CULTURE CONTINUE. — EPUISEMENT DU SOL PAR LA CULTURE. — ASSOLEMENTS
Culture continue sans engrais. — Les terres de fertilité moyenne contiennent par kilogninnne au moins :
0«'"5 d'acide phosphorique, 1 gramme de potasse, 5 grammes de chaux.
m Pour nous placer dans des conditions défavorables à la fertilité, supposons que la couche végétale se borne à une épaisseur de 80 centimètres présentant la richesse lïiinima indiquée ci-dessus. La couche répartie sur 1 hectare pèsera environ 6,000,000 de kilogrammes et renfermera au total :
3,000 kilogrammes d'azote.
3,000 — d'acide phosphorique,
6,000 — de potasse,
30,000 — de chaux.
Culture continue de betteraves. — Sur ce champ, cultivons des betteraves fourragères, nous obtiendrons, par exemple, une récolte de :sî0,000 kilogrammes de racines, qui, feuilles comprises, enlève à la terre :
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6() kilogrammes d'azote,
24 — d'acide phosphorique, 129 — de potasse,
Ces quantités sont bien faibles si on les compare au stock des principes fertilisants contenus dans la couche de terre végétale. En supposant négligeable toute autre cause de déperdition de ces principes, ce stock devrait suflire à assurer l'alimentation d'une récolte identique pendant une longue série d'années :
45 ans pour l'azote, 125 — pour l'acide phospliorique, 47 — pour la potasse, 1200 — pour la chaux.
En réalité, dans la pratique, il n'en est rien. Si on poursuit sur ce champ, sans addition d'engrais, la culture annuelle de la betterave, on veira -les récoltes décroître rapidement et s'abaisser promptement jusqu'il un taux dérisoire. Il en serait de même pour toutes les racines fourragères. MM. Lawes et Gilbert, à Kothamsted, l'ont constaté d'une manière frappante par la culture continue des raves.
Le champ donna successivement :
1''^ année 10,516 kilogrammes.
4*^ — à peu près rien.
Cette stérilité pratique semble incompatible avec les indications de l'analyse chimique. La dose totale de principes fertilisants emportés par les quatre récoltes ne dépassait pas :
68 kilogrammes d'azote,
34 — d'acide phosphorique,
80 — de potasse,
50 — de chaux.
Ce prélèvement, qui semble avoir épuisé la fertilité de la terre, est cependant bien faible relativement aux quantités de matières nutritives qui s'y trouvaient contenues.
Causes de Vinaptitiide dit sol à une culture continue, — C'est que d'ordinaire les substances fertilisantes que renferme le sol ne sont pas immédiatement assimilables par les racines; elles ne le deviennent que progressivement. En réalité, dans le champ de raves de Rothamsted, ce n'était pas une provision de 3,000 kilogrammes d'azote, de 3,000 kilogrammes d'acide phosphorique, etc., qui était à la disposition des plantes, mais une dose bien plus petite, telle, par exemple, que 50 kilogrammes d'azote, 30 d'acide phosphorique. Grâce à cette réserve immédiatement disponible, qui se trouve surtout fixée sur les particules terreuses, on obtient une première récolte avantageuse qui en emporte la majeure partie. Pour la récolte de l'année suivante, la nutrition deviendra beaucoup plus difficile ; elle devra, à peu de chose près, se contenter du revenu annuel du capital de fertilité enfoui . dans le sol : elle sera médiocre. Aussi, les surfaces absorbantes (les racines y seront beaucoup moins nombreuses, et, par suite, le travail de transformation des substances nutritives en matières assimilables deviendra bien plus lent. Après une période de décroissance rapide, le rendement, devenu insignifiant, cessera d'être rémunérateur : la culture des raves sans engrais ne redeviendra possible que lorsque la terre aura reformé la provision de matières nutritives qu'elle possédait tout d'abord.
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Il n'en serait plus de même dans un sol très fertile, où les récoltes pourraient, sans diminution apparente, se succéder pendant une longue série d'années.
Du reste, pour la terre de fertilité moyenne que nous considérions, toutes les cultures ne déclineraient pas de la même manière : quelques-unes se maintiendraient sans affaiblissement notable. La raison de ces différences est bien facile à comprendre. La terre cultivable contient toujours une dose plus ou moins importante de matières nutritives : azote, potasse, phosphore, chaux. Le sol des champs peut être comparé à une mine de principes fertilisants, mine plus ou moins riche selon sa nature, plus ou moins puissante suivant l'épaisseur de la couche perméable qui peut nourrir les racines. Une faible portion de cette réserve est assimilable, c'est-à-dire utilisable pour la nutrition végétale : la 7'écolte fournie par le sol est en quelque manièy^e proportionnelle à cette qua^ttité d'aliments disponibles ; elle sera abondante s'il y en a beaucoup, faible s'il y en a peu.
La première récolte étant enlevée, une nouvelle quantité de matières assimilables est fournie à la récolte nouvelle. Si cette dose ainsi devenue disponible chaque année dans la couche totale occupée par les racines ne surpasse pas les besoins de la récolte, il y aura insuffisance d'alimentation et, par suite, abaissement de la récolte. Ceci se produira d'autant plus que la terre sera moins fertile et que la culture sera plus exigeante, et aussi plus inhaMle à exploiter pour son compte les richesses nutritives du soL Tout dépendra donc de deux facteurs bien distincts : la fertilité du sol et les besoins spéciaux de chaque culture.
On a vu précédemment qu'à Rothamsted la récolte des raves n'avait pu être poursuivie pendant plus detrois années ; c'est que les exigences de cette culture sont relativement grandes et ont promptement épuisé
les doses d'acide phosphorique, de potasse, d'azote, disponibles dans une terre végétale de qualité moyenne. Dans un sol très fertile, il en serait autrement, et la culture pourrait être maintenue, sinon pendant une période indéfinie, du moins pendant une assez longue série d'années.
Culture continue du blé. — Les récoltes de céréales étant moins exigeantes que celles de racines, on peut prévoir qu'elles se prêteront plus aisésfient à une culture continue. MM. Lawes et Gilbert ont pu, à Rothamsted, cultiver le blé sans engrais sur un même champ pendant plus de quarante années. Il est évident, d'après ce qui a été dit plus haut, que le rendement doit aller en diminuant, mais la décroissance n'est pas bien rapide; la récolte moyenne qui, au début des observations, était voisine de 15 hectolitres par hectare, a diminué chaque année de 12 à 9 litres en moyenne. Il a donc fallu une période de dix ans pour abaisser la production de 1 hectolitre. Après cinquante années, elle serait encore de 10 hectolitres. Ces résultats nous montrent bien avec quelle prudence il faut accueillir les prévisions de certains économistes au sujet de l'épuisement prochain des terres vierges d'Amérique, où la culture des céréales est pratiquée sans aucun engrais dans des conditions très avantageuses d'exploitation. En adoptant pour la production actuelle de ces terres la moyenne de 11 hectolitres de blé par hectare (indiquée par M. Grandeau), on voit qu'il faudrait plus de trente années pour abaisser le rendement à 8 hectolitres, ce qui serait encore rémunérateur pour des cultures aussi étendues.
Cas de sols très fertiles. — Sur des champs très fertiles, comme les terres noires de Russie, les récoltes de blé peuvent se succéder très longtemps sans décroissance sensible. Boussingault a observé, sur les plateaux des Andes, certains sols où depuis plus de deux
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siècles se succèdent sans interruption de bonnes récoltes de céréales.
Sur une grande partie de la côte du Pérou, le maïs, culture plus épuisante que le froment, est obtenu chaque année avec avantage depuis une époque certainement antérieure à la découverte de rAmérique; il y a donc plus de quatre cents ans. Mais ce sont là des sols exceptionnellement fertiles, d'ordinaire très profonds, qui offrent aux récoltes beaucoup plus d'éléments nutritifs qu'elles n'en exigent.
Cultures per^nancntcs, — Les cultures arbustives, vignes, arbres fruitiers, forêts, demandent à la terre moins encore que les céréales, et leurs exigences réelles sont d'autant plus faibles que leurs racines, plus longues et plus développées, sont plus capables d'utiliser les matières fertilisantes contenues dans les profondeurs du sol. On n'ignore pas que les bois, même soumis à une exploitation régulière, se maintiennent indéliniment sans le secours d'aucune fumure. Quant à la vigne, il ne manque pas d'exemples de cultures pratiquées sans engrais pendant de longues années sur des terres peu fertiles ; le rendement, d'ailleurs assez médiocre, se maintient à peu près constant.
LégitniincKSCs fourragerez, — Les récoltes fourragères demandent au sol des quantités importantes de principes nutritifs; les légumineuses fourragères, trèfle, sainfoin, lu/erne, sont, excepté pour l'azote qu'elles contribuent à fixer sur la terre, des cultures extrêmement exigeantes. Aussi n'est-il pas possible de les maintenir d'une manière continue sur un même sol, même fertile. La luzerne, qui occupe parfois la terre pendant une dizaine d'années, refuserait d'y végéter de nouveau pendant une assez longue période. De même, le trèfle ne peut vivre sur le sol qu'il a occupé, et ce n'est que dans une terre de jardin, de qualités tout à fait exceptionnelles, que MM. Lawes et
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Gilbert ont pu cultiver du trèfle pendant une longue suite d'années.
Prairies naturelles, — Il semble que certaines cultures fourragères, bien que fort exigeantes en principes nutritifs (même en azote), soient peu épuisantes pour le sol : ce sont les j^rairies naturelles^ caractérisées par une végétation multiple, où abondent les graminées, mais où figurent aussi quelques légumineuses. Très souvent des prairies, qui ne.re(,*oivent aucun engrais, fournissent néanmoins des récoltes abondantes^ exportant annuellement par hectare :
80 kilogrammes d'azote,
21 — d'acide phospliorique,
96 • — de potasse,
46 — de chaux.
Ces récoltes se maintiennent pour ainsi dire indéfiniment. C'est que ces prairies durables reçoivent en réalité un engrais naturel abondant, soit par les eaux d'irrigation, soit par les eaux souterraines qui occupent le sous-sol. L'eau fournie à la prairie en grande quantité, lui apporte de la chaux, de l'azote, et même de petites doses de potasse et d'acide phosphorique. Si, pour l'irrigation, on se servait d'eau de source profonde, la prairie serait plus promptement en voie d'épuisement.
Il faut noter en outre quelques conditions particulièrement favorables à la nutrition des prairies artificielles : les plantes y sont très serrées, et leurs racines constituent un réseau épais qui occupe toute la couche torreuse. et agit sur ses particules avec une activité extrême, en utilisant bien leurs substances minérales, et le plus souvent en favorisant la fixation de l'azote atmosphérique. En outre, la végétation dure toute
Tannée, qui est entièrement mise à profit pour le travail d'assimilation.
Culture continue avec l'aide des engrais. —
Ainsi, dans les terres ordinaires, on nie pourra habituellement sans engrais, obtenir consécutivement des récoltes toujours identiques : généralement, la quantité récoltée baissera plus ou moins vite, signe de répuisement temporaire du sol. Pour le trèfle, pour les raves, la décroissance va très vite. Pour le blé, elle est beaucoup moins rapide. Pour la vigne, elle ne se manifeste qu'à la longue.
Le secours des engrais permet-il de réaliser dans tous les cas ces cultures consécutives? Est-il toujours possible, par des additions convenables de matières nutritives, d'empêcher l'épuisement, et de conserver le sol dans un état capable de reproduire chaque année avec la même vigueur, la même récolte ?
En réalité, la chose est possible, mais seulement à condition que les principes nutritifs que Ton fournit à la terre lui soient distribués d'une manière convenable pour la culture donjfc il s'agit : ce sera réalisable pour les récoltes où les racines sont peu éloignées de la surface du sol; ce sera, au contraire, difficile, sinon impraticable pour les cultures à racines profondes.
Les plantes présentent à cet égard de grandes différences; nous avons déjà fait observer que les racines s'enfoncent à des profondeurs très variables ; en outre, certains végétaux développent le chevelu de leurs radicelles, principalement dans les couches superficielles du sol, et par suite c'est surtout à ces couches qu'elles demandent leur nourriture; telles sont les céréales et aussi l'herbe des prairies.
Pour les autres, au contraire, le chevelu des radicelles est plus abondant dans les profondeurs de la terre qu'au voisinage de sa surface ; telles sont les
DE CHIMI?: A(iHI(:OLE.
plantes à racines pivotantes, telles que les léf^umilieuses fourragères, trèfle, esparcette, luzerne; l'alimentation ,se fait plutôt par les couches profondes que par la surface.
Des recherches directes ont permis d'évaluer le poids des radicelles, et aussi leur surface active pour diverses cultures. Le tableau suivant, emprunté à MM. Miintz et Girard, réunit un certain nombre de résultats très importants: ils s'appliquent non pas à la totalité des racines, mais seulement aux radicelles du chevelu :
Poids et surfaces des radicelles par hectare.