‹ Leçons élémentaires sur la rhétorique, la littérature et la versification française, précédées dChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De i* Invention.

D. Qu'est-ce que l'Invention?

R. C'est le talent de découvrir tout cç qu un sujet présente de propre à persuader, c'est-à-dire à convaincre l'esprit et à toucher le cœur.

D. Quels sont les lieux oratoires qui fournissent à l'éloquence ce dont elle a besoin? - î

R. Ces lieux sont la Définition, rÉnum.ôration des parties, la Similitude ou Comparaison, la Différence, et lès Circonstances»

D. Qu'estK^e que la Définition?

R. C'est un discours propre à donner une idée claire et nette. Juste et distincte d'un objet Telle est cette définition de ïBnnui par Marmontei.

«L'Çnnui est une inquiétude accompagnée d'inertie, un besoin vague et paresseux de changer de situation ; c'est l'activité naturelle, contrariée par la mollesse ; c est le tourment d'une âme qui page dans le vide, qui seconsume en désirs sans objets, qui voudrait jouir sans savoir de quoi , et

Îui, lasse du repos même, n'a pas la force 'y renoncer. L'ennui est un enfant du luxe; l'abondance , la satiété» le dégoût le font naître ; de frivoles amusemens • des plaisirs artificiels et passagers Técartent , mais pour un moment: il rçvient bientôt sur sa proie ; et si les passions la lui arrachent , ce n*est que pour la déchirer. »

D. En quoi consiste l'Ënumération des parties ?

R. E31e consiste à paixourir diverses 'C^* consta&ces qui conviennent à une chose.

Tel est cet exemple de la Henriade t où

sua X.A RHéTORIQUS. %5

saint Louis transporte Henri IV aux enfers.

Là y git la sombre Envie ^ k l'œil timide et loachei Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche. Le jour blesse ses yeux dans Tombre ëtinceians : Triste amante des morts ^ elle hait les vivans. EOe apereoit Henri , se détourne et soupire.

Auprès d'elle est l'Orgueil qui se plaît et s^admlre ; La Faiblesse au teint pâle , aux regards abattus ^ TVran c{ui cède au cnme et détruit les vertus; L Ambition sanglante, inquiète y égarée, De trjônes, de tombeaux, d'esclaves entourée ; La tendre Hypocrisie aux jeuxpleios de douceur ; Le ciel est dans ses yeux , l'enfer est dans son eœur ; Le faux Zèle étalant ses barbares maximes; Et llntërêt enfin , père de tous les crimes.

D. Qu'est-ce que la Similitude?

R. C'est un rapport de convenance qui se trouve entre deux objets que Ton compare.

Elle sert à prouver, ou à orner » ou à rendre le discours plus agréable; mais elle ne doit être ni obscure, ni fausse, ni triviale. En ^^voîci tin exemple tiré de Télémaque :

« Tel qu'un beau lis au milieu des • champs, coupé dans sa racine par le trai>- » chant de la charrue, languit et ne se sou»

9 tient plus , il n'avait point encore perdu 9 cette vive blancheur et cet éclat qui char- » ment les yeux ; mais la terre ne le noup-« >rit plus, et sa vie est éteinte: ainsi le fils » d'Idoménée, comme une jeune et tendre «fleur , est cruellement moissonné dès son «premier âge. »

D. Qu'est-ce que la Dissimilitude ou U Différe&oe?

È^ LEÇONS ilitflSirrÀIEES

R. Cest une certaine contrariété qui se rencontre entre deux objets comparés ensemble. Tel est ce passage , dans la tragédie d'Alzire» où Zamore compare ainsi la clémence d'Alvarès avec la barbarie de Gusman et des Espagnols :

Mon père, «b ! si jamais ta nation cruelle Ayoit de tes vertus montre quelque étincelle , Crois-moi , cet univers aujourd'hui désolé , Au-devant de leur joug sans peine auroit volé 3 Mais, autant que ton âme est bienfaisante et pure. Autant leur cruauté fait frémir la nature.

D. Qu'entendez-vous par les Circons* tances ?

R. J'entends tout ce qui expose le véri-^ table état des choses, tels que la personne, la chose, le lieu> les moyens, les motifs, la manière et le temps. ^En effet ce sont toutes ces circonstances qui distinguent, qui caractérisent, qui rendent méprisable»

ou héroïques, vertueuses ou criminelles, les actions des hommes. Cest ainsi que Mithridate diminue la honte de sa défaite par ce détail éloquent des circonstances dont elle avait été accompagnée.

Pompée a saisi l'avantage

D'une nuit qui laissoit peu de place au courag^e. Mes soldats presque nus , dans l'ombre intimidés ; Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés ; Ce désordre par-tout redoublant les alarmes^ *

Nous-mêmes , contre nous , tournant nos propres armes ; Les cris que les rocbers renvoyoient plus affreux ; £ufia y toute Tborreur d'un combat ténébreux ,

I SUR tk RHETORIQUE. ^S

[ Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste?

, Les uns sont inorts ', la fuite a sauvé tout le reste : Et je ne dois la vie , en ce commun effroi y Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi.

' U. Gommenl appelle*t-on ces lieux oratoires dont vous venez de parler?

R. Qn les nomme lieux oratoires inté«

rieurs 9 parce qu*ils naissent du fond du

sujet : ce sont des sources dans lesquelles

/ OQ peut puiser, pour chaque sujet, les ar-

gumens' qui lui conviennent.

D. N'y a-t-il pas encore d'autres lieux oratoires ?

R. Oui : et on les appelle extérieurs parce que ce sont des secours que Torateuc ' puise hors de son sujet. Ainsi lorateur de la chaire, pour donner plus de poids à ce qu'il avance, emprunte les paroles des prophètes, et celles de Dieu même; celui du bajrr<eaù s'appuie des ordonnances, des loix et des coutumes pour porter la con« vi^ion dans l'esprit des juges; l'orateur de la tribune « pour s'assurer les suffrages de son auditoire, cite en quelle occasion tel peuple; dans le même danger où se trouvent ses concitoyens, rendit la loi qu'il propose, prit le parti qu'il conseille; le dissertateur, pour .donner plus de force à ses raisons, cite les autorités qui peuvent les élayer.

D;Sl^ffît-il d'avoir trouvé de bons moyens à laide des lieux oratoireis ?

l6 XEÇeyS ilÉniTTAIRES

R. Non; â faut encore savoir les développer et leur donner une juste étendue pour en faire sentir tout le poids, et pour en tirer tout IVvantage possible: c'est ce qu'on appelle ntnpHfioation.

D. Comment peut - on atnpUfier une pensée?

R. On îamplifie de plusieurs manière^ :

i"" Par les termes : par exemple, lors-^* qu'en pariant d un liotmne qui n'est que blessé, nous disons qu'il a été assassiné; ou d'un mécfaanthomme, que c'est un brigand/

â'^Par correction, lorsque feignant de n'en avoir pas dit assez, ou d'en avoir trop dit, on a recours à des expressions plus fortes ou plus foibles. T^l est ce passage de Cicéron cozitre Verres :

t Qui pensez-vous, messieurs, que nous • venons accuser à votre tribune ? un vo* leur , un adtdtère , un sacrilège , un meurtrier? Non, messieurs , mais un ravisseur; » mais l'ennemi juré de Thonneur des fem- » mes ; mais Un impie, qui^a profané tout ce » que nous avons de plus saint, de plus » iûjviolable; mais un homme que nos ci- » toyens, nos alliés regardent comme leur «plus cru^ bourreau. •

3* Par gradation , quand bn dit plusieurs choses qui enchérissent les unes sur les autres. Cest ainsi tfue Cicéron amplifie la crapule d'Antoine et la nécessité honteuse

SUIk LA liHgTOltlQOe. §7

OÙ U fut de vomir :Afim dans i' oisemtiée du peuple romain! un hon^Tfte chargé de V intérêt public ! un mestre de camp générai de ia cavalerie. Chaque^ mot va , comiDe on voit y en augmentant.

4'' Par oo!inpai*aison« cookme dans cet exempte de Gicéron, prit dans le même endroir : Si ceia vctie 4tait arrwé à table dç^ns quelqu'un de ces repas monst/rueua} qui vous sjont si familiers ^ il n*y a per^ sonne , qui n* en rougit pour vous g mais dans l'assemblée du peuple romain!

5° Ëofin par induction^ quand on tire utio conséquence de ce qu a dû faire quel^ qu* un, vu sa po9itionXicéron,toulanl prou# ver le luxe d*Antoine« dit : yous eusêiezi vu les chambres . de ses esclaves ornées despius riches tapissertes^du grand Pam^ pée. Mais .quêtait donc i* appartement d'Antoine r». car si le luxe régnait ik cet e^cès.chee les esclaves^ que ne doit^on pas se figura de celui du m%a€tre?

Dj^Combien di8tingue-t*-on de manières de traiter un sujet ?

R.On réduit ordinairement à troUgenres toutes qui est du ressort delà rhétorique, et on les appelle le^genre démonstraUf , le genre délibératif-, et le genre |udiciaire.

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