‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 259 sur 914 · LA DIVINITÉ DES PROCÈS · texte numérisé non relu

LA DIVINITÉ DES PROCÈS

J £ chante les procès; rien n’est, en vérité,

Rien n’est plus ressemblant à la Divinité.

Je vais, pour le prouver, sans ordre, à l’aventure, Comparer des procès et des dieux la nature.

Les anciens ont fait trois manières de dieux, . Qui demeurent ès eaux, en la terre et aux cieux : Il y a des procès d’eau, de ciel et de terre;

Ceux du ciel maintenant se vuident à la guerre, Ou à coups de canon” ; on plaide des édits,

Dont le vainqueur s'attend à gagner paradis.

Combien que les procès de la terre et l'onde

Si fort que ceux du ciel ne tempestent le monde, On aime mieux sa vie encore hasarder

Que de les laisser perdre, et ne les bien garder : Témoins les Angevins, qui leurs procès envoyent Par terre , en sûreté, de peur qu'ils ne se noyent; Et se fiant d'eux-mesme, à Loire, à ta merci

Ne s’y osent fier pour leurs procès aussi.

Pour rendre leur venue aux mortels incertaine, Les dieux les viennent voir ayant des picds de laine : Les procès , au venir, marchent si doucement, Qu'ils ne sont entendus pour le commencement ; Puis d'un son éclatant leur présence est connue. Les dieux et les procès sont voilés d'une nue. Lesdieuxvendent leursbiensaux hommes chèrement, Achetés par souci, par peine et par tourment, Dont la propriété n’est par eux garantie :

A vant que par procès soit riche une partie *,

Ii se faut coucher tard et se lever matin,

Et faire à tous propos le diable saint Martin ; Remarquer un logis , assiéger une porte,

Garder que par derrière un conseiller ne sorte, S'accoster de sou clerc, caresser un valet, Reconnoistre de loin, aux ambles, un mulet;

A voir nouveaux placets en main et en pochette,

t La pièce entière n'est qu'une plaisanterie, maïs souvent assez maligne ; Passcrat y souticm sa thèse eu hornme d'esprit.

? Allusions aux gucrres de rcligion qui divisaient alors le royaume.

* Depuis ce vers jusqu'à celui qui finit par ces mots: « rentes et seisueuries, » on croit lire une satire de Regnicr,

PHRASE RELEASES

Dire estre de son cru tout cela qu'on achette

À beaux deniers comptans : bref, il faut employer Possible et impossible à procès festoyer.

On n'ose démentir des dieux les saints oracles,

Ni l’arrest des procès. Les dieux font des miracles :. Les procès, que font-ils ? les plus goutteux trotter, Galoper les boiteux, pour les solliciter,

L:s rendant , au besoin , prompts, dispos et habiles. Du profond des forests ils traisnent dans les villes Cerfs, et daims, et sangliers, sans rets ni hameçons Et sans mouiller la patte ils prennent les poissons. Leur occulte cabale attire métairies,

Villages et châteaux, rentes et seigneuries ; Comme le luth d'Orphée, les arbres déplantés, Ou celui d’Amphion, les rochers enchantés,

Qui descendant des monts en une grasse plaine, Bastirent sans maçons la muraille thébaine.

Ce qui est jà passé, et une fois est fait,

Par tous les dieux ensemble estre ne peut défait : Les procès, en ce point, ont sur eux l'avantage, Pour ce qu’un alibi, avec un témoignage

Presté par charité, défait tout le passé,

l'ait un mort estre vif, et un vif trespassé.

On reconnoist les dieux, ainsi que dit Homère, Au mouvement des pieds, qu’ils tournent en arrière : Mon procès prend plaisir à toujours reculer.

Les dieux sont reconnus souvent à leur parler, Car tuute autre est leur voix que n’est nostre langage : Les procès, vrais Bretons, ont à part un ramage. Aux dieux, francs de la mort, on dresse des autelx. Qu'’onendresseaux procès, puisqu'ilssontimmortels; Mon procureur Guillon en sauroit bien que dire, Qui, mon procès jugé, tire encore et retire,

jt depuis seize mois m'a tant villonisé

Que je le tiens déjà pour immortalisé.

La main de Jupiter par un horrible foudre,

Porte des tourbillons, met en cendre et en poudre Les orgueilleuses tours et les hautes furests :

Aussi font bien souvent les foudres des arrests.

Les plus grosses maisons , à plaider obstinées

Par l'effort des procès se trouvent ruinées.

Jupiter courroucé d'un don va s'apaisant :

Un vigoureux procès s'adoucit d'un présent.

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228 SEIZIÈMÉ SIÈCLE.

L'ambrosie et nectar font des dieux les délices , Et le procès friand aime fort les épices ".

Apollon est à craindre, avec son arc d'argent, Comme avec un exploit est à craindre un sergent. D’Apollon et Bacchus on vante la jeunesse :

Un procès rajeunit souvent en sa vieillesse.

Si les dieux déguisés, changeant leur majesté, En bestes et oiscaux par Ja terre ont été,

Et ont fait de bons tours dessous forme empruntée , Le procès ne doit rien aux changes de Protée : Vous le pensez civil, il devient criminel ;

Vous l'estimez fini , le voilà éternel ;

Est-il prêt à juger? de nouveau il informe :

À chaque bout de champ il prend nouvelle forme ;

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