PER RE
» Du reste, Marot est, à lous égards, le continuateur de Villon. Comme ceux de Villon, ses vers n'ofrent que son histoire rimée. Sauf le tribut qu'il paie à l'allégorie, dans un premier ouvrage, en rajeunissant toutefois par de jolis détails des formes surannées, sa poésie est personnelle. Il chante, comme Villon, ses amours, sa prison ; seulement ses amours sont plus nobles que ceux de Villon. Ce n’est plus Ja gente saulcissiére du coin : cc sont des princesses ou des maitresses de princes, Marguerile de Navarre, Diane de Poitiers... De cette différence de situation entre Marot et Villon devait résulter une différence marquée dans le ton de leurs écrits, et surtout un progrès notable de la poésie française. Le langage de l’amour , dans Marot , est plein de gräce; la galanterie y remplace le cynisme, à quelques passages près pourtant, où Marot fait le Villon. Les idées en sont fines , polies , délicates; les vers sentent la cour, sans être fades pourtant, comme les galauteries allégoriques des prédécesseurs de Villon, ni libres comme ceux de ce naïf et rude génie des carrefours. Si la prison n'inspire pas mieux Marot que Villon, elle l’inspire autrement. Villon, faisant sa complainte funèbre , léguant à un ivrogne son muid, à un vicaire sa maitresse, à un ami trop gras deux procès ;se moquant de sa mort, s'amusant à décrire son squelette, étincelle de verve et d'originalité. Marot, parlant fièremeut à ses jages, raillant leurs procédures, leurs interrogatoires, leur avidité à trouver des coupables, les tortures de leurs questions insidieuses, pires que les tortures matérielles, réunit, à beaucoup de grâce et à une malice de bon goût, la noblesse et la dignité. Voilà donc tout un ordre d'idées, et, si je puis parler ainsi, tout un moude de nuances ajouté à la poésie française. Marot, c'est Villon sauvé de la misère, c'est Villon à la cour, devenu cavalier servant des belles dames et protégé du roi. Poëtes de la mème famille, le hasard a laissé l'aîné dans la fange de sa naissance et de la basoche, et a élevé le dernier jusqu'à la domesticité de la cour. Le naturel est resté à tous deux, à tous deux la franchise, la naïveté, le ton vrai d’une poésie qui sort tout entière de la veine du poëte. Marot est du pelit nombre des écrivains privilégiés sur lesquels il n’y a qu’une voix, peut-être parce que la contestalion et l'envie ne commencent qu'à
| une certaine hauteur que sa muse n'alteignit jamais. On
ne peut que répéter ce qui a élé dit par tout le monde de la grâce de Marot , de la délicatesse enjouée de ses idées, de ce tour heureux qu'il sait danner à toute chose, tour que La Fontaine et Voltaire ont retrouré, deux siècles après lui, et que Jean-Baptiste Rousseau imita laborieusement , mélant à des reproductions presque littérales des formes du modèle ce que le langage des premières années du dix-huitieme siècle avait de plus subtil et de plus artifciel. La naïveté si admirée, ou plutôt si aimée dans Marot, ne ressemble point à celle des poëtes antérieurs. En ceuxci, elle paraîtra plutôt une infirmité de la langue qu'une tournure particulière de leur esprit; en Marot, elle est us don naturel de l’homme. Marot reste naïf, alors même qu’il exprime les idées les plus fines, les plus déliées. C'est une grâce particulière, c'est un ton naturel que prennent toutes ses jidées, à son insu; qualité d'autant plus sensible que la langue, dès ce temps-là, paraît trèsavancée, qu'elle est riche, souple, abondante, si bien