CONTRE LES BUCHERONS DE LA FORÊT DE GASTINE
Escoure , bûcheron, arreste un peu le bras :
Ce ne sout pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivoient dessous la dure escorce ? Sacrilége meurdrier, si l’on pend un voleur,
Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts, et de détresse Mérites-tu, meschant , pour tuer nos déesses?
Forest, haute maison des oiseaux bocagers!
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte crinière Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.
Plus l’amoureux pasteur sur un tronq adossé, Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds , à son flanc la houlette, Ne dira plus l’ardeur de sa belle Jeannetie : Tout deviendra muet ; écho sera sans vois;
Tu deviendras campagne ; et en lieu de tes bois, Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc , le coutre, et la charrue;
4 J'ai supprimé , dans le début de celte pièce, des imprécations assez déraisonnables contre ces pauvres bûcherons, qui ne méritaient pas une si grande colère pour avoir abattu cette forêt par l'ordre du propriétaire. Ronsard a imité ici avec peu de jugement les einportements d'Horace contre un arbre qui avait failli l'écraser. Mais si le poëte latin a commis cette faute si peu d'accord avec le bon sens qui le caractérise . il a mérité son pardon par les beaux vers dont ma prose ne peut donner qu'une faible idée : « Combien peu s'en est fallu que je ne visse l'empire de la sombre Proserpine , le juge Éaque sur son tribunal, et ies demeures réservées aux âmes verlueuses, et Sapho, la muse éolienne, dont la cithare se plaint des vierges de Lesbos, et toi, sublime Alcée, qui, d'un ton plus grave. chante sur la lyre d’or les périls de La mer, les durs travaux de Bcllone et les douleurs de l'exil. Tous deux , par des chants dignes d'un religieux silence, excitent l'admiration des ombres ; mais , plus avides du récit des combats de la patrie et de la fuite des tyrans, elles se pressent surtout les unes contre les autres pour abreuver leurs orcilles de la mäle barmonie des accords belliqueux. » Livre IE, ode x°.