‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 243 sur 914 · SARA · texte numérisé non relu

SARA

Mieux vaut sacrifier ici.

ABRAHAM

Mais Dieu ne le veut pas ainsi.

Avant d'embrasser son fils, comme si c'était pour la dernière fois, avant cet adieu si difficile à prononcer pour une mère troublée de tristes pressentiments , Sara dit à Isaac :

Suivez bien toujours votre père, Mon ami, et servez bien Dieu.

Ainsi c'est elle-même qui, sans le savoir, prépare son fils unique , les délices de sa vieillesse , à la résolution de donner sa vie, si Dieu la demande.

Voici une autre scène ( je me sers de ce mot, n'en ayant pas d'autre) entre Isaac et Abraham, arrivés au lieu du sacrifice :

ISAAC

Mon père.

ABRAHAM

Hélas ! las! quel père je suis!

ISAAC

Voilà du feu, du bois et un couteau ; Mais je ne veoy ni mouton ni agneau Que vous puissiez sacrifier ici.

ABRAHAM

Isac, mon fils, Dieu en aura soucy.

Attendez-moi, mon ami, en ce lieu, Car il me faut un petit prier Dieu.

ISAAC

Et bien, mon père, allez ; mais je vous prie, Me direz-vous quelle est la fascherie Dont je vous vois tourmenté jusqu’au bout ?

ABRAHAM

À mon retour, mon fils, vous saurez tout.

Mais cependant prier vous faut aussi.

ISAAC

C'est bien raison : je le ferai ainsi.

SIÉ CLE.

On se rappelle ici, malgré soi, l'{phigénie en Aulide de Racine, acte 1v, scène 1v, et les paroles éhangées entre le roi des rois et sa fille, placés dans la même position qu'Abraham et son fils. De Bèze met dans la bouche d'Isaac des détails sur les apprèts du bûcher, tel qu'il se propose de le dresser. L'idée est du plus grand bonheur : malheureusement le poëte n’a pas su l'exprimer en bons vers; mais il n’en a pas moins rendu son Isaac encore plus touchant que le jeune Icare d'Ovide, jouant avec la cire et ia plume que Dédale prépare pour cet enfant, qui doit mourir dans leur périlleux voyage à travers les routes du ciel. Malgré sa foi, son respect et son obéissance, Abraham est père. et ne se rend pas sans combat aux commandements de son Dieu.

ABRAÏTAM.

O Dieu! ô Dieu! tu vois mon cœur ouvert :

Ce que je pense, ô Dieu ! t'est découvert; Qu'est-il besoing que mon mal je te die?

Tu vois, hélas! tu vois ma maladie.

Tu peux tout seul guérison m'envoyer,

S'il te plaisoit seulement m'octroyer

Un tout seul point que demander je n’ose.

Et bientôt il s'écrie comme l'Agamemnon de Racine, et peutêtre encore avec un trait plus pénétrant :

Dieu ne veut pas d’offrande si cruelle.

Maudit-il pas Caïn n'ayant occis Qu’Abel, son frère? et j'occirai mon fils!

Abraham, pour sauver son fils, s'autorise des paroles de Diéu contre Dieu mème, et ne sait comment accorder un ordre si cruel avec les magnifiques promesses du Seigneur sur la postérité d'Isaac. Enfin il demande grâce pour Isaac, et ne veut pas être son bourreau. Cependant il se rappelle avec effroi les devoirs de son obéissance envers Dieu. Satan assiste aux déchirements du cœur de ce malheureux patriarche, combattu entre l'obéissance qu'il doit à Dieu et l'amour qu'il porte à son fils. Qu'Isaac meure, Satan triomphe de voir le Dieu suprême infidèle aux promesses qu'il à jurées; qu'Abraham soit rebelle, voilà un juste précipité dans la révolte et une conquête pour l'enfer. Une autre scène commence, ou plutôt la même scène continue avec un nouveau degré d'intérêt qu'excite l'arrivée d'Isaac :

ABRAHAM. L

Voilà mon fils Isac qui se pourmeine.

O pauvre enfant ! ô nous pauvres humains, Cachant souvent la mort devant nos seins.

Or çà, mon fils, hélas! que veux-je dire ?

ISA AC

Plaist-il, mon père.

ABRAHAM

Hélas ! ce mot me tue.

Mais si faut-il pourtant que m'évertue.

Isac, mon fils, hélas! le cœur me tremble.

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ISAAC

Vous avez peur, mon père, ce me semble.

ABRAHADT.

Ha! mon ami, je tremble voirement, Hélas, mon Dieu!

ISAAC

Dites-moi hardiment Que vous avez, mon père, s’il vous plaist.

ABRAHAM

Ha, mon ami, si vous saviez que c'est.

Miséricorde ! à Dieu ! miséricorde !

Mon filz, mon filz, voyez-vous ceste chorde, Ce bois, ce feu , et ce cousteau-icy ?

Isac , Isac, C’est pour vous tout cecy.

SATHAN

Ennemi suis de Dieu et de nature,

Mais pour certain ceste chose est si dure, Qu'en regardant ceste unique amitié, Bien peu s’en faut que n’en aye pitié.

ABRAHAM

Hélas, Isac!

ISAAC

Hélas, père très-doux, Je vous supply, mon père, à deux genoux, Avoir au moins pitié de ma jeunesse.

ABRAHAM

O seul appuy de ma foible vieillesse !

Las! mon ami, mon ami, je voudrois Mourir pour vous cent millions de fois ; Mais le Seigneur ne le veut pas ainsi.

ISAAC

Mon père , hélas ! je vous crie mercy.

Hélas! hélas! je n’ai ne bras ne langue

Pour me défendre , ou faire ma harangue; Mais , mais voyez, Ô mon père, mes larmes !

Avoir ne puis ni ne veux autres armes Encontre vous; je suis Isac, mon père,

Je suis Isac, le seul filz de ma mère :

Je suis Isac qui tien de vous la vie :

Souffrirez-vous qu'elle me soit ravie?

Et toutefois si vous faites cela

Pour obéir au Seigneur, me voilà,

Me voilà prest, mon père, et à genoux, Pour souffrir tout , et de Dieu et de vous; Mais qu'ay-je faict, qu'ay-je fait pour mourir ? Hé Dieu , hé Dieu , veuille me secourir !

ABRAHAM

Hélas! mon fils Isac, Dieu te commande

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