‹ Leçons élémentaires sur la rhétorique, la littérature et la versification française, précédées dChapitre 26 sur 34 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

D. Ne faut-il pas y observer Tunité d*âctioD , de temps et de lieu ?

R. L'unité d'action principale est la seule qui soit indispensable, parce que plusieurs actions qui marcheraient ensemble, prb* duiraient de la confusion et détruiraient d'ailleurs Tintérét, en le partageant. Il n'en est pas ainsi des autres unités de lieu et de temps : le héros de Virgile , étant parti de Sicile, vogue sur la mer de Toscane, éprouve une tempête qui le jette à Carthage , de là il se rembarque pour l'Italie , relâche à Drépane , aborde à Gumes^ arrive ensuite à lembouchure du Tibre» et y fonde enfin l'empire que les destins lui ont promis.

Cette action commence à la tempête qui jette Énée sur les côtes d'A/rique, et elle dure deux saisons. Tété et l'automne.

D. L'unité d'action n*exclue-t-elle pas les Épisodes?

j52 leçons ÉLÉtfENTilEES

R. Au contraire , les épisodes sont au« tant d'actions particulières qui nourrissent l'action principale, mais ils doivent tou* jours naître du fond même de celle-ci et avoir avec elle une liaison naturelle et Xiccessaire. Tel esl cet épisode de la Hen-^ riade^ qui peint avec tant de force les horreurs de. la famine 9 pendant le siège de Paris.

tlnë femme (grand Dieuf fant-il k la mémoire Qqilserv^r le récit de celte horrible histoire !\ ^.né femme avait vu ^ par ces cœurs inhumains Un reste d'alimens arraché de ses mains j l^es biens que lui ravit la fortune cruelle^ Uj3 enfant lui restait , près de périr comme elle^ Funeuse , elle approcne , avec un coutelas , De ce fils innocent qui lui tendait les bras. Son enfance , sa. voix y sa misère et ses charmes, A sa mère en fureur arrachent iBÎlie larmes.

Elle tourne sur lui son visage eflrayé , Plein d'amour, de regret, de rage, de pitié; Trois fois le fer échappe k sa inain délaillante. I^a rage enfin l'emporte ^ et d'une voix tremblante , Détestant son bymen et sa fécondité:

Cher et malheureux fils que mes tiancs ont porté , Pit-elle , c'est en vain que tu reçus la vie , I^s tyrans ou la faim l'auraient bientôt ravie : Eh ! pourquoi vivrais-tu? pour aller dans Paris," Errant et malheureux pleurer sur ses débris?

Meurs avant de sentir mes maux et ta misère 1 Re nds-moi le jour, le- sang que ta donné ta mère ; Que mon sein malheureux te serve de tombeau , Et que Paris du moins voie un crime nouveau.

En achevant ces mots , furieuse , égarée , Dans les flancs de son fils sa main désespérée Enfonce en frémissant Je parricide acier.

Porte lo corps sanglant auprès de son foyer;

SUR LA AHëTORIQUE. 1 55

Sltd^un bras que poussait sa faim impitoyable, Vépare avidemeat ce repas effroyable.

D. Que distingue-t-OQ dans le plan de l'Épopée?

R. On y distingue lexposition, le nœud, et le dénouaient.

L'exposition développe la situation des personnages et le tableau de leurs intérêts opposés.

lie nœud présente les obstacles qui résultent de cette opposition.

Le dénouaient , enfin , est le terme où aboutit l'action, et ce terme est celui des dangers du héros » qui couronne glorieusement son entreprise.

D. Quelles qualités doivent constituer l'action épique ?

R. Il faut considérer dans l'action épi-

3ue^ indépendamment de l'unité du sujet ont on vient de parler, la noblesse même du sujet , l'intérêt qu'il doit offrir, le mervdlleux qui l'embellit , et le vraisemblable^ Le sujet est noble , lorsqu'il roule sur un événement mémorable, dont le poêle puisse tirer des leçons sublimes et utiles à Thumanité.

Il devient intéressant, à la faveur de ces situations terribles ou attendrissantes , qui font frémir ou verser des larmes. Il est merveilleux, par l'intervention des divinités, celle des êtres moraux ou mélaphy^

l54 1EÇ0979 ÉLÉMENTAIRES

siquos personnifiés, et certaines fictions hardies qui sont hors du cercle des idées vulgaires. Enfin , il est vraisemblable « quand les fictions empruntées dû système merveilleux, sont prises dans la nature^ soutenues avec justesse, et conformes aux idées reçues.

D. Quel style doit-on y employer?

R. C'est sous Tinvocation d'une muse que le poète commence son ouvrage; il est censé inspiré par elle, et révéler des choses inconnues aux hommes; par conséquent, son style doit être toujours noble, élevé , magnifique, en un mot , approprié aux grandes merveilles qu'il est chargé de raconter.

Soyez vif et presse dans vos narrations.

Soyez riche et pompeux dans vos descriptions. C'est-là qu'il faut des vers étaler Pélëgance.

/ Boileâu.

La Henriade renferme plusieurs descrip* tloDS très-belles; celle-ci entre autres:

Gollgoy languissait dans les bras du repos , Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. Soudain de mille cris le bruit épouvantable , Vient arracber ses sens à ce calme agréable^ Il se lève , il regarde j il voit de tous cotés Gourrir des assassins a pas précipités, n voit briller par tout les flambeaux et les armes , Son palais embrasé, lout un peuple en alarmes , Ses serviteurs sanglants dans la flamme étoulics. Les meurtrieis en foule au carnage échauffés ,

SUR LÀ RHÉroaiQUE. i55

Criant à haute Taix : Qit'oa n'épargne personne ; C'est Dieu 9 c'est M^dicis , c'est le roi qui l'ordonne, li entend retentir le nom de Coh'eny ^ n aperçoit de loin le jeune Teljgni , Teligni dont l'amour a mérité sa fiUe , L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille , Qui , sanglant, déchiré , traîné par des soldats , Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.

Les comparaisons tirées des choses sensibles et desobjets extérieurs servent encore > infiniment à embellir la narration, parce qu'elles fournissent des images variées.

Telle est celle-ci, que Voltaire a imitée de Virgile, quirayait lui-même empruntée d'Homère.

Je l'aperçus ( Joyeuse ) bientôt porté par des soldats^ Pâle et d*éja couvert de l'ombre du trépas.

Telle une tendre fleur qu'un matin voit éclore Des baisers du zéphir et des pleurs de l'aurore , Brille un moment aux yeux et tombe avant le temps Sous le tranchant du fer ou sous l'effort des vents.

Le poète représente-t-il ses personnages qui s'entretiennent ou délibèrent ensemble, il doit toujours leur prêter un langage conforme à leur caractère, à leurs mœurs et à leur situatiQn actuelle. Milton en fournit un bel exemple. C est le discours de Satan aux Anges rebelles, que M. Delille a traduit ainsi :

<c Vous , dont le Tout-puissant put seul dompter l'audace , Chérubins , séraphins , vous tous dont le grand cœur Combattit sans succès , mais non pas sans honneur; Ce combat fut affreux, hélas! tout nous l'atteste , I^os revers 7 nos débris, et ce cachot funeste.

]56 L£COI(d ÉLÉMENTAIRES

Mais voyez cette armée et ce peuple de dieux,

Fièremeit révoltés contre un joug odieux;

Quel esprit pénétrant 5 et quelle expérience

De leur lutte terrible eût prévu Timpuissance?

Que dis-je ? puis-je croire , en cet état cruel ,

Que ceux de qui 1 exil a dépeuplé ie ciel

^e puissent point briser leur prison infernale ,

Vaincre , et reconquérir leur demey»»,, natale ?

Et moi , moi votre chef, dofitez-vQUS de ma foi 7

Ai-je rien fait sans vous, rien entrepris pour moi 7

^ful de nous n'a failli dans cette granf^e cause.

Mais celui qui Ik-haut tranquillement repose ,

Ce Dieu qu ont soutenu sur son trône incertain

L'imposant appareil du pouvoir souverain ,

Uusage , un vieux respect : en cachant sa puissance ,

liui-même encouragea la désobéissance :

De la tous nos malheurs ; mais le sort aujourd'hui

Nous appreud k juger et de nous et de lui.

]N 'allons donc point braver ni craindre son tonnerre :

Moins forts, mais plus adroits, par une sourde guerre

Attaquons son pouvoir ; prouvons qu'un ennemi

'"':,t: \^ force accablé n'est vaincu qu à demi.

Tout change av«c ïe temps; des W:i<ies'p«uvent naître

8ui de notre oppresseur nous Jengci^onl peiit-étre. n bruit court dans les cieux qu'en un ria^Bt séjouif Des êtres de son choix vont recevoir le jour. Êtres favorisés , et de ses dons suprêmes Comblés presque à l'égal de ses anges eux-mêmes. « * Sortons, courons d'abord reconnaître ces lieux ; Sortons , sommes-nous faits pour ce gouffre odieux? Mon , nous n'avons point vu la lumière céleste , Pour languir enchaînés dans ce cachot funeste. Mais dans un grand conseil mûrissons ces projets : Enfin , point de traités , de trêves , ni de paix ! Guerre ouverte ou cachée a ce tvran du monde ! La guerre ! c'est mon vœu , que le vôtre y réponde. »

D. Qu'est*ce qui intéresse encore dans le poème épique ?

R. Ce sont les portraits de certains pcr-

SUR LA RHÉTORIQUE. l5'J

sonnages, dont les noms illustres appartiennent à rbistoire. Un brillant morceau de ce genre est cet endroit de la Henriade ou saint Louis transporte Henri IV, en esprit au Ciel et aux Enfers, et lui fait passer en revue quelques-uns des rois et des grands hommes de notre nation.

La rëgaent les bons Rois (^[u'ont produit tous les âges. Là sont les vrais héros, là vivent les vrais sages. Là, sur Tin trône d'or, Charlémaene et Clovis Veillent du haut des cieux sur l^mpire des lis. Les plus grands ennemis, les plus fiers adversaires , Réunis dans ces lieux n'y sont plus que des frères. Le sage Louis Douze , au milieu de ces rois , S'élève comme un cèdre , et leur donne des lois ; Ce Roi , qu'a nos aïeux donna le Ciel propice , Sur son trône avec lui lit asseoir la justice : : Upsffdonna souvent; il régna sur les cœurs, Et des yeux de son peuple il essuya les pleurs. D'Amboise est k ses pieds ^ ce mmistre fidèle

Ï'ili seul aima la France , et fut seul aimé d'elle ^ eodre ami de son maître , et qui dans ce haut rang , Ne somlla point ses mains de rapine et de sang. O jours 1 ô inœurs 1 ô temps d'éternelle mémoire ! Le peuple était heureux, le roi couvert de gloire 5 Be ses aimables lois chacun goûtait les fruits ^ Révenez j heureux temps , sous un autre Louis. Pins loin sont ces guerriers prodigues de leur vie , Qu'enflamma leur devoir, et non pas leur furie, La Trimouille, Glissonf Montmoreuci, de Foix, Gkiescli^ , le destructeur et le vengeur des rois , Le vertueux Bayard , et vous , brave Amazone^ La honte des Anglais j et le soutien du trône. Ces h^roft , dit Louis , que tu vois dans les cieux , Comme toi de la terre ont ébloui les yeux ^ La vertu, comme a toi, mon^fils ,}teur était chère , Mais , enfans de Téglise , ils ont chéri leur mère j Lear cœur simple et docile aimait la vérité; ^ Le^r culte était le mien, pourquoi Pas-^tu quitté?

l58 LEÇONS ELEI1ENTAIRE8

D. Quelle est la partie la plus essentielle du poème épique ?

R. C est la morale : c'est d elle qu il reçoit son plus grand lustre ; mais les traits de morale veulent être distribués avec économie et sans affectation pédantesque.

Quelle noblesse ! Quelle sublimité dans ces reflexions de saint Louis , qui terminent le morceau qu'on vient de citer!

Regardez ces tyrans adores dans leur vie.

Plus ils étaient puissans, plus Dieu les humilie.

11 punit les forfaits que leurs inains ont commisj

Ceux qu'ils n'ont pouU vengés et ceux qu'ils ont permis»

La mort leur a ravi ces grandeurs passagères ^

Ce faste, ces plaisirs, ces flatteurs mercenaires

De qui la complaisance avec dextérité

A leurs yeux éblouis cachait la vérité.

La vérité terrible ici fait leurs supplices:

Elle est devant leurs yeux ^ elle éclaire leurs vices.

Voyez comme k sa voix tremblent ces conquérans,

Héros aux y-eux du peu{>le , aux yeux de Dieu tyrans |

Fléaux du monde entier que leur fureur embrase)

La foudre qu'ils portaieol à leur tour les écrase.

D. N*y a^^il pa«. des poémea, q«i« mbs être nommés épiques, tiennent à «e gciH«? ,

R. Oui : les uns , dont l'action est împor- j tante, mais dépouillée de fiction., sont appelés historiques , comme la Phapsftlc ée Lucain. Les autres, où le merveiQeoX est plaisamment mêlé à une aotion commune et même visible , s'appellent hérvïcomiques. Tel est le Lutrin de BoileaQ.

^ Un de nos poètes modernes » pr^fiesBéur distingué à TUniversîté impériale, a com-

SUE LA RQÉTORIQITE. l5g

I posé une épiCre sur quelques genres de I poésies dont Boileau n a pas fait nDention dans son Art poétique. Cette excellente épitrè aous fournira quelques morceaux, où les règles de ces divers genres sont heureusement décrites* Nouscomoieoçons par un fragment qui est relatif à ce que l'auteur apj>elle l'Épopée badine:

Il est un art léger^ ^i , ànoM «e8,j«ux pkiiMis ,

Renverse des objets la figure et le sens* ^

Tel , sur l'orbe radine d une gtace magiqfue ,

Ba^kiè ce tSijaa dont k liimiène obliqdfe ^

Par d'intprëvns reflets , aux regan^ Aonaés

ÂloDge le visage-, ou raeowttt le nez,

Étincelant Protëe , Homère de Ferrare ,

J'admire ton -gënie et ta souplesse raiie !

Ta verve débordée est tëcom» en trésors ,

C'est un large océan qui surmonte ses bords.

Le goiitisn aisomi : la dninièfe dPHorace

Sous tes illusions va se cbaoïgier en grâce.

Que (tis-je ? ton capôœ «et^siftperbe et piii^smil^

Au lieu a nue clûmk'e , en fait ëcloi^ centl

Plus séduRSant qu'Âkine» il forMe un labyrintin

Où de inîUe intérêts s^entmiaee 4a -Milite ^

Vous prêtera ces cbants vos itimiortels api^as,

Femmes et paladirjf, gTâoes, Amours, eotnka^!

Tout Français-doit se pkifek ces grands coups de hince ; Telle était de nos pw\x Pifidomptâble vaiSalice. . . . ,

Le frivole Arioste a ri de ces grands coups , Et fait de ses béros autant d'illustres fous.;

Pour tracer du Lulnn l'innocent badtnage , Desprëauz de Tbalie emprunte le langage.

Blessel' les bonnes mœurs, c'est blesser le bon goût. Sy^es^^^no B^ptréainc, que le goût suit partout.

l6o LEÇOirS ÉLÊMENTAiaES

Semblable k ces palais que , sur un mont aride , ^

La maÎD d'un enchanteur fait jaillir dans le vide 9 ^

Et qui , développant leurs soudaines beautés ,

Vont enflammer les airs de magiques clartés ;

Tel du fond d'un sujet , pour tout autrq stérile,

lie charme inattendu d'une ordonnance habile

8ort brillant de génie et des nompes de l'art.

Le chantre , le prélat , et le chanoine Evrard

Animent les détails de ce drame homérique.

Evrard en est l'Ajax indonipté , colérique ,

Et Sidrac en lui seul oJQTre Ulysse et Nestor.

?|uel peuple de héros lutte et s'avance enoor? bus diâ^rent d'esprit , de moeurs et de figure, Pudicrue enfant de chœur , aimable créature , Ton iront qui rougissait va pâlir de leurs coups i Gomme on voit s'éiancer un grand troupeau de loups ^ Vingt chanoines , brûlant d'une fièvre guerrière Remplissent de combats le lieu de la prière; Et^tels que ces héros campés sous Ilhon^ Ghacon trompe en renard ou. combat en lion.

Tandis que , déployant leurs effroyables ailes, La Discorde « la Nuit , les sinistres querelles Troublent pour un lutrin et la terre et les cienz., Et font a la MoDtfsse enfin ouvrir ks yeux.

Episode divin , ton charme seul efface La erâce de Corrëge et l'art exquis d'Horace i Seul il vaut un poëme , il offire en quelques vers Les plus parfait^ tableaux et les plus doux concerts» De oylphes v<7yez- vous cent brigades dorées , Et mille p£^îllons aux ailes bigarrées ^ De Pope soutenir le char aérien 7 .

Pope a force de goût sut agrandir un rien.

Tel encor de Gresset l'élégant artifice D'un perroquet jaseur fit un nouvel Ulysse.

Ghaussard.

D. Quels auteurs se sont di3tiogués daQ9 le poëtne Epique?

R. Homère est le plus ancien et le premier de tous; c'est le père de la poésie

I 5VR Là RHETORIQUE. lOl

épique. Malgré les défauts que la crilique a pu reprendre dans son Iliade, et son Odyssée , ces deux poèmes sont en posses^ sioo de plaire depuis près de trois mille aû8.

f^irgUcf qui la pris pour modèle dans son Ënéïde, est devenu lui-même à sou tour un modèle. Si le poète latin n a pas autant de vigueur , de sublimité et de génie que le poète grec, on trouve qu*il a plus d'art, de ^^gement, et qu'il sait mieux orner la raison.

On doit à ritalie les premiers poèmes épiques qui ont été faits depuis la renaissance des lettres^ La Jérusalem délivrée^ du Tasse , occupe le premier rang parmi ces poèmes* L'ordonnance en est admirable. Nourri de la leclure des poètes anciens, le Tasse les eût égalés, sans labus excessif qu'il a fait du merveilleux : son récit est plein d'intérêt; il abonde en ca« ractèresparfaitementsouteuus, en tableaux variés à l'iofint, et son style est toujours proportionné aux objets qu'il décrit.

Le CamoènSy que ses compatriotes ont surnommé le Virgile port^égais , s'est égalefioent immortalisé par la fjusiade. Le fond de ce poème, dit Voltaire, n'est xA une guerre, ni une querelle de héros, ni le. monde en armes pour une femme ; c'est un pays découi^ert à l'aide de-la navi*.

102 ' ' LEÇOVS ÉLEMENTAmES

gatioD. La simplicité du poème est rehaiislée par des' fictions aussi neuves que le sujet. Vokaîre cite, entre autres, le bel épisode du géant Adamastor. C'est un personnage qui s'élève du fond de la mer; sa tête touche aux dues ; les tempêtes', les vents, les tonnerres sont autour de lui ; ses bras s'étendent au loin sur la surface des eaux ; ce monstre ou ce dieu est le gardien de cet océan, dont aucun vaisseau n'avait encore fendu les flots. Il menace la flotte; il se plaint de l'audace des Portugais qui viennent lui disputer l'empire de ces mers; il leur annonce toutes les calamités qu'ils doivent essuyer dans leur entre|wise. Cela est grand sans doute , ajoute le même écrivain, et doit réussir dans tous les temps, .

et chez toutes les nations.

On distingue parmi les Anglais , le Paradis perdu y de Milton. Ce poème fut long-temps négligé à Londres, et l'auteur motrf ut sans se douter qu'il aurait un jour de la réputation. Il^faut convenir aussi que le dérèglement de l'imagination y est porté à son comble ; mais à travers ces extravagances^, on a fini par découvrir et admirer des beautés Yéritablement sublimes.

' Sa riante description du jardin d'Ëden et 1 la touchante peinture des amours mno«cens d'^rfam et à'Eve passent sur-tout pour un chcf^^œuvre.

I SUR LÀ &H£T0R1QV8. l63

L*Europe s'était accoutumée à penser que les poètes français n'avaient pas la tête épique, il faut avouer que les essais inaliieureux des Chapelain , des Desmor rets, des Cassaigne^ et des Soudéri^ donnaient quelque apparence de vérité à ' ce reproche; car on ne considérait point comme poëme épique, Texceilent livre de Télémaque, parcequ'il est écrit en prose. Quoi qu'il en soit , Voltaire a enfin vengé la France de ce reproche par son poème de laHenriade. Cet ouvrage, en dépit des çriti»

ques qui l'ont attaqué d'abord avec acharnement, a pris la place qu'il méritait d'avoir dans l'opinion, publique. On reconnaîtra toujours le pinceau d'un grand maître dans des morceaux tels que la mort de Coligny , la bataille de Centras ^ le tableau de Rome , l'attaque des faubourgs de Paris ^ la bataille d'Ivry\ f esquisse au siècle de Ijyuis XIV ^ et la plus grande partie du septième Chant.

De la Poésie Dramatique.

D, Qu'est-ce que le Drame?

R« Le drame est la représentation d'une action quelconque , vraie ou feinte dans laquelle le poêle introduit des personnages qu'il fait parler et agir, sans qu'il doive jamais s'y montrer lui-même.

j64 iEÇOIfS ÉLÉMËNTAiaBS

D. Combien y en â-t-ii d'espèces ?

R. Il y a deux espèces de, drames, l'un tragique , laulre comique.

D. Quelles soi^t les limiles, çt quel est 1 objet de lactioa dramatique?

R. L'action dramatique se borne à re^ présenter un instant de la vie de rhotnme et son objet est de meltre en évidence aux yeux des spectateurs, soit un événeoient mémorable ou des vertus qui honorent rbumanjté, soit des vices qui la dégradent ou des ridicules auxquels elle est exposée , afin de former ou de rectifier les mœurs.

D. A quelles règles est-elle assujettie ?

R. U y en a trois principales : l'unité de lieu, de temps, et d'action; ce que Bpileau a si bien exprimé dans ces deux vers:

Qu''en un lieu, qii'eo un jour , un seul fail accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.

L*unité de lieu peut s*étendre à Fenceinted'un palaisoud*une place publiqur.

Cello de temps peut aller jûsqu a vingtquatre heures.

Enfin, il y a unité d*action, quand on se projpdse un seul but auquel tendent tous les moyens qu'on emploie.

D. Que faut*ii conclure de cette dernière règle?

R. Il ne faut pas conclure que le poêt^

SCR lA RlIKTORIQt'E. fG5

dramalique oe puisse traiter qu'une seule action. Tout drame a nécessairement son commencement , son milieu et sa fin ; et ces trois parties forment non seulement autant d'actions qui aboutissent au su)4 1 principal; mais chacune d'elles peut contenir plusieurs actions, pourvu quelles soient toujours subordonnées.

D. Comment l'action se divise-t*elle ?

R. Elle se divise en actes et les actes en scènes. Ces scènes sont caractérisées par l'entrée ou la sortie des personnages qui ont part à Faction ; niais aucun d'eux ne doit entrer ou sortir sans raison et sans que le spectateur soit instruit du motif qui le détermine.

D. A quoi sert l'intermède ou espace de temps qui s'écoule entre les actes?

R. Il sert à la préparation de certains incidens qui se passent derrière le théâtre ; cl c'est par cet artifice que le poète , età accélérant la marche de Faction, distribue un jour entier dans une représentation de trois heures.

D. N'y a-t-il pas dans le poëaie dramatique, comme dans l'épopée, exposition , nœud, et dénoûment?

R • Oui : et nous ajouterons à ce que nous avons déjà dit sur ces trois conditions , en pariant de l'épopée , qu'il faut distinguer dans unef. tragédie . la préparation, de lac-

l66 LEÇONS ÉLÉMEMTATRES |

tion d avec Texpositioa mélne citi sujet. La I première consiste à donner une idée gêné- j raie de ce qui va se passer dans le cours j de la pièce , par le récit dé quelques évé- j nemens antérieurs à Taction i c est ce que Boileau a exprimé ainsi :

Que y des les premiers vers , l'action préparée , Sans peine du sujet aplanisse Feutrée.

La seconde développe d*une manière tin peu plus précise et plus circpnstanciée le véritable sujet de la pièce.

D. Quel doit être le style dramatique ?

R. Cest la condition du. personnage et , la situation où il se trouve placé qui doivent déterminer le style dans lequel on le fait parler. On sent qu'un roi ne peut pas avoir le même ton qu un laboureur.

On sait attssi que la joie, la doaleqr, l'ambition , la crainte, en un mot, chaque passion, chaque sentiment a son langage qui lui est propre. C'est donc au poète à s'identifier tellement au personnage, qu*ii le fasse parler conformément à son état actuel , et comme ce personnage parlerait lui-même. Enfin, on doit éviter dans le style dramatique tout ce qui sent l'art et la déclamation.

De la Tragédie* D. Qu'est-ce que la Tragédie ?

R. C'est rimitation d'une action héroi*

3 ne, qui doit être complète, et (lont les eux, grands ressorts sont la terreur et la pitié.

D. Pourquoi dites -vous Vimitatiant d'une action ?

R» Je dis V imitation d'une action , pour distinguer la tragédie du poème épique, qui n'est que le récit en vers d'une ac* tiou.

D. Pourquoi dites-vous héroïque?

R. Je dis Âé^rc^f^t^e^ parce que la tragédie na pour objet que de grands événemens;

Sue les actions des hommes considérés ans une condition noble , éclatante , relevée.

D. Qu entendez-vous par complète ?

R. J'entends qu'il faut qu'elle soit ervtièrement achevée , c'est-à-dire que l'événement qui la termine satisfasse pleinement la curiosité du spectateur, qui doit se retirer sans ignorer le sort et la situation des principaux personnages, et même sans être ii^ certain si, après l'action qui vient de se passer sous ses yeux , il est arrivé quelque chose qui y tienne essentiellement.

D. Poi^rquoi avez-vous dit que les deux grands r«essorts de l'action tragique sont la terreur et la pitié.

R. Parce que ces detix grandes passions étant comme les tiges de toutes les autres ,

]68 lECONS ÉLiMENTÀIRE^i

tout le succès de la tragédie dépend He lart de 1(^ remuer à propos pour instruire 1 esprit "par les sens, et recti&çr les passions par les passions mêmes. C'est ce qu ex^ prime Boileau dans ces vers :

Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le coeur , Tëchaufie et le remue. Si d*uD beau mouvement l'agréable fureur Souvent ne nous remplit d*une douce terreur ^ On n'excite en notre âme une pitië charmante 5 En vain vous ëtalez une scène savante; Vos froids raisoimemens ne ieront au'attié^r U41 s^ettateur toujours paresseux d applaudir , Et qui des vains enorts ae votre rhëtonque Justement fatigué , s'endort et vous critique.

Cependant il faut bien se garder de tendre a ce but par des spectacles barbares qui choquent et révoltent la nature.

Les meurtres, tes assassinats, le carnage « au lieu d'exciter la terreur» nlnspireraieot que de l'horreur.

Ce qu'on ne doit pas voir ^ qu'un récit nous Fexpose^ Les yeux en le vovant saisiraient mieux la chose > Mais il est des objets que l'art judicieux Doit oHîrir à l'oreille et reculer des yeux.

D. Quelle est la forme de la tragédie ?

R. On a déjà expliqué ce qu'il fallait entendre par l'exposition du sujet, nœud et dénoûment qui forment le corps de l'action tragique. On se bornera à citer icl> comme un modèle d'exposition , celle de Bajazet par Racine, acte premier, scène

StU LA RHETORIQUE. ] 0() S

iremière. Les interlocuteurs sont Acomat, tremîer visir , et Osmin son confident :

▲COHAT.

^iens , suis-moi. La sultane en ce lieu doit se rendra : [;|e pourrai cependant te parler et t'entendie.

OSMIN

Et depuis quand y seigneur , entre-t-on dans ces lieux , Dont l'accès était même interdit k nos yeux 7 Jadis une mort prompte eût suivi cette audace.

ACOMAT

Quand tu seras instruit de tout ce qui se passe 9

Mon entrée en ces lieux ne le surprendra plus ;

Mais laissons, cher Osmin, les discours superflus.

Que ton retour tardait k mon impatience !

£t que d'un œil content je te vois dans Byzance l

lustruis-moi des secrets que peut t'avoir appris

Ud voyage si long , pour moi seul entrepns.

De ce qu'ont vu tes yeux , parle en témoin sincère ;

Songe que du récit , Osmin ^ que tu ras faire ,

Dépendent les destins de l'empire ottoman.

Qu as-tu vu dans l'armée? et que fait le Sultan?

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