CHAPITRE UNIQUE
Demande. Qu'est-ce que la Poésie ?
Réponse. Cest lart de plaire, de toucher, d'élever rame, de lui inspirer de g^rands sentimens, et de peindre les passions. Oq peut la comparer à la peinture; si celle-ci, par le secours des couleurs, anime et fait respirer la toile, si elle sait nous présenter tant de situations différentes; celle-là, à Taide des expressions, forme aussi des images, des peintures que Tesprit et Tœil contemplent avec plaisir. ^Souvent même la poésie est plus vive et plus animée que la peinture. Elle peint ou les objets sensibles, ou les passions, ou les. idées abstraites.
Elle peiat les objets seuûbles : o'eat
3o4 XEÇONS éiemï:ntairî8 ^
aidsi que Voltaire et Crébillon nous peigoeut une tempête :
L'astre brIIIaDt du jour k l'instant s'obscurcit. L'air siffle , le ciel gronde , et l'onde au loin mugit. Les vents sont déchaînés sur les vagues émues, La foudre étincelante éclate dans les nues , Et le if u des éclairs , et Fabyme des flots , Ofi're partout la mort aux ti istes matelots.
Hbnu. cA. !♦•.
L'air rougit, le jour fuit , une épaisse vapeur,
Couvre d'un voile affreux les vagues en fureur.
La foudre éclairant seule, une nuit si profondci
A sillons rédoublés ouvre le ciel et 1 onde ;
Et comme un tourbillon, embrassant nos vaisseaux.
Semble , en source de feu , bouillonner sur les eaur.
Les vagues quelquefois nous portent sur leurs cimes ,
rCous fout rouler après sous de vastes abîmes.
Où les éclairs pressés , pénétrant avec nous^
Dans des gouffres de feu, semblaient nous plonger tous.
Le pilote effrayé , que la flamme environne ,
Aux rochers qu'il fuyait , lui même l'abandonne.
Electre. oc^ 3 «.»S. !»••
Elle peiut Les passions : c'est ainsi que Cdlàrdeau nous représente Tânie d'Héloîse combattue tour-à-tour par l'amour pro- — fane et par l'amour divin :
Avant que le repos puisse entrer dans mon âme. Avant que ma raison puisse étouffer ma flâme. Combien faut-il encore aimer , se repeiitir , Désirer, espérer , désespérer, senlir, .
-^^ Embrasser , repousser , m'arracher a moi-même , Faire tout, excepté d'oublier ce que j'aime?
O funeste ascendant ! ô joug impérieux! Queb sont donc mes devoirs , et qui suis-je en ces lieux?
SUR LA RHÉTORIQUE. 3o5
Perfide ! de quel nom veux-tu que l'on te nomme 7 Toi rëpouse d'un Dieu, tu brûles pour un homme? Dieu cruel ! prends pitié du trouble où tu me vois ; A mes sens mutines ose imposer tes lois.
Tq tiras du cabos le monde et la lumière :
Hé bien, il faut t'armer de ta puissance entière, n ne faut plus créer... 11 faut plus en ce jour, II faut dans Héloïse anéantir l'amour.
Elle peint aussi les idées abstraites :
Voltaire, pour montrer que notre bonheur dépend de nous-mêmes f s*exprime ainsi :
Le bonheur est le port où tendent les humains , Les écueils sont fréquens, les vents sont incertains. . Le ciel , pour aborder cette rive étrangère | Accorde a tout mortel une barque légère , Ainsi que les dangers , les secours sont égaux. Qu'importe , quand Torage a soulevé les flots , Que ta poupe soit peinte, et que ton mât déploie Une voile de pourpre , et des cables de soie ? L'art du pilote est tout; et pour dompter les vents, I) Auit la main du sage et non les ornemens.
D. Quelle est l'origine de la Poésie?
R. Elle ne fut dans sa naissance cfu'une expression vive et naturelle du ctilte que la créature rendait au créateur. L'homme, reconnaissant les bienfaits dont il était comblé, anima le ciel, la terre et la mer, pour Taider à payer le tribut de reconnaissance qu'il devait à son bienfaiteur : ainsi la Poésie doit son origine à la religion.
C'est ainsi que s'exprime Racine à c% sujet : .
3o6 tEçoirs ÉLÉHEirriiEcs
Aurait-il dû jamais alkriner Fionocence , L'art sublime des vers, si pur en sa naissance 7 Art divin , qui reçut de. tes nobles transports f Sainte religion , sa |ioinpe et ses accords ; Oui c'est toi qui de Thomme élevant le génie, Autrefois enfantas Tadmirable harmonie :
Pour honorer le ciel et publier ses dons , La lyre, sous tes lois, forma les premiers sons.
ii^
Lorsqu'après son travail » le laboureur joyeux, Dans les jours solennels rendant grâces aux dieux , A l'aspect des moissons sous ses toits amassées , Perdaii le souvenir de ses peines passées :
Dociles aux lois d'un art qu*on ne connaissait pas j Sur des tons mesurés il conduisit ses pas; Son oreille attentive à d.e justes cadences , Le réela dans ses chants, le çuida dans ses danses, Ainsi la Poésie, en toute nation, Doit sa naissano^ illustre k la religion.
D. Cet arl est-il ancien ?
R. Les cantiques de Moyse sont les premières productions qui soient parvenues jusqu'à nous. Les Grecs et les Latins se sont servis du charme des vers pour inspirer l'amour de la vertu, chanter les bienfaits de leurs dieux, et célébrer la sagesse de leurs loix. Les Bardes et les Druides qui furent nos premiers poètes , bornèrent la Poésie au même usage.
La Poésie latine, après la conquête des Gaules, prit la place de la Poésie gauloise; elle eut peu de succès; le flambeau du génie fut bientôt éteint par la barbarie.
Dans ces siècles d'ighorance on terminait les vers par des rimes. La réputation des
8VR Lk nnttàKîQVt. $07
Troubadours se fit aux dépens de ceHe des rimeurs latins. Us parurent au milieu du douzième siècle, ils avaient plus de célébrité que de talens.
D. Quelle a été 1 époque des Ters rimes?
l\. On en a vu de cette sorte dès le onzième siècle, sous Philippe P'; mais^ a proprement parler, la Poésie française ne date que du règne de Philippe-Auguste.
Ses progrès sensibles eurent lieu sous François P', et Henri II son fils. Enfin sous Louis XIII» Malherbe la porta au point de perfection où elle estaujourd'hui«
D. Faites-nous le portrait que Boileau nous a laissé de ces poètes.
Durant les premiers ans du Parnasse français y Le iuiprice tout seul faisait toutes les lois; La rime , au bout des mots assemblés sans mesure, Tenait lieu d'oinemens^ de nombre et de cësure, 'Villon sut le premier , dans ces siècles grossiers , ' Débrouiller Part confus de nos vieux Roujanciers. Marot , bientôt après , lit fleurir les Ballades , Tourna des Triolets, rima des Mascarades; A des refrains réglés asservit les Rondeaux , Et montra, pour rincer, des cliemins tout nouveaux . Ronsard qui le suivit, par une autre méthode , Réglant tout, brouilla tout , fît un art k sa mode , Et toutefois long-temps eut un heureux destin. Mais sa muse , en Français, parlant Grec et Latin, Vit dans Tâge suivant, par un retour Grotesque^ Tomber de ses grands mots le faste pédantesque , Ce poëte orgueilleux y trébuché de si haut, Rendit plus retenus Desportes et Bertaut.
Enfin Malherbe vint ^ et^ le preuiier en France , Fit sentir dans les vers une juste cadence.
5o8 LEÇONS éLÉMENTAIRES
D. Qaelles sont les qualités nécessaires au poète?
R. Le génie est la première qualité que Boilcau exige dans un poète. Il consiste dans la facilite naturelle d'imaginer hardiment, et de peindre vivement les objets par le secours des expressions. Voici ce que Boileau dit à ce sujet :
C'est eh yain qu'au Parnasse un téméraire auteur Pense de Tart des vers atteindre la hauteur.
S'il ne sent point du ciel l'influeucc secrète ; Si son astre en naissant ne l'a formé poëte ^ Dans son génie étroit il est toujours captif. Pour lui Phœbus est sourd et Pégase rétif.
D. Quelle est la seconde qualité?
B. C'est TEnthousiasme, qui consiste dans un transport qui maîtrise lesprit, qui enflamme Timagination, et qui fait dire des choses surprenantes.
Alors de son*pinceau le coloris sublime Transporte soiis nos yeux les objets qu'il décrit.
D. QueUeest la troisième?
R. C'est le bon sens. Pour faire un ouvrage durable, il faut penser sensément.
La raison doit toujours marcher avec les c^xpressions. C'est encore un précepte de Boileau :
Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime | • Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime : Ij'un l'autre vainement ils semblent se haïr ; La rime est un esclave > et ne doit qu'obéir.
SUR LA RUETOaiQUE. OOg
Aimez donc In raison , que toujours vos ëcrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
D. La versification est-elle assujétie à certaines règles?
R. Oui : elle a des préceptes fixes et déterminés, qui ont pour objet le mécanisme des vers, et il est indispensable d'en avoir une connaissance générale « mémo pour la lecture des poètes qu^on lit souvent très-mal, lorsqu'on se permet les mêmes élisions que dans la prose.
D. A quoi donc faut-il s'appliquer?
R. A bien connaître la structure des vers; la césure; la rime; les mots qu'on peut y faire entrer; ceux qu'on doit rejeter; ce qu'on appelle licences poétiques; enfin la combinaison des vers les uns i l'égard des autres.
De la Structti/re des vers.
D. En quoi consiste la structure des vers?
R. Elle consiste dans un certain nombre de syllabes qui ne sont point distinguées par longues et brèves, comme chez les Grecs et les Latins. Le nombre de syllabes est donc ce qui constitue nos vers.
D^ Combien y a-t-il de sortes de vers?
R. On en distingue de six sortes.
Les premiers, qu'on appelle versaiereandrinsj héraïqueSy ou graltd9 vers, sont
5lO EEÇONS ÉLÉmifT AIRES
cooiposésdedouzeiiynabes comme ceui-*ci
Celui qui met un frein a la fureur des flots, Sait aussi des mécheDS arrêter les complots.
Les seconds sont de dix syllabes: Ex.
Un cœur humaiu , ^énëreux et sensible. ^ Par les bienfaits qui partent de ses mains ^ Se rend, sans crime , égal aux souverains.
Les troisièmes, de huit : Ex.
Celui qui dompte la fortune, Mérite seul le nom de grand*
Les quatrièmes , de sept : Ex.
Je ne vois que des supplices A la suite des délices Que promet la volupté.
Les cinquièmes, de six : Ex.
Hélas ! comme le temps L'amour porte des ailes.
Les sixit^mcs , de cinq : Ex.
Un bruit formidable Gronde dans les airs.
D. N y a-t-îl que ces six sortes de vers?
R. On en trouve encore de quatre « de trois, de deux, et même d'une seule syllabe; mais ce n'est que dans le genre familier et dans les chansons.
D Quappe)le4-on vers masculins et vers féminins ?
&« Oo appelle vers masculJDS, ceux qui
Ma hA RHÉTORIQUE. 5)1
ne iont point terminés par uu e muet , comme ceux-ci :
?u'heureux estle mortel » qui , du monde ignora, il content de soi-môme en un coin relire l
Les vers féminins sont ceux dont la dernière voyelle est un e muet qui ne se fait 'presque point entendre, comme dans ceux-ci :
De Paris au Përou, du Japon jusqu'à Rome, Le plus sot animal, à mon avis, c'est Thomme.
D. Tous les vers féminins finisseot-iU par une muet?
R. Non : cet e muet peut être suivi d'unes ou de nt, comme dans les pluriels des noms et des verbes. En voici des exemples :
C'est Dieu qui devant lui fait marcher la victoire. Il dispose à son gré des fortunes humaines. . . O monts de Gelboë ! que vos sources tarisse/^/.
D. Les vers féminins n*ont-ils pas plus dé syllabes que les masculins?
R. Oui ; ils en ont une de plus r par conséquent, dans les vers de douze syU labes , ils en ont treize; dans ceux de dix , ils en ont onze, parce que la dernière syllabe, qui se termine par un e muet, seul, ou suivid*une5ou de n.^, ne se compte pas,
D. Ne trouve -t-on pas des vers qui ont plus de treize syllabes?
R« Oui : il y en a qui ont jiuqu'à seizo
3 la LEÇONS ELÉMEKTllRES
et même dix-neuf syllabes, comme dans ceux-ci :
Le Peuple aveugle et Êiihle est né pour les grands hommes* Dieu même entre en l'âme humble, et Tâme entre en Dieu même»
Cependant elles ne sont comptées que pour douze syllabes, parcequ'il y aËlision, c est-à-dire que ce sont des syllabes qui se mangent et se suppriment à cause des voyelles qui les suivent.
D. Quand FÉlision a-t-elle lieu?
R. Il y a Ëlision toutes les fois que Ye muet se trouve à la Qn d*un mot suivi d*un autre qui commence par une voyelle ou une h qui n'est pas aspirée. Comme dans les vers suivans :
Ifeiireux qui n'a point vu le dangereux séjour Où la fortune éveille et la haine et l'amour ; Où la vertu modeste , et toujours poursuivie, Marche au milieu des cris qu elle arrache à l'envie.
D. Les Élisions, font-elles l'ornement des vers?
R. Oui : quand elles ne sont ni trop fréquentes ni trop recherchées; mais il* y en a^ qui sont d'une dureté extrêmement désagréable, sur-tout le pronom ie placé après son verbe. Comme dans ce vers :
Et dans tous vos discours céFëbrez-le à jamais.
De laCésvre.
D./ Qu'est- ce que la Césure?
K. C'est un repos qui coupe le vers ea
SUR LA RHÉTORIQUE. Sl3
deirx parties, qu'on nommé Hémistiche.
D. Tous les vers sont -ils susceptibles d'un Hémistiche?
R. Non : il n y a que les vers de douze et de dix syllabes.
D. Où se p!acc-t-il dans les vers de douze syllabes ?
R. Il se place après la sixième syllabe.
Conime dans ces vers :
Que , libre de tout soin , j en ce sëjour champêtre , J'aime à m'enlretenlr, \ de Fauteur de mon être!
D. Où se place-t-il dans ceux de dix syllabes ?
R. Il se place après la quatrième. Comme dans ces vers :
Du peu qu'il a I le sage est satisfait.
Ah! qu'il est doux { de faire des heureux !
D. Que faul-il pour que la Césure soît ex:iicle?
R. II. faut qu'elle coupe imperceptiblement le sens, de manière qu'elle procure un petit repos qui ne fasse cependant pas trop attendre le reste du vers. C'esi^ encore un des préceptes de Boileau :
Que toujours daus vos vers le sens, coupant les mots, Suspend» rhémistiche , en marque le repos.
D. Quand est-ce que la Césure est vicieuse?
R, La Césure est vicieuse, i" quand le
3l4 tEÇOKS iLÉMEIVTÀIRES
sens exige que le mot où est la césure et, celui qui le suit soient prononcés de suite et sans pause. Ainsi , la Césure est vicieuse dans ces vers :
Mon père , quoiqu'il eûtla lotte des meilleures jNe m'a jamais rien^i^f apprendre que mes heures.
2° Quand la syllabe qui porte la Césure se trouve au milieu d'un mot : comme dans ce vers :
Laisser un faible sou i venir quand on n'est plus.
5' La Césure ne vaudroît encore rien si elle était marquée par un e muet, quand même cet e muet serait suivi d'une s ou de nt. Ainsi, ce vers ne vaut rien :
Elle connoîl seule ce secret qu'on ignore.
Cependant si la dernière syllabe du premier Hémistiche finissait \v\r un e muet qui s'élidât avec la voyelle initiale de THémistiche^uivant, alors le vers serait bon :
comme dans les vers suivans :
AmiMarol, ] Thonneur de mon pupitre , Mon premier maîtr | c% acceptez celte épître. . .
De la Rime,
D. Qu'est-ce que la Rime?
R. LaRîme n estautre cKose qu'un même .
fo» placé à la fin des mots qui terminent ,
-rmt'
SUR LÀ RHÊTORTQinB 3l5
les vers; maïs ces mots doivent être diffe* rens quant à la signification.
J}. Quelles sout tes règles générales de la rime?
R. les voici: l^ le retour du même son à la fin des vers, et non les mêmes lettres, forme la rime. Ainsi , repos rime avec aniininioo^ mo ment iwv.c amant ; mais triompher ne rime pas avec enfer ^ ni mer avec airner.
Il faut aussi remarquer que les mois lerminés par une 5, par un oî, et par un z, ne riment point avec ceux qui ne seraient pas termines par aucunes de ces trois lettres. Ainsi, étables ne rime point avec présentable.
a^ Un même mot répété à la fin de deux vers, ne rime poinl, A moins qu'il n*aitune signification différente. Ainsi, pointYi^\ïè\é à chaque (in de vers ne rimerait pis : mais pas. négation, el j»a^, action de marcher, rimeraient fort F)ten.
S*". La rime d'un mot simple avec son composé est reçue lorsqu'ils ont une signification différente icornme artne avec alarme J donner s^\ec pardonner.
4° Les vers de douze et de dix syllabes ne doivent point rimer avec leur hémistiche, ni avec celui du vers qui les précède ou qui les suit immédiatement.
1! y a cependant des cas où on le tolère;
3i6 lEçoirs ii,iM£ifivkrEt4
cest lorsqu'on veut inculquer une ?érilé,
et qu'on répète le mot ; comme dans ceùx-cû
Qui cherche yraiment Dieu , dans lui seul se repose , St qui craint vraimeut Dieu , ne craint point autre diose.
5^ Dans les pièces régulières, où les vers ont la même mesure, une même rime no peut revenir qu'après le sixième vers.
D. Combien y a-t-il de sortes de rimes?
R. Il y en a de deux sortes : les, rimes masculines et les rimes féminines.
D. Quelle qualité doit avoir la rime ?
Jl. Elle doit être riche ou suffisante^
D. Qu appelle-t-on rime riche?
R. On appelle rime riche où heureuse, celle qui est formée par la plus grande uniformité entre les sons; comme écla^ tant et constant pour la rime masculine, %yictoireel histoire pour la rime féminine,
D. Qu appelle-t-on rime suffisante?
R. C'est celle qui n'a rien de plus que Jes sons essentiels; comme espoir, devoir^ pour la rime masculine, reheli^ et ififl^ delle^ pour la rime féminine.
D. Qu'y a^t-il à observer pour les rimes inasculines?
R. Que toutes les diphtongues et Iriphlongues peuvent rimer enseml^le, quoi'que les rimes ne soient pas riches; comme nouveau^ rideau, ennui ^ appui.
Que les monosyllabes riment avec des
8tja £i RHéTORIQVe. 3l7
mots de plusieurs syllabes ; comme net , fouet; vu , interrompu.
Que les é fermés et les è ouverts ne ri-* meut point; Oiinsi , foyers ne rime point . avec fiers f ni les syllabes brèves avec les syllabes longues ; comme soldat^ dégât.
D. Qu'avez-vous à observer relativement aux rimes féminines?
R. La rime féminine est bonne , lorsqu'en retranchant le dernier e muet, et tout ce qui suit, ce qui reste fait uni* bonne rime masculine : autrement elle serait trop libre : ainsi ^ soupirent, désirent, font soupir , désir , qui sont dfe bonnes rimes masculines; mais armée, domptée, ne sont pas reçus, parce que armé, dompté lieront pas des rimes masculines suffisantes
D. La voyelle i et la diphthongue ui riment-elles ensemble ?
R. Oui : quand elles ont les mêmes consonnes après elles; comme vivre ^ suivre , chapitre , huître.
D. La pénultième qui porte un e long rime-t-elle avec celle qui porte un e bref?
R. Non : et il en est de même des diph-
Ithongues qui se prononcent comme un e long; ainsi , béte ne rime point avec herbette , ni maître avec permettre.
ID. Qu*appellez-voas rimes suivies , rimes croisées , et rimes mêlées?
3l8 tEÇONS ÉtÉMENTAIRES
R. Les rimes suivies , ou plates , sont celles qui se succèdent de deux en deux , tantôt masculines, tantôt féminines.
Comme dans ces vers :
Si la vertu n'est rien , pourquoi l'humble innocence A-t>elle sur nos coeurs conserve sa puissarice? D'où vient qu'une bergère , assise sur les fleurs y Simple dans ses habits, plus simple dans ses mœurs , Impose k ses amans , surpris de sa sagesse ?
Les rimes croisées sont celles qui ne se succèdent pas immédiatement, mais qui sont interrompues par une terminaison différente. Comme dans celte fable de M, ll^ Bailly : *
Les animaux entre eux las de faire la guerre , Mirent eniin un terme à leurs sanglans débats : La paix étant conclue , on s'embrasse, on se serre , £t le calme renaît au sein de leurs États ...
Les rimes mêlées sont celles 6Ù une rime féminine , par exemple , est suivie de deux rimes masculines, avant que de retrouver celle qui lui répond. Comme dans ces vers :
Que votre éclat est peu durable , Charmantes fleurs , honneur de nos jardins l Souvent un jour commence et finit vos destins ,
Et le sortie plus favorable Ne vous laisse briller que deux ou trois matins.
Qu appelle-t-on Enjambement dans les vers?
R. On appelle enjambement d*un vers sur un autre y lorsque le sens de la phraae
SUR LÀ RHÉTORIQUE. 3ig
commeDCce ne finit pas dans le même Ters, et se porte jusque sur le milieu ou sur la fin du suivant. Comme dans ceux-ci :
Si la vertu n'est rien, pourquoi rhumble iunocence A-t-elle, sur nos cœurs , conserve sa puissance?
D* L'enjambement est-il permis?
R. Oui : il est permis d'enjamber, non seulement d*un premier vers à un second, mais encore jusqu'au 3", au 4*» et au 5*, pourvu que la phrase ne contracte ni obs-* curîté , ni embarras , et que le dernier vers soit occupé tout entier à la compléter.
Ainsi, ces vers du Cardinal de Bernis sont bons.
Que nos cœurs sont heureux quand la loi du devoir , De nos plus doux penchans confirme le pouvoir ! n est une vertu : qui résiste a ses charmes , Vivra dans les douleurs , gémira dans les larmes ; Et devant elle, un jour, malgré tous ses efforts , Portera pour tribut le poids de ses remords.
Des mots quon peut faire entrer dans les vers et de ceux qui doivent en être bannis^
D. Que doit-on observer , soit en faisant des vers, soit en les lisant pour les apprécier?
R. 11 faut avoir présent à sa mémoire ce précepte de Boileau :
Il est un heureux choix de mots harmoni^x.
Fuyez des mauvais sons le concours odieux^
3^0 IBÇOKS UBHElfTÀIRAS
Le ver» le mieux rempli y la plus ooble peosëe, Ne peut plaire k Tesprit quand l'oreille est blessée,
D. Que doit-oa rejeter avec soin?
B. Ob doit rejeter les expressions dures « ou d'une prononciation difficile, les ternies bas ou prosaïques, et la fréquence des conjonctions que souvent les Orateurs emploient si heureusement pouf lier leurs périodes , ou pour donner au discours pHis de rapidité et de véhémence.
D. Que dites- vous de la conjonction eû
K. Je dis que cette conjonction devant un mot qui commence par les mêmes lettres , produit une aspérité d\'\utant plus desagréable qu'elle se fait sentir même dans la prose.
D. Donnez-m'en un exemple?
R. Je prends pour exemple la phrase suivante. Un véritable ami est^à désirer et est le plus beau présent des eieux.
Uespèce de heurt occasionné par ce% deux monosyllabes et est ^ déplaira infailliblement. Si je mets cette pensée en vers , et que je conserve les mêmes expressions , Toreille en sera également choquée.
Un ami véritable est uiï ji^en précieux , Il est k désirer et est tin don des deux.
Si au contraire je <Hs :
tJn ami yérKflble «3t iitt brétl pf^^eieint ,
Il fait notre toiliki»iF ; <f«»t «m prëdeitt de» dtftti.
an LA RIIETOKtQUE.
alors le choc des monosyllabe Heu, le vers est plus coulant, e en a plus de grâce.
D. Que diles-voua des voyelle
R. Je dis qu'elles forment aus
désagréable devant des mots qui
cent par une voyelle, à moinf
puisse , sans changer le sens, plat
entre la consonne qui précède le
mençant par iinevoyello simple
D. Donncz-DOus un exemple
B. En voici un dans ce vers.
Ah! j'atlendrai long-temps, la nuit esttoii
Si je prononce ioin-n-encor s'il y avait deux nn, ou bien si faisant une pause entre les deu:
{oin-encore, ces deux manié également vicieuses; l'une doub zalilé, et l'autre occasionnera ii d'hiatus ; ce qui ne sera pas n quant.
D. Nos meilleure poètes n'on employé cette nazalité?
R, Oui : Racine entre autres a
Celui qui met un frein li la fiireirr des flols Sait aussi des roécbins atrfler les coinploti
Mais la beauté de ces deui oublier ta nazalité du mot frein.
comme ce mot termine lé pfcm
5a 2 lEÇONS ÉliMElXTÀI&ES
liche, et qu'il exige une légère pause avant que de passer au second , la prononciation nazale est presque insensible.
D. Le muet précédé d une voyelle et terminant un mot , peut-il être reçu daos le corps d'un vers ?
R. Non : quand bien même il serait accompagné d'une s ou dent. A moins qu'il n'y ait élision , par la rencontre d'une voyelle qui commence un mot suivant.
Ainsi «ces vers ne valent rien:
Au travers du soleil, m'a vu& s'éblouit.
Ils vous louent tout haut et vous \o\ient tout bas.
Ceux-ci, au contraire, sont bons, parce que Ve muet est élidé par la voyelle qui suit.
La ']o\€ est naturelle aux ârtics innocentes.
J'ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur*
Athènes, par mon père, accrue et prote'gëe^
D. L'e muet compte-t-il pour quelque chose quand il est précédé d'une autre voyelle.
R. Il y a plusieurs mots dans lesquels Ye muet n'est compté pour rien. Gomme dans ceux-ci, il agréera , je crierai , lu ionerais , dévouement , enjouement..^ qu'on écrit et qu'on prononce en poésie , agrérai, je crtrai^ tu loiH/raiSy dévoû^ ment enjoûment
Des Licences Poétique
D. Combien y a-til de sortes poéliques?
R. Il y en a du deux sortes : 1
gfirdent les mots, les nu très l'Or
D. Quelles sont les licences (
R. Ce sont certaines express!
seraient pas reçues dnns la pi
qui figurent très-bien dans la
surtoutdansia poésie sublime, [:
lui donnent plus d'éclat et de i
D, Donnez-nous quelques ex(
R. On dit en prose, les hc
poésie ce sont les humains, it
le poète nomme le cheval un c
dit un giaive ou wnfer, poui
forfaits pour cri^nes y flanc,
onde pour eau; penser poi
plaine azurée, pour (ecielii'éti
Dieu; l'hymen, ou i'hymént
mariage; l'espoir pour i'espé
Pique, pourancieu \jadis, poui
soudain, pour aussitôt; naguè
n'y a pas long~temps
D. Quelle est la licence d'Or H. La licence d'orthographe mots dans lesquels on retran ajoute certaines lettres.
D. Donnez-en des exemptes R. Les poètes retranchentlal
3l4 LEÇONS ÉLésiEtfTAIRES
la première personne derindi(^atîr, et dans la seconde de Timpératif des trois dernières conjugaisons, quand cela est nécessaire pour la rime.
D. Donnez un exemple?
R. Racine s'exprime ainsi :
Depuis cinq ans entiers, chaque jour je lavois^ Et crois toujours la voir pour la première fois*
Il dit dans un autre endroit :
Vous ne répondez point ! perfide , je le voi , Tu comptes les momens que tu perds avec moi.
D, Quelles licences prennent encore les poètes?
R.De retrancher Ye dans encore j pour rendre la dernière syllabe plus soutenue et plus pleine. Us en font de môme dejus^ ques dont ils retranchent Vs^ pour faire une élision de le au besoin. Ils suppriment aussi ne avant les verbes dans les înterrogâtions négatives ; ainsi , au lieu de dire ne voiS'tu paSj ils disent comme dans ce verd :
Vois-tu pas que sa haine égale mon amour?
D. Quel est encore le privilège des poètes?
R. C'est d alonger quelquefois les mots
au lieu de les raccourcir; comme quand ils
d ise n t alors que , ponriorsque ; cependant
que pour pendant que ; avecque , pour
SDR U RBETOKIQUE.
i>u nombre de tyilabes dans motë.
D. N'est-il pas essentiel de h naitre les syllabes?
K. Oui : cela est tr^^essentie qii'oD pourrait faire ud vers de t )abes, au lieu de douze , #ron ne sait pas certaines exceptions qu vent dnns la langue française.
D. Combien distîngtie-t-on di dans les noms termiMésenien?
B. Cette terminaison fait dcu:
dans les noms propres, d'art, t comme Adrien, historien, Itai ancien , gardien... Mais il n'y ei dans je viens et ses composés, i que dans soutien ,jnien ,ticn, finiretien —
D. Combien la terminaison en :
t-eile de syllabes?
B. Elle en fait doux dans l'inl verbes, mais dans les noms, soi Boit au milieu , clic n'en fait comme dans ces mots , dernier inétier, volière, fière, hat^'iêi D. N'y a-t-il point -quelques es il Oui : l'usage veut qu'on syllabes de ces mots , àouoUer , ■> ouvrier, comme aussi des verbe enier, voussouffrVc^.KOUs put gacri0ez.
D. Peut-on établir une règle générale pour fixer le nombre de syllabes dont un mot est composé.
R. Comme il n'y a guère de règles sans exceptions, la chose ne S(Tait pas aisée; mais il faut consulter à ce sujet l'usage et l'oreille. ♦
D. Les diphthongues tan, ou ien, forment-elles toujours deux syllabes?
K.Non : il yen a bien deux dans riant , patient, expédient; mais Boileau en excepte le mot viande^ comme dans ces vjrs :
Autour de cet atiias de viandes ciitaâsces , Kcgnalt UD iong cordon d'alouettes pressées.
D. Avez-vous encore quelque chose à iVwc suc la structure des vers?
R. Non. Nous ajouterons seulement que tout écrivain, soit en vers, soit en prose, doit toujours avoir présent à l'esprit ce j)iéeepte de Boileau :
t5ur-lout qu'eu vos écrits la langue révérée.
Dans vos plus grands excès , vous soit toujours sacrée.
Eu vain vous me frappez d'un son niclodieus
Si le terme est impropre , ou le tour vicieux.
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme ,
^i d'un vers ampoulé Torgueilleux solécisme.
Sans la langue , en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours^ quoi qu'il fasse, un mauvais écrivain.
riN DE5 RioLES^PE LA VERSIFICATlOIt,