‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 257 sur 914 · TIRÉE DE LA SATIRE MÉNIPPÉE · texte numérisé non relu

TIRÉE DE LA SATIRE MÉNIPPÉE

84 F © EE s ex A , ? ES dl ÿ. pe : D 25 GR M té = À AR < OC a 2 Qt x KE * À.

Leg VS | chacux nature donne Et Congy, le savent bien.

Des pieds pour le secourir :

Les pieds sauvent la personne ; Il n’est que de bien courir.

| | LA Bien courir n'est pas un vice ; On court pour gagner le prix :

C'est un honneste exercice ;

Ce vaillant prince d’Aumale Bon coureur n’est jamais pris. Pour avoir fort bien couru,

Quoiqu'il ait perdu sa male,

s Souvent celui qui demeure N'a pas la mort encouru.

Est cause de son méchef :

Celui qui fuit de bonne heure Quand ouverte est la barrière, Peut combattre de rechef. De peur de blasme encourir, Ne demeurez point derrière :

| IL vaut mieux des pieds combattre Il n'est que de bien courir.

En fendant l’air et le vent, Que se faire occire ou battre

Courir vaut un diadesme ; Pour n’avoir pris le devant. Les coureurs sont gens de bien :

Trémont, et Balagny mesme, Qui a de l’honneur envie

Ne doit pourtant en mourir :

: Le duc d'Anmale, qui perdit la bataille de Senlis et se Où il y va de la vie sanva par la fuite. Il n'est que de bien courir.

Jean Passcrat, ami de Baïf et de Ronsard, naquit à Troyes en Champagne, le 18 octobre 1531, et y fit ses premières études. Les mauvais traitements de son régent le forcèrent à quitter cette ville paur se réfugier à Bourges, où il demanda de l'ouvrage à un homme qui exploitait des mines de fer. Bicatôt fatigué de ce genre d'occupations, qui répugnait , du reste, à ses goûts , il se rendit à Sancerre, et y résida pendant quelques mois. Las enfin de cette vie aventureuse , il résolut de revenir à Troyes et de reprendre le cours de ses études.

L'année suivante, Passerat vint achever ses humanilés à Paris, au collége de Reims. De retour dans sa ville natale, il se lia intimement avec le professeur Lescot, qui, ayant été appelé à Paris pour professer la rhétorique au collége du Plessis, procura une chaire à son ami, dans le même collége. Il passa ensuite à celui du cardinal Lemoine ; ce fut là qu'il fit la connaissance du célèbre Muret, et que, pendant l'exercice de ses fonctions, il approfondit l'antiquité grecque et latine.

Passerat ne tarda pas à résigner sa chaire pour se rendre à Bourges, où il étudia, pendant trois ans, le droit romain, sous le fameux Cujas. Ii revint à Troyes, qu'il quitta bientôt pour Épernai. Le prince de Condé se proposait alors de mettre le siége devant cette ville. Les habitants députèrent Passerat vers le vainqueur ; le poëte fut sssez heureux pour fléchir la colère du prince, qui avait résolu de les passer au fil de l’épée.

Eu 1569, il entra, comme ami et commensal, chez Henri de Mesme, maitre des reguëles et protecteur des savants: il demeura pendaut vingt-neuf ans dans cette maison. La mort tragique du célèbre Ramus ayant laissé vacante la chaire de professeur d’éloquence au collége de France, Passerat fut choisi pour le remplacer. Ses leçons, qui embrassaient l’éloquence et la poésie, étaient fréqjuentées par tout ce qu’il y avait de plus brillaut et de plos instruit à la cour et à la ville. CharlesIX et Henri III donnèrent des marques de bienveillance à Passerat. 11 suspendit ses leçons pendant les troubles de la Ligue. Fidèle au parti de Henri IV, il s'unit aux hommes de lettres qui travaillèrent à la Salire Ménippée, dont presque toute la partie poétique lui apparticat. Passerat reprit ses fonclions dès l'entrée du roi légitime à Paris, et ne les quitta qu'à sa mort, qui eut liea le 14 septembre 1602, dans la soixantehuitième année de son âge.

Il avait perdu un œil dans un jeu de paume.

« Jean Passerat , a dit M. de Sainte-Beuve, fut le premier poëte français, depuis la rélorme de 1549, qui re-

vint à la gaieté naturelle et à la bonne plaisanterie du ,

vieux temps. C'était un de ces hommes comme il y en avait plus d'un au seizième siècle , unissant les fortes études, les mœurs bourgeoises et les joyeux propos ; travaillant quatorzeheures par jour à des lexiques et àde savants commentaires, et le soir, sachant rire avec ses amis, dans un repas frugal et assaisonné par l'esprit ; une de ces figures à physionomie antique qui rappellent Varron et Lucien tout ensemble. Ainsi que l'Hôpital et de Thou, il composa des vers latins; mais c'est par des poésics françaises qu'il s'est fait un nom. Brave et courageux ciloyen, témoin des horreurs de la guerre civile, itles prend rarement au sérieux dans ses écrits. Un mot houffon, une épigramme sur le nez camus du duc de Guise, un calembour un peu libre, lai conviennent bien mieux qu'une invective de la colère. 11 aime à se servir des armes de la plaisanterie pour venger la religion et la France. Pourraiton lui faire un crime de défendre le irôse de Henri avec cet esprit national que Marguerite de Navarre avait transmis à Henri lui-même ; et d’ailleurs, qu'on ne s’y trompe pas, ces railleries-là viennent du cœur, et cachent bien de l'amertume sous leur badinsge. Elles reparaissent à tout moment chez Passerat. ]l avait vu la Champagne, son pays natal, mise au pillage par ces Allemands merceaires auxquels la fureur des factions avait livré notre patrie. Aussi priait-il le Ciel de la délivrer des reitres, comme, au neuvième siècle , on priait pour être délivré des Normands. » De nos jours, nous avons vu la muse de Béraager , après avoir pleuré sur la lyÿre les malheurs de la patrie, en présence même des étrangers qui l'opprimaient, employer contre eux, et surtout contre leurs coupables fauteurs, la puissance du ridicule, deveau entre ses mains un instrument de la vengeance nationale. «

La Harpe, qui ne fait souvent qu'effleurer les sujets, se contente de dire de Passerat : « Sa pièce intitulée : l'Homme mélamorphosé en oiseau est digne de La Fontaine. Il a eu, dans cette seule pièce , à la vérité, le naturel charmant et les grâces de notre fablier. » Avec le tour de son esprit, Passerat devait réussir dans la chanson : il

-obtiut effectivement du succès en ce genre. Les coaplets

sur la journée de Senlis, où le duc d’Aumale prit la fuite, nous montrent qu’on chansonnait sous la Ligue tout aussi gaiement qu'on le fit, plas tard, sous la Fronde. De tout temps , la chanson s'est mélée à tout, dans notre France. Mais quand Beaumarchais a dit, daus le refrain de l'un des vaudevilles qui terminent son Figaro : « T'out finit par des chansons, » il ne s'attendait pas à recevoir si promptement un terrible démenti.

SR RE RE tt EC

Page 1