C. Pas de troubles vésicaux
Tel est l'ensemble symptomatique lorsqu'il s'agit de cas récents ou relativement récents. Naturellement nous ne devons pas nous attendre à rencontrer tous ces symptômes chez un sujet qui a survécu, a récupéré presque* intrégralement — en ce qui concerne les fonctions motrices — l'usage de ses membres, et chez lequel il y a tout lieu de supposer, ainsi que nous l'avons dit en commençant, qu'il n'y a pas eu hémisection proprement dite, mais seulement piqûre ou peut-être même compression momentanée plus ou moins brusque. Il est clair qu'une restitution progressive très accentuée sur certains points a seule permis ce retour partiel mais fort remarquable cependant au fonctionnement normal. Aussi est-ce,dans l'acception le plus rigoureuse du mot, d'une hémiplégie spinale fruste qu'il s'agit chez notre malade. Mais vous allez être amenés à reconnaître que l' cinscription » n'est pas à l'heure qu'il est, tellement eflacée qu'il soit devenu très difficile de la « lire ».
Voici du reste le tableau analytique des phénomènes qui peuvent être actuellement relevés chez notre sujet :
A. Côté gauche : 1° Il n'existe plus trace de paralysie motrice dans le membre inférieur. Celle-ci aurait été absolue complète pendant une quinzaine
de jours ; à partir de cette époque le malade a commencé à pouvoir remuer progressivement les divers segments de ce membre. Au sortir de Thôpital, six ou huit semeûnes après Taccident, il boitait encore, et il a éprouvé de ce côté une certaine gène dans les mouvements pendant près de trois ans. Cependant il a pu très rapidement reprendre son métier de couvreur, qu'il n*a pas cessé depuis; — 2** Aujourd'hui, pas d'élévation de température sur la peau de ce membre, au contraire ce membre est relativement plus froid que l'autre ; pas d'hypéresthésie cutanée^ pas de modification du sens musculaire. Ces symptômes ont-ils existé autrefois ? Nous n'avons pas de renseignements h cet égard. — 3° Le réflexe rotulien est notablement exagéré ; pas de trépidation provoquée du pied ; — i"" Le membre gauche est remarquablement atrophié dans tx)uteson étendue,ce donttémoignent sufflsammentles chiffres suivants : cuisse gauche partie moyenne, 39 c, ; cuisse droite, partie moyenne, 43 c. ; jambe gauche, partie moyenne, 26 c. ; jambe droite, partie moyenne, 33 c. C'est donc une atrophie très remarquable ; mais M. Yigouroux qui a examiné la chose de près n'a pu retrouver là cependant la moindre trace de réaction de dégénération. Il faut donc admettre que si ici, comme je suppose que cela a lieu d'ordinaire dans les cas de ce genre, l'atrophie a été la [conséquence d'une propagation du processus myelitique à la colonne des cornes antérieurs de la substance grise du côté de la lésion, il faut admettre, dis-je que cette altération n'a pas amené la destruction complète des cellules nerveuses de la région, et que la restitution ad integrum en a été possible pour la plupart d'entre elles.
B. Côté droit : 1*" Pas de troubles du mouvement, jamaisil n'en a existé ; — 2^* Réflexes tendineux normaux ; — 3** Pas de modiflcation du sens musculaire de ce côté, mais modification profonde de la sensibilité de la peau. A proprement parler ce n'est pas l'anesthésie proprement dite qu'on y rencontre, mais bien un trouble équivalent qui signale généralement l'existence d'une compression spinale ou d'une lésion organique des faisceaux postérieurs. Je veux parler du phénomène de dysesthésie, comme je l'appelle, qui consiste principalement en ce que le malade sent quand on le pince, quelquefois avec un retard notable, mais sans pouvoir préciser exactement le lieu où a porté l'excitation : de plus la sensation produite diftuse en quelque sorte au-dessus et au-dessous du point piqué ou pincé.
Enfin le froid, le chaud ou la piqûre ne sont pas reconnus comme tels mais donnent tous également naissance à cette vibration douloureuse ou pour le moins fort incommode dont nous parlions il n'y a qu'un instant à propos du pincement. Je ferai remarquer en passant que ce phénomène de dysesthésie, autant qu'on sache, para)t appartenir exclusivement aux lésions organiques spinales et qu'on ne le voit pas se combiner par exemple avec l'analgésie ou l'anesthésie des hystériques.
Rien de plus simple, vous le voyez jusqu'ici, que d'interpréter à l'aide de
l'hypothèse l'existence de ces reliquats de Vhémiparaplégie spinale avec anetikéaie eroUée. Il est un point cependant sur lequel il ne faut pas glisser et qui aura di!l vous frapper, c'est que du côté du tronc la ligne qui limite l'anesthésie dysesthésique ne remonte pas aussi haut, il s'en faut de beaucoup, que cela
devrait être dans les cas, conim« le nôtre, où la lésion est supposée avoir porté au niveau des troisième ou quatrième vertèbres dorsales. Ainsi dans le iras de Millier (Pîg. 16) qui pour la plupart des détails est comparable au
nôtre cetteligne remontait jusqu'au niveau de l'aisselle tandis que chez notre malade (V. fig. 17),elle passe en avant par le pli de l'aine tandis qu'en arrière elle ne remonte pas même jusqu'à la taille.
Kg. n.
Ili-mip/égle «pécUle avec bémianeathëslR croisée.
a. C6lé anealbéaié.
b. Cûlé de In paralysie i^o mouvomcnl.
c. Cicatrice de In plaie.
Voilit sans doute une anomalie singulière, inexplicable en apparence. Haïs il importe de ne pas oublier que l'observation de Hiiller est relative à un cas
récent; le malade ayant succombt^ au bout d'une quinzaine de jours, tandis que chez Ch...ey Taccidenf remonte à huit ans. On peut donc admettre très légitimement ici, je pense, que ces modifications relatives à la distribution de Tanesthésie qui à Torigine devait s'étendre par en haut jusqu'au voisinage de Faisselle, est une conséquence de la restitution progressive des parties lésées de la moelle.
C'est d'ailleurs en se rétrécissant de la périphérie vers le centre qu'a diminué progressivement le champ d*anesthésie dans plusieurs cas d'hémiparaplégie spinale, résultant de la compression par pachyméningite caséeuse portant sur un seul cAié de la moelle, observés par M. Rosenthal et qui se sont terminés par la guérison (i).
En résumé, messieurs, je ne m'arrêterai pas plus longtemps sur ce cas qui vous offre, suivant moi, un intéressant exemple û' hémiparaplégie spinale avec anesthésie croisée^ par lésion traumatique de la moelle épinière, terminé par la guérison, guérison incomplète sans doute, mais néanmoins fort acceptable encore telle qu'elle est.
Je m'en tiendrai, relativement à ce cais, à ce qui précède si il ne me venait pas à l'instant un scrupule. La raison en est que le malade en question m'a été adressé par un de mes élèves fort versé dans la connaissance des choses neuropathologiques, et dont je tiens les opinions en grande estime, comme un exemple d'hystérie traumatique. Les raisons principales en faveur de cette opinion alléguée par notre collègue, sont d'abord les anomalies qjie présente actuellement chez notre homme, sur certains points, le syndrome hémiparaplégie spinale, ainsi, par exemple, la limite d'anesthésie du côté droit placée trop bas pour une lésion de la moelle située au niveau de la 3* ou 4« vertèbre dorsale.
Mais, déjà, par avance, nous avons répondu chemin faisant, à ces arguments et relevé en particulier que la dysesthésie n'est pas autant qu'on sache, un phénomène hystérique. Nous ne croyons pas nécessaire d'y revenir à nouveau.
Notre collègue suppose que tous les phénomènes d'hémiparaplégie spinale survenus chez notre homme se sont développés chez lui par le mécanisme de la suggestion, dans le temps où en conséquence du choc nerveux produit par l'accident, son état mental pouvait être comparé à celui des hypnotiques dans la période somnambuliquc. Les dissertations faites autour de lui, lorsqu'il a été porté à l'Hôtel-Dieu dans un service de chirurgie, et relatives au syndrome de Brown-Séquard auraient été chez lui la cause de la réalisation toute psychique de ce syndrome.
Voilà une interprétation que nous ne saurions certes pas admettre. Vous n'ignorez pas en effet que dans les cas hystéro-traumatiques les paralysies avec
I. GQntlige formen von Hemilâaion des RBickenmarkts, Wicn 1887.
ou sans anesthésie qui se produisent en conséquence du choc local ne se réalisent pas du premier coup, en général. Elles n'apparaissent qu*àlasuite d'une sorte d'incubation. J'ai beaucoup insisté là-dessus et je crois devoir y insister encore à propos du cas présent. Ce n'est pas en efiFet pour avoir entendu parler des symptômes liés à Thémiparaplégie spinale que notre homme a créé psychiquement et réalisé objectivement toute la symptomatologie: non, cela n'est pas acceptable, car il est absolument démontré par les détails de l'observation, que chez le malade cette symptomatologie s'était déjà réalisée immédiatement après l'accident : avant même son admission à l'Hôtel-Dieu,
Je repousse donc absolument toute ingérence de Thystérie dans la production du syndrome de Brown-Séquard chez notre malade^et je rattache ce syndrome à la lésion traumatique delà moelle épinière. Mais je n'irai pas jusqu'à prétendre que notre jeune malade est tout à fait exempt de phénomènes hystériques et je reconnais toute la valeur de quelques phénomènes relevés par notre collègue chez notre malade en dehors de Thémiparaplégie et qui l'avaient conduit à supposer que celle-ci même pourrait bien, elle aussi, être de nature hystérique.
Ch...ey dont nous avons déjà signalé l'encolure un peu féminine, et aussi les excès vénériens et alcooliques, ne s'est pas présenté à l'hôpital dans l'espoir d'y être débarrassé des reliquats de son hémiparaplégie. De cela, il a pris son parti et il n'attend pas grand'chose des ressources de l'art. Mais il aviît toussé, craché du sang ; c'est pour cela qu'il est venu demander secours ; or, un examen attentif a fait reconnaître qu'il n'existait en réalité aucune trace de lésion pulmonaire et l'on a été conduit à admettre qu'il s'agissait ici d'une de ces hémorragies névropathiques si communes chez les sujets hystériques: un examen du champ visuel qui signalait un léger rétrécissement semblait venir à l'appui de cette idée ; enfin on ne saurait ne pas tenir grand compte des antécédents héréditaires du sujet qui sont assez fortement accentués : son père en effet est aliéné et il est actuellement interné à l'asile de Ville-Evrard ; sa grand'mère maternelle a été sujette à des attaques d'hystérie.
Je ne me refuserai donc pas à admettre que l'élément hystérique soit représenté chez notre homme, mais très certainement, tout n'est pas hystérique chez lui et en particulier je crois pouvoir affirmer que le syndrome de Brown- Séquard relève ici d'une lésion spinale organique et nullement de la lésion toute dynamique ou fonctionnelle, en tout cas non a[)préciable pour nos moyens actuels d'investigation qui parait être le substi atum des symptômes hystériques.
«s. d«U »oe. da Tjp. • riouai-. . . «, t.Cmaapmgnm-Pnmikr^ P«n*
Policlinique du Mardi 13 Novembre 1888