Puis il a habité Lyon où son père, officierd'infanterie, se trouvait en garnison. Là il a reçu de Tinstrurtion ; il a fait ses classes au collège jusqu'à la philosophie. Toujours il s'était montré calme, froid môme, difficile à émouvoir, lorsque, dans le cours de sa dernière année d'études, ayant été Un jour molesté et humilié par un de ses professeurs, qui lui avait « tiré les oreilles », il
riposta par un soufllet et fut en conséquence, suivant les règlements, chassé de rétablissement. Il était alors âgé de 18 ans. Furieux, son père Tobligea à s'engager. Il partit comme soldat dans Tinfanterie de marine. Bientôt il prit part à l'expédition du Mexique, et, dans cette campagne, assista au siège de San Lorenzo, à la bataille de Puebla, « où la foudre, dit-il, tonnait autant que le canon », et à la prise de Mexico.
Libéré du service militaire à 25 ans, il s'engagea deux ans après, dans les équipages de la flotte. Sur ces entrefaites, la guerre franco-allemande éclatait. D... cy fit campagne dans Tarmée de la Loire : il assista aux combats de Patay, de Coulmiers, de Marchenoire. Enfin, loi*s de la répression de Tinsurrection de la Commune de Paris, par Tarmée de Versailles, il prit part à la prise du cimetière du Père-Lachaise où les « obus pleuvaient dru ». Il y fut blessé à la jambe gauche, peu grièvement d'ailleurs par ur. éclat d'un de ces projectiles.
J'ai tenu, messieurs, à vous faire connaître tous ces détails afin de vous bien montrer que notre malade n'était rien moins à cette époque qu'un débile, un pusillanime. Certes, dans ce temps-là, il n'était pas homme à prendre peur de l'orage. Dans cette série d'aventures que nous venons d'énumérer et dont quelques-unes ont été fort dramatiques, il a certainement entendu de rudes canonnades, et assisté à des spectacles autrement terrifiants que ceux que peut donner un orage avec ses éclairs et ses coups de foudre ; jamais cependant sa santé n'en avait été troublée : mais alors il n'était pas dans l'état d'alTaiblissement, d'opportunité morbide où nous allons voir qu'il est tombé depuis, et où il se trouvait justement lorsque la foudre, en le frappant le 7 mai dernier, a déterminé chez lui la maladie qu'il nous faudra tout à l'heure étudier.
Après la guerre D... cy navigua longtemps comme maître timonier à bord des paquebots transatlantiques. 11 y a un an, en mai 1888, il abandonna définitivement la marine et entra comme garçon de recettes dans un établissement de papeterie. Jusqu'alors, à part Ténurésie et les terreurs nocturnes auxquelles il est resté sujet dans l'enfance jusqu'à l'âge de 5 ans, il n'avait jamais présenté aucune marque neuropathique; il n'est d'ailleurs ni syphilitique ni alcoolique. Mais bientôt devaient survenir des chagrins, puis des fatigues physiques exceptionnelles qui changèrent du tout au tout la situation.
La mort de ses parents, celle de sa mère en particulier qui fut inopinée et à laquelle il ne put assister, l'avaient déjà profondément ébranlé lorsque, au mois de décembre dernier, l'exercice de sa profession qui parait-il, est assez pénible déjà en temps ordinaire, l'obligea, à cause des recouvrements de fin d'année à subir des fatigues excessives. Il se « surmena» dans l'acception la plus générale du mot. Peu à peu ses forces allèrent en déclinant; il perdit du même coup son entrain et sa vigueur d'autrefois, il était déprimé, triste, mélancolique, et, en même temps, il se sentait vite fatigué : il éprouvait
quelque peine à monter les escaliers, les jambes lui semblaient faibles, comme paralysées, les pieds souvent « butaient » en marchant. Il se plaignait d'une sensation de poids et de constriction sur le crâne ; ses digestions étaient pénibles, son estomac se gonflait après le repas et il était pris alors d'invincibles envies de dormir. En un mot, les symtômes de la neurasthénie cérébro-spinale s'étaient nettement accusés chez lui ; et, cependant, il continuait, malgré tout, à se livrer tant bien que mal, à ses occupations, très fatigué toutefois et surtout très préoccupé de son état.
Vous le voyez, messieurs, je tiens à vous le faire bien remarquer, la santé nerveuse de D... cy était incontestablement déjà fort ébranlée, lorsque, il y a vingt et un jours, il fut frappé parla foudre dans les circonstances que nous allons étudier.
Donc, c'était le 7 mai dernier ; il suivait à piedlagrand'route qui conduit de Noisy-le-Sec à Paris, revenant de Noisy où il était allé faire des recouvrements. Il marchait sur un des côtés du chemin, ayant le fossé à sa droite et notez le fait, cherchant des yeux, dans les champs voisins un pied de bruyères blanches qu'il avait remarqué en allant à Noisy et qu'il se proposait de cueillir pour l'apporter à Paris... S' adressant au malade : Veuillez nous dire le reste. Quelle heure était-il lorsque l'orage a éclaté ?
Le MALADE. C'était entre 3 et 4 heures de l'après-midi. Le ciel était noir, le tonnerre grondait depuis quelque temps déjà. Je n'y portai pas grande attention tout d'abord. Mais tout à coup, il se produisit un coup beaucoup plus fort et beaucoup plus rapproché que les autres, et alors, je ne sais pourquoi, j'ai pris peur; il me vint à l'idée que je pourrais bien être foudroyé, et je pressai le pas : d'ailleurs il commençait à pleuvoir. J'avais peutêtre fait 300 ou 400 mètres, lorsque survint un second coup extrêmement sec: j'ai vu l'éclair et j'ai entendu le coup en même temps, du moins je le crois, car il y a à cet égard un peu de vague dans mon esprit ; mais ce que je me rappelle bien c'est que le bruit ressemblait à un coup de canon accompagné du fracas que feraient en tombant sur le sol des milliers d'assiettes.
M. CuARCOT, aux auditeurs :\Q\xil\ez prêter, messieurs, uneattention particulière aux déteuls qui vont suivre.
Au malade : C'est alors que, comme vous l'avez dit, vous avez vu la foudre de près ? Veuillez nous conter cela en détail.
Le malade : A l'instant même où j'entendais éclater au dessus de ma tête le bruit que je vous ai dit, j'ai vu sur la route, à ma gauche, un peu en arrière de
moi, peut-être & une distaoce de 2 ou 3 mètres, une boule de feu très brillante et qui tourbillonnait. Elle avait à peu prè3 laforme et les dimensions d'un petit baril de bière, c'est-à-dire peut être SO centimètres de long ; c'est du moins l'effet que cela m'a fait.
H. CfiABCOT : Pouvez-vous diresileglobede feu vous estapparu avantou après que s'est produit le grand bruit d'assiettes brisées ?
Le halade :A cet égard je ne puis rien préciser, tout ce que je puis dire, c'ftgt que, de la boule de feu il s'est dégagé trois bouffées, trois petits nuages
FIg. 95. — D'ftprè* un croquU fail par le malide. — a, le fosié ; b, la routo ; c, lo baril lumineux ; d, le Sujet, e e' e", les nuagOB de ruinde.
de fumée gris&lre, d'une odeur acre, suffocante, prenant à la goi^e, qui se dirigeait vers moi. Cela ressemblait aux flocons de fumée qui sortent de la cheminée d'une locomotive lorsqu'elle se met en marche. L'odeur était celle du soufre ou mieux de la poudre brûlée. Tout cela a dû se passer bien vite, car à peine avais-je aperçu sur ma gauche la boule de feu,que je me sentais frappé h la jambe gauche, renversé à terre, et bientAt après je perdais connaissance.
M. Cbarcot : Parlez-nous de ce choc que vous dites avoir ressenti dans la jambe gauche.
Le malade: Je l'ai ressenti au moment même où la boule defeu m'est apparue. Il m'a semblé qu'on m'assénait un coup violent, comme avec une planche ou
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un gros bâton. Gela s'est fait sentir surtout dans le pied gauche au-dessous des chevilles, mais aussi en même temps dans la jambe et la cuisse gauches, le côté gauche du tronc et même de la tête. Les parties où j'ai ressenti le choc m'ont paru aussitôt lourdes, pesantes, comme engourdies.
U.Ciik^coT, aux auditeurs : Avant-hier, j'ai faitplacer le malade sur le tabouret électrique et on a tiré d'une de ses mains à l'aide de la pomme, une forte étincelle. Il assure avoir parfaitement reconnu la sensation particulière de choc qu'il vient de décrire. € C'était tout à fait cela, a-t-il dit, en petit. >... Mais continuons l'exposé des faits, sans plus de commentaires ; la critique viendra plus tard. Au malade : Dites-nous, je vous prie, ce qui s'est passé après la secousse ressentie dans le côté gauche du corps.
Le malade : Monsieur^ ainsi que je vous Ta! dit, à partir de ce moment-là mes souvenirs deviennent plus vagues. Il me semble que j'ai été attiré ou poussé du côté delà boule de feu, en tous cas j'ai été renversé; j'ai dû faire un demi-tour sur moi-même en pivotant d'abord sur le côté gauche; c'est du moins ce que je crois d'après ce qu'il me semble avoir éprouvé et aussi lorsque je songe qu'en me réveillant, je me suis trouvé sur la route, couché sur le dos, le tête près du fossé, tournée du côté de Noisy, et les pieds par consé* quent du côté de Paris.
M. Cuarcot: Vous avez un instant perdu connaissance?
Le MALADE : Oui, monsieur, complètement, pendant huit ou dix minutes peutêtre, mais je ne puis rien affirmer là-dessus.
M. Charcot : Vous avez compris, messieurs, que l'analyse seule, procédé toujours un peu artificiel, a permis de séparer tous ces faits, qui, suivant toute vraisemblance, se sont succédé avec une rapidité telle qu'on pourrait les dire presque simultanés. Quoi qu'il en soit, nous voici arrivés au moment, où couché sur le dos, en pleine route, le malade reprend, au moins en partie, possession de lui-même. Au malade : Continuez votre récit.
Le malade : Quand je me suis réveillé^ je ne me suis pas bien rendu compte tout d'abord de l'endroit où j'étais, ni de ce qui était arrivé : j'étais tout abasourdi. J'avais uriné dans mon pantalon. Je me rappelle bien que je me suis efforcé en vain, à deux reprises, de me dresser sur mon séant. Ce n'est qu'à la troisième fois que j'y suis parvenu. Une fois assis, je regardai de tous côtés autour de moi et je me mis à trembler et à pleurer, comme un enfant. Il y a longtemps que cela ne m'était arrivé.
M. CnARCOT : Il n'avait ni tremblé, ni pleuré à Puebla alors que tonnerre et canon à l'envi faisaient rage, il n'avait pas pleuré non plus au Père Lachaise, lorsqu'un obus est venu éclater près de lui. Mais depuis qu'il a été « touché » par la foudre^ une transformation radicale s'est produite en lui : le voilà devenu émotif à l'excès, pleurard ; désormais sous l'influence de la moindre émotion on le voit fondre en larmes. Au malade : Vous êtes-vous souvenu enfin de ce qui s'était passé avant que vous ne fussiez renversé?
Le malade: Oui, monsieur. Je me suis rappelé presque aussitôt que la foudre était tombée près de moi, que j'avais été frappé, renversé, tout ce que je vous ai raconté en un mot. Je me suis tâté de tous les côtés, j'avais peur d'avoir quelque chose de cassé ou de brûlé. Je me suis aperçu que je n'avais rien de « visible » et j'ai repris un peu confiance, mais j'ai eu grand mal à me mettre sur mes jambes ; elles me semblaient excessivement lourdes; on aurait dit que j'avais à traîner des boulets. La gauche surtout, avait peine à me porter; elle était tout engourdie, comme cela arrive quelquefois lorsque, assis surune chaise, on s'est comprimé le nerf de la cuisse en dormant dans une mauvaise position. Elle se dérobait sous moi ; je ne la sentais plus guère, elle me paraissait gonflée ; je ne savais pas si, oui ou non, elle portait sur le sol. Cependant, j'ai pu me mettre en route et tout en boitant, je précipitai le pas, comme un fou, ne sachant pas trop où j'allais : c'est presque instinctivement que je me suis dirigé sur Paris, car il me semble que j'aurais pu tout aussi bien, ne sachant pas trop ce que je faisais, retourner du côté deNoisy, tant j'étais ahuri.
M. Chargot: Le voilà donc qui se met en marche, boitant, traînant la jambe gauche, tout tremblant, obsédé, assure-t-il, constamment par une odeur de soufre et la sensation de quelque chose d'acre qui le tenait à la gorge, et dans un état mental sur lequel il importe d'attirer votre attention. 11 avait fait environ un kilomètre lorsqu'il recontra devant une auberge une voiture qu'il reconnut pour appartenir à un de ses amis. Il entra dans la maison où il fut accueilli par son ami qui, intervenant ici comme témoin, nous a raconté dans tous les détails la conversation singulière qui a suivi leur rencontre... L'ami le voyant tout pâle, tout tremblant, les habits souillés par la boue et en désordre, lui demande : « Qu est-ce que tu as? — R. Qu'est-ce que ça te fait, espèce de J... f. — D. Mais qu'as-tu donc? — R. J'ai que je suis f..., je suis f..., j'ai failli être tué par le tonnerre. » En ce moment, il s'est assis. On lui a offert à boire, mais il a refusé. Par moments, il répondait tout de travers aux questions qui lui étaient adressées et prononçait des paroles sans suite. Tantôt il répétait plusieurs fois : « Je voudrais bien avoir mon bouquet de bruyères blanches. » Tantôt il disait : « Je suis f.., je suis f... » et il se mettait à pleurer. « Il n'y avait rien à en tirer, dit son ami : Je pris le parti de le prendre dans ma voiture et de le ramener à Paris à son domicile. »
Nous avons maintenant des renseignements sur ce qui s'est passé, lorsque D... cy est arrivé chez lui vers Sheures du soir, par le récit que nous a communiqué la bonne du marchand do vin chez lequel il demeure.M.D...cy,«nousa-telle dit, était très pâle lorsqu'il est arrivé à la maison ; il tremblait, il avait les yeux égarés, il a refusé de manger et s'e^ couché. Je suis restée près de lui jusqu'à 2 heures après minuit. 11 disait des choses sans suite ; par moments il ne répondait pas, et regardait fixement le plancher, toujours sur le même point ; puis il se mettait à pleurer. Enfin il a paru s'endormir et je l'ai quitté. Le lendemain matin, je l'ai trouvé tout aussi agité que la veille, surtout après
qu'il a eu reçu la visite de son patron qui lui a dit : « Vous avez eu bien de la chance ,il y a eu, à ce qu'on m'a dit, un homme'de tué. » Alors M. D...cy a eu comme une crise de nerfs ; il s'est mis à trembler et à pleurer ; puis il s'est caché la tète dans ses draps et s'est tourné du côté du mur; il pouvait à peine parler tant il bégayait. » — S'adressant au malade : Tout cela est-il exact?
Le malade: Monsieur, je le crois; il me semble bien me rappeler la plupart des choses qu'on vous a dites; mais tout cela n'est pas bien précis dans mon
espril.
M. Charcot: Avez-vous vraiment dormi cette nuit-là?
Le malade : A peine, monsieur; à chaque instant j avais des explosions de larmes; j'avais la gorge serrée et je sentais des battements dans les tempes. A peine étais-je assoupi que je révais d'éclairs, d'orage et je me dressais tout à coup sur mon lit croyant entendre le bruit du tonnerre.
M. Charcot: G'estbien. Veuillez nous dire, actuellement comment s'est passé la journée du 8 mai.
Le malade: Après la visite de mon patron qu'on vous a contée, j'ai voutd me lever; mais une fois debout j 'eu failli tomber : il me semblait que ma jambe et ma cuisse droites étaient en coton; elle ne me portait pas ; elle était bien plus faible que la veille ; elle s'est cognée contre l'angle de ma table de nuit et je m'y suis fait une assez forte contusion. C'est alors que je me suis aperçu qu'elle était complètement insensible, car bien que le coup ait été assez fort, je n'avais ressenti aucune douleur ; alors je me suis pincé la peau de toutes mes forces et je n'eu absolument rien senti. Cependant j'ai voulu me forcer, je suis parvenu à sortir de ma chambre, et je suis même descendu dans la rue, traînant la jambe, jnais après quelques pas, je n'en pouvais plus, et j'ai dû rentrer chez moi. Je suis resté couché quelques jours et enfin, j'ai pris le parti de me rendre à rhôpital Saint-Antoine d'où, le lendemain de mon arrivée, j'ai été envoyé ici.
M. GuAUCOT : 11 nous a été bienveillamment adressé par mon collègue et ami M. Hanot qui a pensé à juste titre que le cas pouvait nous intéresser. 11 a été admis dans le service de la clinique le 22 mai, c'est-à-dire seize jours après la fulguration.
Tel est, messieurs, le récit du malade, récit complété et contrôlé, comme vous l'avez vu, dans sa dernière partie, par la personne qui a reconduit Da..cy à son domicile, immédiatement après raccidont et par celle qui l'a vu le soir même, ainsi que le lendemain matin. 11 nous faut chercher maintenant à apprécierlesdiversescirconstancesde ce récit, à les mettre en place, à entrouver
lalogique, en quelque sorte, et à déterminer surtout jusqu'à quel point elles concordent avec ce que nous ont appris, relativement à la foudre et à ses effets sur l'homme, les observations coUigées par les auteurs compétents ; et, à ce propos, je ne saurais trop vous recommander la lecture du très intéressant Traité de la Foudre, deSestier, publié par le D' C. Mehu (1), ouvrage fort consciencieux^où se trouvent catégorisés, concernant la foudre et la fulguration, une immense quantité dedocuments de bon aloi,etqui,on peut le dire, renferme sur ces questions-là, tout ce qu'on savait de positif, à l'époque toute récente encore où il a paru. Du résultat de la comparaison que nous allons faire entre ces documents antérieurs et ceux que nous devons actuellement soumettre à l'épreuve de la critique, dépendra en grande partie, vous l'avez compris., la confiance que ces derniers devront nous inspirer.
A ce propos, il importe de relever tout d'abord que notre homme reconnaît volontiers le vague de ses souvenirs, relativement à certaines particularités de l'événement dont il a failli être victime, notamment surtout en ce qui concerne l'ordre de succession des incidents, bien qu'il ne varie jamais, cependant, sur les points fondamentaux. Toujours il s'est montré modeste dans ses assertions ; jamais il n'a cherché à nous les imposer absolument. Ce sont là, si je ne me trompe, des circonstances qui déposent en sa faveur. Déplus, il nous affirme, et, à cet égard nous avons toute raison de croire qu'il est sincère, que jamais, soit dans ses lectures soit d*une autre manière, il n'a reçu d'informations spéciales sur la foudie envisagée comme météore et considérée dans ses diverses formes ; qu'il ne connaît guère enfin, du phénomène de la fulguration que ce qu'en sait le vulgaire et ce qu'en racontent de temps à autre les « faits divers » publiés par les journaux.
Ces renseignements contribuent évidemmentàétablir la valeur morale dusujet, source principalede nos informations. Maintenant vous allezétreamenésà reconnaître, après discussion, que si son histoire s'écarte à beaucoup d*égards, de ce qu'on sait des cas de fulguration vulgaire,elle se rattache par contre, étroitement, même par les menus détails, à un groupe de faits, exceptionnels sans doute, mais parfaitement cohérents et nettement déterminés cependant ; et nous trouvons là encore, à mon avis, une nouvelle garantie de la véracité du récit de notre malade.
Il est une première objection qui, sans aucundoute,pendantladuréederexposé,se sera plusieurs fois présentée à votre esprit. D...cy assure avoir entendu le coup de tonnerre et avoir vu la foudre. Or, Ton admet, en général, vous le savez, que jamais la foudre n'atteint celui qui voit Téclair et entend le coup. Cette croyance qui, je crois, remonte jusqu'à Pline, n'est pas» tant s'en faut, dénuée de fondement : elle a été confirmée par une foule de faits relatés dans les travaux d'Arago,de Boudin,dans le livre deSestier, etc., etc., mais elle n'est
i. Paris, 1866. 2 vol. in-8".
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pas, malgré tout, applicable à tous les cas. Elle n*est légitime qu'en tant qu'il s'agit des faits de fulguration produits par la foudre vulgaire, dite en zig-zag. 11 est certain, en effet, que la plupart des sujets frappés par cette espèce de foudre» quand ils ne sont pas tués sur le coup, déclarent qu'ils n'ont rien tu, rien entendu et ne savent rien, absolument rien de ce qui s'est passé* liais même dans ces conditions-là, il ne faut pas voir là une règle tout à fait générale : on compte des exceptions. Il est possible, tout d'abord, qu'un indUvidu frappé par la foudre en zig-zag et qui aura vu Técleûr, en ait perdu le souvenir au moment où il reviendra à lui, en conséquence de cette amnésie rétrograde qui se produit fréquemment par le fait de chocs traumatiques suivis de perte de conscience. Mais il y a mieux : on cite des cas parfaitement authentiques où le foudroyé se rappelle, en revenant à lui, la vive lumière qui Ta douloureusement ébloui et peut-être aussi le pétillement et la sensation de brûlure qu'il aura éprouvés à la fois (1). D'ailleurs, à côté du foudroiement général, il y a lieu de placer la fulguration partielle, dans laquelle le sujet» même lorsqu'il est plusou moins grièvement blessé, peut ne pas perdre connaissance, oupourlemoinsnepaslaperdresurlecoup.il voit la lueur de l'éclair, il entend le bruit du tonnerre, lise sent frappé sur telle ou telle partie de son corps et assiste en un mot à toutes les phases de l'accident. <c Un homme observé par leD' Gabard fut très grièvement blessé par la foudre ; il se sentit fortement saisi ; il devint immobile et il s'aperçut que son gilet brûlait ; mais il ne perdit pas connaissance, et son intelligence resta intacte pendant les diverses périodes de Taccident. »
<c L'n matelot à bord de la remorque Le Londres, était occupé àlamancravre sur le mât de hune, quand la foudre le blessa ; et, bien qu'il sentit ses jambes raideset hors d'état de lui rendre service, il eut la présence d'esprit de se tenir aux cordages avec une main et d'éteindre avec l'autre la flamme qui consignait son pantalon (:2). »
« Les foudroyés sont parfois seulement étourdis par la décharge électrique. Un jeune homme cité par M. Biol, fut atteint par l'étincelle qui, sans le blesser, fondit cependant plusieurs objets métalliques qu'il portait sur lui; il nVpiuuva au moment du choc qu'un étourdissement, un éblouissementquine dura (jue sept à huit secondes (3.) »
Je pourrais citer nombre de faits du même ordre démontrant que l'assertion de Pline ne doit pas toujours être prise au pied de la lettre. D'ailleurs, je le répète, tout ce qui a été dit sur cette perte de conscience immédiate des foudroyés et sur l'absence totale de souvenir après l'accident, n'a trait qu'à la foudre vulgaire ou foudre en zig-zag.
i. Cas de M. Marie. Scsticr, t. II. p, 85.