MIN
Babylone , seigneur , k son prince fidèle ,
Voyait sans s'étonner notre armée autour d'elle ;
Les Persans rassemblés marchaient k son secours , m
Et du camp d'Amurat s'approchaient tous les jours. > -
Lui-même fatigué d'un long siège inutile ,
i^'emblait vouloir laisser Babylone tranquille ;
Et, sans renouveler se3 assauts impuissans.
Résolu de combattre , sKlendait les Persans.
Mais, conune vous savez, malgré ma diligence.
Un long chemin sépare et le camp et Byzance ;
Mille oDstacles divers m'ont même traversé j
Et je puis ignorer tout ce qui s'est passé.
ACOMAT
Que faisaient cependant nos braves janissaires 7 Rendent-ils au sultan des hommages sincères ?
j^O tEÇONS BIEHEI9TAIEE8 ^
]3aDS le secret des coeurs, Osmin) n'as-tu rien lu ? Âmurat jouit-il d'un pouvoir absolu ,
OSMIN
Âmurat est content , si nous le voulons croire ,
Et semblait se promettre une heureuse victoire.
Mais en vain par ce calme il veut nous éblouir ;
n afiècte un repos dont il ne peut jouir.
C'est en vain que y forçant ses soupçons ordinaires ,
n se rend accessible à tous les janissaires :
Il se souvient toujours que son inimitié ^
Voulut de ce grand corps retrancher la moitié , i
Lorsque , pour affermir sa puissance nouvelle >
Il voulait , disait-il , sortir de leur tutelle.
Moi-même j'ai souvent «itendu leurs discours : ;
Comme il les craint sans cesse , ils le craignent toujours ', \
Ses caresses n'ont point effacé cette injure. \
Votre absence est pour eux un sujet de murmure :
Ils regrettent le temps a leur grand cœur si doux ,
Lorsqu'assurés de vaincre ib combattaient sous vous.
àgomat.
Quoi ! tu crois , cher Osmin , que ma gloire passée Fhtte encor leur Valeur^ et vit dans leui* pensée ? Crois-tu quUls me suivraient encore avec plaisir , Et qu'ils reconnaîtraient là voix de leur visir ?
OSHIK.
Le suocès du combat réglera leur conduite :
11' faut voir du sultan la victoire ou la fuite.
Quoiqu'k regret , seigneur , ils marchent sous ses lois ,
Ils ont a soMtenir le bruit de leurs exploits : ,
ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années ;
Mais enfin le succès dépend des destinées. ' (
Si l'heureûîr Amurat , secondant leur grand cœur ,
Aux champs dé Babylone est déclaré vainqueur ,
Vous les veri'ez soumis rapporter dans Byzance
L'exemple d'une aveugle et basse obéissance ,•
Mais si dans le combat le destin plus puissant
Marque de quelque afiiropt son empire naissant ;
S'il fuit , ne doutez poin( que , fiers de sa disgrâce ,
A la haine bientôt ils ne joignent l'audace ,
srR LA RniToniQUE. 171
Et n'expliquent, seigneor, la perte du combat Comme un arrêt du ciel qui réprouve Amurat.
Cependant , s'il en &ut croire la renommëe , Il a depuis trois mois fait partir de l'armée Uu esclave chargé de quetcpie ordre secret.
Tout le camp interdit tremblait pour Baja^et : ^ On craignait qu^Âmurat 9 par im ordre sévère ^ N'envoyât demander la tête de son frère,
ACOMAT
Tel était son dessein. Cet esclave est vf au*:. n a montré son ordre , et n'a rien obtenu.
osmN,
Quoi ! seigneur ^ le sultan reverra son visage , Sans que de vos respects. jl lui porte ce gage !
ACOMAT
Cet esclave n'est plus ; un ordre , cher Osmin , L'a fait précipiter dans le fond de l'Ëuxin.
OSUIN.
Mais le sultan , surpris d'une trop longue absence , . En cherchera bientôt la cause et la vengeance. Que lui répondrez- vous 7
ACOMAT
Peut-^tre avant ce temps Je saurai ^pocuper de soins plus importaos. 1
Je sais bien qu> Amurat a juré ma ruine :
Je sais k son retonr l'accueil qu'il me destine. Tu vois , pour, m'arracher ducoeur de ses soldats, Qu'il va caeroher sans moi les^siéges , les combats, n comoMmde l'amtée ; et moi , dans une viOe U me laisse-exercer un pouvoir inutile.
Quel emploi , miel séjour , Osmin, pour un visir ! Mais j'ai plus dignement employé ce loisir. J'ai su lui préparer des craintes et des veilles; Et le bruit en ira bieatdt^ ses oreilles.
OSMIN
Quoi doDc?.qa'aTe2>vous^£iit7
172 lEÇOlfS ilEHEICTAIRES
AGOMAT.
J'espère qu'aujourd'hui Bajazet se déclare , et Roxaue avec lui.
, . OSMIN
Quoi ! Bozane , seigneur , qu'Amurat a cboisie Entre tant de beautés dont l £urope et l'Asie Dépeuplent leurs états et remplissent sa cour? Car on dit qu'elle seule a fixé son amour ; £t même il a voulu que l'heureuse Roxaue , Avant qu'elle eût un fils, prît le nom de sultane.
AGOHAT*
Il a fait plus pour elle , Osmin; il a voulu
?U'elle eût dans son absence uH pouvoir absolu, u sais de nos sultans les rigueurs ordinaires : Le frère rarement laisse jouir ses frères De l'honneur dangereux d'être sortis d'un sang Qui les a de trop près «ipprochés de son rang. L'imbécile Ibrahim , sans craindre sa naissance , Traîne , exempt de péril ^ une éternelle enfance : Indiene égaleipent de vivre et de mourir , On rabandonne aux maias qui daignent le nourrir. L'autre, trop redoutable, et trop digne d'envie > Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie.
Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps La molle, oisiveté des énfans des sultans :
11 vint chercher la guerre au sortir de l'enfânçe y Et même en fit sous moi la noble expérience.
Toi-même tu l'as vu courir dans les combats , Emporter après lui tous les cœurs des soldats ^ Kt goûter , tout sanglant , le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes coeurs la première victoire. Mais , malgré ses soupçons , le cruel Amurat , Avant qu'un fils naissant eût rassuré l'état , ^i 'osait sacrifier ce frère k sa vengeance , ^i du sang ottoipan proscrire l'espérance.
Ainsi donc pour un temps Amurat désarmé laissa dans le séi ail Bajazet enfermé.
Il partit , et voulut que , fidèle k sa haine, Et des jours de son frère arbitre souveraine ^
I Bta lÀ RHETORIQUE. 1^3
Roxane> an moindre bruit , et sans autres raisons ^ Le fît sacrifier à ses moindres soupçons.
Pour mol , demeure seul , une juste colère Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère. J'entretins la sultane , et cachant mon dessein , Lui montrai d^Amurat le retour incertain ; Les murmures du camp, la fortune des armes :
Je plaignis Bajazet; je lui vantai ses charmes, Qui , par un soin jaloux dans l'ombre retenus | Si voisins de ses yeux , leur étaient inconnus. Que te dîrai-je enfin? la sultane éperdue ri'eut plus d'autre désir que celui de sa ^
vue.
OSMIN
Mais pouvaient-ils tromper tant de jaloux regards
Qui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts 7
AGOMAT.
Peut-ôtre il te souvient qu*un récit peu fidèle De la mort d'Amurat fit courir la nouvelle.
La sultane à ce bruit feignant de s'efirayer , Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. Sar la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent, De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent ; Et les dons achevant d'ébranler leur devoir.
Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir. Roxane vit le prince ; elle ne put lui taire L'ordre dont elle seule était dépositaire.
Bajazet est aimable ; il vit que son salut Dépendait de lui plaire } et bientôt il lui plut. Tout conspirait pour lui : ses soins , sa complaisance , Ce secret découvert , et cette intelligence , Soupirs d'autant plus doux qu'il les fallait celer , L'embarras irritant de ne s'oser parler , Même témérité , périls , craintes communes , * Lièrent pour jamais leurs cœurs et leurs fortunes* Ceux même dont les yeux les devaient éclairer | Sortis de leur devoir y n'osèrent y rentrer.
Osum.
Quoi ! Roxane d'abord leur découvrant son amè Osa-Uelle à leurs yeux faire éclater sa fiamme ? '
3 74 LEÇOnS ÉtiHEHTÀIRES
Us riffnorent encore ; et jusqaes k ce jour
Ataliae a prête son nom a cet amour.
Du père d'Amurat Atalide est la nièCe }
£t même avec ses fils partageant sa tendresse ,
£lle a vu son enfisince élevée avec eux.
Du prince , en apparence , elle reçoit les vœux ;
Mais elle les reçoit pour les rendre k Roxane ,
Et veut bien , sous son nom , qu'il aime la sultane.
Cependant , cher Osmin , pour s'appujer de moi ,
L'un et l'autre ont promis Atalide \ tOà foi.
OSMIN
Quoi! vousTaimez, seigneur?
AOOMAT.
Youdrais-tn qu'k mon âge Je fisse de l'amour le vil apprentissage ?
Qu'un cœur qu'ont endurci la fa^gue et les aius Suivit d^un vain plaisir les conseib imprudens ? C'est par d'autres attraits qu'elle plaît à ma vue : J'aime en elle le sang dont elle est descendue* Par elle Bajazet , en m*dpprochant de lui , Me va contre lui-même assurer un appui. ' Un visir aux sultans fait toujours queiqu'ombrage ; A peine ils l'ont choisi qu'ils craignent leur ouvrage : Sa dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir , Et jamais leurs chagrins ne nou9 laissent vieillir, Bajazet aujourd'hui m'honOre et me caresse ; Ses périls tous les jours réveillent sa tendresse : Co même Bajai^et^ sur le trône affermi , Méconnaîtra peut-être un inutile ami.
Et moi 9 si mon devoir, si ma foi ne Tarréte , S'il ose quelque jour me demander ma tête ... Je ne m'ef ^ique point , Osmîn ; mais je prétends Que du moins il faudra la demander long-temps. Je sais rendre aux sultans de fidèles services , Mais je laisse au vulgaire adorer leurs caprices ; Je né me pique point du scrupule insensé De bénir mon trépas quand us l'ont prononcé.
Voilk ^pnc de ces ïielix ce qui m'ouvre l'entrée , Et comme enfin Roxane b mes yeux s'est montrée."
sua LA EHÉTORIQUE. I'j5
Invisible d'abord, elle entendait ma voix, Et craignait du sërail les rigoureuses lois ^ Mais enfin , bannissant cette importune crainte 1^ Qai dans nos entretiens jetait trop de contrainte , Efie-même a choisi cet endroit écarte ^ Où nos cœurs k nos yeux parlent en liberté".
Par un chemin obsèur un esclaye^ne guide , Et. . . mais on vient. C'est elle et sa chère Atalide. Demeure ; et , s'il le faut, sois prêt k confirmer Le récit importantdoût je v^rinfbrmer.
D. Qu'appelez -vous mœurs dramatiques?
R. On appelle ainsi les inclinations, les habitudes bonnes ou mauvaises des hommes. Elles sont générales ou particulières.
Les mœurs générales sont les mœurs des différentes nations, desGrecs, des Romains, celles d'un peuple civilisé, d'un peuple barbare. Dans ces mœurs générales, sont encore comprises celles des différentes conditions, celles desdifférens âges^ que Boileau a si bien peintes dans ces vers :
Un jeune homme , toujours bouillant dans siss caprices , I * Est prompt k recevoir l'impression des vices ; Est vain dans ses discours, volage en ses désirs j Rétif k la censure , et fou dans les plaisirs. L'âge viril , plus mûr, inspire un air plus sa^ ; Se pousse auprès des grands , s'intrigue , se ménage ; Contre les coups du sort songe a se maintenir , Et loin dans le présent regarde l'avenir.
La vieillesse chagrine incessamment amasse ; Garde , non pas pour soi , les trésors Qu'elle entasse ; Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé ; Toujours plaint le présent et vante le passé.
Les mœurs particulières sont le carac-
1 ;6 LEÇONS ÉIÉMEIYTAIRES
tère distinctif de chaque personnage, soit historique, soit inventé. Il faut que le même personnage ait les mœurs de son pays , et de plus ses propres mœurs qui le distin* giTPnt dos autres personnages.
D. Qncl doit être le style tragique ?
i\. Comme les .personnages tragiques appartiennent à la plus éminente des classes» il convient qu'ils parlent toujours avec dignité» mais sans enflure, avec une noblesse qui n'ait rien d ampoulé, avec une simplicité qui n'ait rien de bas ni même de familier.
D. Quelle est l'histoire de la tragédie?
R. Ce fut chez les Grecs qu'elle prit naissance , et on la confondit d'abord avec la comédie. L'une et lautre n'étaient qu'un chant de plusieurs personnes qui formaient un chœur. Thcspis y jeta un personnage qui parlait seul. Ses acteurs barbouillés de lie^ se promenant dans les campagnes sur un tombereau , chantaient les louanges de Bacchus et raillaient les passans. Bientôt on sépara le sérieux du burlesque; alors la comédie et la tragédie eurent leur objet particulier.
Eschyle ne tarda pas à faire monter la tragédie sur un théâtre, qui , quoique imparfait encore, eut une certaine pompe et une certaine majesté. Il ennoblit ses personnages et leur donna des habits couve-
^ nables aux rôles dont ils étaient chargés.
Sophocle lui succéda bientôt, et, le premier» il fit paraître la tragédie dans sa véritable grandeur et dans toute sa dignité.
Forcé par Sophocle, Euripide vint à son tour partager les couronnes de son maître.
Euripide n a peut-être ni le génie sublime d'Eschyle, ni le jugement parfait de Sophocle, mais il semble avoir écrit pour le cœur plus que ces deux grands hommes.
Ils n'ont pas comme lui cette douleur touchante qui fait couler des larmes; personne n'a mieux connu qu'Euripide 1 art d'émouvoir les passions et d'exciter la pitié.
Si du théâtre d'Athènes on passe à celui de Borne, on voit que lart y a dégénéré. Nous ne connaissons d'autres tragédies latines que celles attribuées à Sénèque; 00 y trouve quelquefois de beaux senti-mens, maisquisont presque toujours hors de la nature. Elles sentent toutes le déclamateur et le bel esprit.
Après une longue suite de siècles d'ignorance et de barbarie , l'Europe vit renaître lart de la tragédie : ce fut d abord en Italie, où le Trissin donna Sophonishei et ensuite en France , où Jodelle fit paraître sur notre scène encore grossière, sa Cléopâtre et sa Didon :
Quelques années après, Shahspeaire créa la tragédie en Angleterre. C'était un
178 ' tEÇONS ÉLÉMENTAIRES 1
génie vigoureux^ sublime, mais bizarre et gigantesque , qui n'avait ni goût, ni connaissance des règles.
Presque en même temps Lapez de Viga \ florissait en Espagne. C'est le plus célèbre i tragique de la nation. |
La France eut bientôt une foule de poètes tragiques , parmi lesquels il en est deux seulement dont on ait conservé le souvenir. Mairet^ auteur de Sophonisbe 5 j et Botrou, auteur ^de Fencesias. Lartj était encore dans lenfance. C'est à l'aiDé | des Corneille qu'était réservé l'honneur 1 de débrouiller ce chaos , et de restaurer enfin le théâtre. Mais à qui appartient-il 1 mieux qu'à son digne rivale au célèbre :
Racine, de faire l'éloge du grami Cor- I neille^ Voici en quels termes il fait cet i éloge y dans un discours prononcé à l'Âca^ demie française, en i685 :
< Inspiré d'un génie extraordinaire et » aidé de la lecture des anciens, il fit voir > sur la scène la raison, mais la raison ac- » compagnée de toute la pompe, de tous » lesomemens dont notre langue tst ca- • pable. Il accorda heureusement la vrai- » semblance et le merveilleux , et laissa » bien loin derrière lui tout ce qu'il atait » de rivaux.... La scène retentit encore des 1» acclamations qu'excitèrent à leur nais- » sance le Cidj IIorace,Cinna, Pompée,
SUR lA RHÉTORIQUE. I I79
» tous ces chefs-d'œuvre , représentés depuis sur tant de théâtres, traduits en tant » de langues, et qui vivront à jamais dans » la bouche des hommes. A dire vrai, où 9 trouver un poète qui ait possédé à la fois s tant de talens , tant d excellentes parties, j lart, la force, le jugement, 1 esprit?
• Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets! quelle véhémence dans les passions ! quelle gravité dans les senti- \p mens ! quelle dignité, et en même temps quelle prodigieuse variété dans les ca« » raetères ! »
D. Quels auteurs, depuis Corneille , se lont distingués dans cette partie?
R, Le premier de tous est, sans contredit, Aacine, non moins digne d'admiration que Corneille. On vient de lire un fragment de reloge de ceh'ii-ci, (ait par Racine luiménie. Nous allons emprunter le langage d'un de nos meilleurs littérateurs, pour faire dignement l'éloge de l'auteur d'A^thaile.
t Le Cid , dit de La Harpe , avait été la première époque delà gloire du théâtre français, et cette époque était brillante.
> Androtnaque fut la seconde , et n'eut pas moins d'éclat Ce fut une espèce de révolution. On s'aperçut que c'étaient-là des beautés absolumentneuves; mais Corneille et Racine n'en avaient pas encore appris
l8o » LEÇONS ÉLÉMEDTTAIRES i
assez à la naHon, pour qu'elle pût saisir toul ce qu'un pareil ouvrage avait d*étonDant..j Cette marche si claire et si distincte dani une intrigue qui semblait double, cet art d'entrelacer et de conduire ensemble Irt deux branches principales de raction, ék manière qu'elles paraissent n'en fain^ qu'une; cette science profonde, ce mérite dl la difficulté vaincue , où se trouvaient-41^ avant Racine?.... Corneille avait beaucoufl plus de force dans l'esprit que de sensible lîté dans le cœur. C'est cette dernière qua-^ lité qui parait prédominante dans Racine^ et qui caractérise son talent. C'est chez I qu'on trouve ce jugement sûr d'une ami éclairée par le sentiment.... Quand il éta' sur la scène des peintures si savantes et A expressives de cette inépuisable passion <M l'amour, il ouvrit une source nouvelle el abondante pour la tragédie française. Gel art que Corneille avait établi sur ladoii^ ration et sur une nature souvent idéale, Ricine le fonda sur une nature vraie et la connaissance du cœur humain. Il fut créa^ teur à son tour, comme Corneille Tava't été , avec celte différenee que l'édifice qu'avait élevé l'un frappait les yeux par des beautés îrrégulièreset une pompe informe, au lieu que l'autre attachait les regards par ses belles proportions et ses formes gracieuses que le goût fait joindre à la
SUA LÀ RHETORIQUE. l8l
ajesté du génie.... Une autre espèce de éatioft qui caractérise le talent de Raiae, est Tart du style tragique.... Racine it le premier la science du mot propre , DS lequel il n*y a point d*écrivain. Sou pression est toujours si heureuse et si turelle, qu'il ne parait pas qu'on ait pu trouver uneautre, et chaque mot de la rase est placé de manière qu*il ne parait s qu'on ait pu le placer autrement. »
Il nous reste à parler de Crébillon et I Voltaire. Depuis long-temps la scène agique aTait perdu Racine, lorsque Crémon y parut. Les premiers essais de ce :e annoncèrent qu'il concevait forteeptla tragédie, et qu'il avait un genre à i. En effet, il manie le ressort de la teriir avec autant de force et avec plus d art [u'Eschyle. Le sombre pathétique et ma- BStueux qui règne dans toutes ses tragé* lies, pénètre jusquau fond de lame 'et faii fait éprouver les plus violentes secous* ses. Sa versification n'a pas un certain éclat » une certaine harmonie , une certaine pureté; mais elle est forte, mâle, vigoureuse et pittoresque.
Les éloges qu'on a donnés aux tragédies de Voltaire ont paru à l'homme de goût 9U8si outrés que les critiques qu'on en a faitfis* Mais si les connaisseurs impartiaux ont trouvé que ses intrigues sont quelque-*
182 MCONS ÉLÉMENTAIRES
fois bâties sur des fondemens peu solides , que les sentences sonttrop prodiguées dans ses pièces ; que les situations éminemment tragiques n y sont pas toujours amenées avec vraisemblance; ces mêmes juges se sont plu à y reconnaître des détails d'une beauté frappante ; des morceaux pleins dé noblesse, de grandeur et d'intérêt, de§ scènes vraiment terribles et attendrissant tes, et en général un style qui est constam-* ment pur, coulant et enchanteur, sans avoir cependant l'élégance , la douceur , et l'har^ inonie de celui de Racine.
Parmi les tragédies des auteurs d'urf ordre inférieur, on distingue jindronii^ et Tiridate , de Gampistron; Gaston Bayardy de Du Belloy; ManUuSj'de Fosse; Inès de Castro ^ de La Motte ( PhUoctète elles Troyennes , de ChâteaU'^î brun; la Didon^ de Le Franc de Pompî^' gnan; le Spartaaus, de Saiirin; YJphigénie en Tawride^ de Guimond de La Touche ; h Veuve du Malabar^ de Le Mierre , etc.... Et parmi les tragédies de no^ poètes vivans , on peut citer avec éloge Je RoiLéar^ Roméo et Juliette^ de M. Ducîsf la Mort (tAhely de M. Le Gouvé; T^gamemnon, de M. Le Mercier; Mariai à Mintumes, de M. Arnaud.
D. N'y a-t-il pas encore une autre espèce de Tragédie? ^
SUR LA RHETORIQUE. l85
R. Oui : c est celle qu on appelle tragé-* dielyrique, ou opéra ^ parcequelle doit être chantée.
D. Quelle doit en être 1 action ?
R. L'action en est héreiqae et malheu- Ireuse , comme dans la tragédie proprement dite; mais ce qui la distingue essentiellement de celle-ci, cest qu elle est de plus [merveilleuse.
D. En quoi consiste ce merveilleux?
R. Dans Tintervention de quelques di- {finîtes ou êtres surnaturels qui figurent [avec les autres personnages ; dans des évé« pemens «extraordinaires; dans une pompe éblouissante. On y voit , au nombre des ac-
mvs , les Dieux du ciel , de la terre et des
iférs; des ambres, des démons; en un [mot* tous ces êtres fantastiques qui appa-
innent au monde mythologique ou à la
ïrie.
D. La règle des trois unités est-elle applicable à ce genre ?
R, Non : le poète lyrique est affranchi de
itte^règle. Sa scène change ordinairement [à chaque acte, quelquefois même, dans un [seul acte; il nous transporte de la terre au tcîel ou aux enfers. Ainsi, à l'éclat dun palais enchanté, il fait succéder la sombre [horreur dun désert, que remplacent ensuite une riante campagne ou les bosquets fleuris derFÉlysée.
D. Qu*e8t-ce qui cÔDStUue un bon poème lyrique?
R. Le poème lyrique ne peut avoir de succès qu'autant que ie sujet en est géné< ralement connu ou exposé avec la plus grande clarté ; que Tintrigue , sant être surchargée d'incidens, se noue et se dénoue avec simplicité ; que chaque carac- 1ère est bien distinct, bien soutenu, et qu'enfin, chaque acte offre au compositeur, au maître de ballets, et au décoratour, des effets et des oppositions ; car l'acte d'un opéra est moins une véritable suite de scènes, qu'une succession de tableaux.
D. Qu'appelle-t-on récitatif?
R. C'est une sorte de déclamation que le musicien emploie pour faire parler ses personnages^, lorsqu'ils sont dans une si-* tuation calme: mais en ce cas lé dialogue veut être serré; leslougs discours, les raisonnemens trop suivis ne peuvent y trou* 1 ver place.
D. Qu'appelez-vous air?
R. C'est le chant que le musicien emploie dans les endroits où ses personnagcsl se livrent aux transports d'une passion douce ou violente. Les situations touchan-^ tes ou terribles sont les seules qui fournis* ^ sent les véritables occasions de chan^en |
D. Quel doit être le style de la tragédie lyrique?
SUR LA RHÉTORIQUE. l85
R. La tragédie lyrique demande des Vers libres et coupés; car la versification ne saurait être trop douce, trop coulante , trop gracieuse, pour s'adapter à une musique mélodieuse. Tels sont ces vers que Quinault, le modèle des poètes lyriques, a mts daûs la bouche d'Amadis :
J'ai chobi la gloire pour guide , IJai prétendu marcner sur les traces d'Alcide«
Heureux si j'avais évité [Le charme trop fatal dont il fut enchanté.
Son cœur n'eut que trop de tendresse ;
Je suis tombe dans son majbeur.
J'ai mal imité sa valeur ;
J*imite trop bien sa faiblesse.
De la Comédie^
D. Qu est-ce que la Comédie?
R. C'est une peinture de la vie com-
unedes hommes, de leurs passions, de
eurs vices, considérés, non sous le rap-
rt d'une méchanceté absolue, mais seu-
ment dans ce qu'ils peuvent avoir de
faisant et de ridil:ule.
D. Quel eçt son objet?
R. C'est de corriger les mœurs,, en of-^ nt à ceux qui se reconnaissent dans ces rtraits, les passions honteuses dont ils ^f sont les esclaves.
D. Quelles qualités doit avoir Taction mique?
l86 lECONS ELËlIfiNTAIRCS
R. L'action comique doit avoir, comme la tragédie, cette unité et cette continuité <ie caractère, cette &implicité, cette aisance dans la marche de la fable et dans le tissu <ie l'intrigue, ce naturel dans le dialogue, cette liaison dans les événemens, cette vérité dans les situations et dans lea seotimens d où résulte T illusion théâtrale.
D. Y art^il plusieurs espèces de comédies?
U. Oui. ; il y a des comédies d'intrigue, et des comédies de caractère*
D. Qu'est-ce que la comédie d'intrigue?
R. Voici l'idée qu'en donne Destouches, dans sa comédie de l'Envieux. Les comédies d'intrigue consistent dans un enchaînement d'aventures qui tiennent le specta- 1 teur en haleine , et forment un embarras] qui croit toujours jusqu'au dénoûmentr] Comme il ne s'agit dans ces sortes dei pièces que de les charger d'incidens, il^ en font ordinairement tout le mérite , les] moeurs et les caractères n'y étant touchés j que superficiellement Ce genre, de çomé-^ die, qui demande beaucoup d^imaginatiouw égaie l'esprit , mais il ne finstruit pas. Il amuse, et ne va pas jusqu'au- cœur. ;
Devtx pièces à citer comme des modèle^ en ce genre, sont VAmphitrion^ de Molière; et les Méfk^cêymeè^ de RégnartI , toutes deux imitées de Piaute,
D. Qu'est-ce que lacomédiede caractère?
R. C est la comédie p^r excellence, puis* qu'elle attaque ces vices radicaux de l'hu* nianité, qui ne sont que trop ressemblans dans tous les temps et dans tous les lieux.
Le poète y présente un caractère dominant, qui fait proprement le sujet de la pièce ; telles sont les comédies de ÏAvarej du
Glorieux j du Menteur où d'autres
personnages ne se trouvent introduits que pour faire ressortir le caractère prindpal.
Voici commetft Marmontel, très-bon juge en cette matière, sait apprécier le mérite des pièces en ce genre : V Avocat patelin^ dit-il, semble peint de nos jours; Y Avare, de Plante, a ses originaux à Paris; le Misantrope, eût trouvé les siens à Rokne.
Les vices sont par-tout, et presque toujours les mêmes. L'avarice, cette avidité insatiable, qui fait qu'on se prive de tout, pour ne manquer dé rien; l'envie, ce mélange d'estime et de haine pour les qualités qu'on n'a pas; l'hypocrisie, ce masque du vice déguisé en vertu ; la flatterie , ce commerce infâme entre la bassese et la vanité; tous ces vices et une infinité d'au- ' très , . existeront par-tout où il y aura des hommes, et par-tout- ils seront regardés
comme des vices. C'est ce qui assure à jamais le succès du cbmique qui attaque les mœurs en général.
8 8 LKÇOXS ELEMEIXTÀIRES
D. Offrez la peinture d'un des caractères ?
R. Voici le portrait du Joueur, de Regnard :
£h bien! madame, soit : contentez votre ardeur^ J'y consens. Acceptez poiir époux un joueur y Qui , pour porter au jeu son tribut volontaires. Vous laissera manquer même du nécessaire ; Toujours triste ou fougueux , pestant contre le jen,. Ou d'avoir perdu trop , ou bien gagné trop peu. Quel charme qu'un époux , qui , Qattant sa manie. Fait vingt mauvais marchés tous les jours de sa vie^: . Prend pour argent comptant d'un usurier fripon , Des singes , des pavés , vn chantier, du charbon^ Qu'on voit k chaque instant prêt k faire querelle Aux bijoux de sa femme , ou bien k sa vaisseUe^ Qui va , revient, retourne y et s'use k voyi^r Chez l'usurier, bien plus qu'a donner k manger f Quand , après quelque temps d'intérêt surchargée , â la laisse où d'abord elle fut engagée; Et prend , pour remplacer se& meubles écartés^ Des diamans du temple , et des plats argentés ; Tant que , dans sa fureur n'ayant plus rien a rendre , Empruntant tous les jours et ne pouvant plus rendre^ Sa lemrae signe enfin , et voit en moins d im aa. Ses terres en décret et son lit a l'encan l
D» Quelle diflPérence y a*t4I entre le comique et le plaisant ?
R. Un trait plaisant est une Bailtie qui ne fait rien à l'action , quf ne tient rien de la situation dés personnages. Tel est ce vers de Regnard :
Que feriez-vous , monsieur ^ du nez d'un margnilTier ?
Mais ce comique de mots perd ordinal-
SVR LÀ RHETORIQUi:. 189
remcnt son sel avec sa nouveauté; il finit même quelque fois par devenir fade et iusipide.
Le trait comique, au contraire, prend sa source dans la chose même; il nait de la situation des personnages; il en tire toute sa force, et semble se renouveler et ra)eunir toutes les fois qu'il est reproduit au théâtre. Par exemple , on rira toujours d'un bout a l'autre de cette scène entre Arnolphe et Agnès, où ce Barbon annonce à sa jeune pupille qu'il va lépouser :
ARKOLPHE , assis , à Agnès*
Agnès , pour m'ëcoater laîssez-Ik yotre ouvrage : Levez un peu la tête et tournez le visage.
Mettant le doigt sur sonjront*
Là y regardez-moi là , durant cet entretien ,
£t^ jusqu'au moindre mot , imprimez-le vous bien»
Le mariage y Agnès , n^est pas un badinage >
A d'austères devoirs le rang de femme engage ^
Et vous n'y montez pas , a ce que je prétends ^
Pour être dissipée et prendre du bon temps.
Votre sexe n'est là que pour la dépendance;
Du c6té de la barbe est la toute-puissance >
Bien qu'on smt deux moitiés de la société ,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité.
L'une est moitié suprême et l'autre subalterne;
L'une est soumise en tout à l'autre qui. gouverne;
Et ce que le soldat , dans son devoir instruit y
Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître , un enfant k son père y
A soa supérieur le moindre petit frère ,
N'approche point encore de la docilité ^ a ,
Et oe l'obéissauce et de rhumilîté} . "
igO LUÇONS ELEMElfrrArRCS
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, sou seigneur et son maître* •••«
D. Quel est le style de la comédie?
R. La comédie demande un style aisé , clair et naturel; plutôt élégant que véhé-»
ment, approchant de celui de la conversation, sans que jamais pourtant il soit bas, rampant ou décousu; assaisonné de pensées fines et délicates, d'expressions plus Vives qu'éclatantes; d'ailleurs toujours projporlionné à la nature du sujet; et enfin assorti au caractère, à l'état et à la situation de chaque personnage. Par exemple, veuton un modèle de style dans le haut comi^ qtie? qu'on lise cette scène du Misant irope , laquelle offre une véritable galerie de portraits achevés :
CUTANDBB*
Parbleu ! je viens du Louvre , où Gléanteau levé , Madame ^ a bien paru ridicule achève, r^'a-t-il point queic^ue ami , qui pût, sur ses manières , D'un charitable avis lui prêter les lumières ?
CÉLIMCTIB.
Dans le inonde ^ k vrai dire , il se barbouille fort : Par-tout il porte un air qui saute aux yeux d'abord j Kt lorsqu^on le revoit après un peu d'absence, Ou le retrouve encor plus plein d'exiravagaace.