L'HOMME DES CHAMPS
SATIRE
Biex heureux est celui qui, bien loin du vulgaire, Vit en quelque rivage éloigné, solitaire,
Hors des grandes cités , sans bruit et sans procès, Et qui content du sien ne fait aucun excès;
Qui voit de son château , de sa maison plaisante, Un haut bois, une prée, un parc qui le contente; Qui joyeux fuit le chaud aux ombrages divers;
Qui tempère le froid des rigoureux hivers
Par un feu continu ; qui tient bien ordonnée
En vivres sa maison tout du long de l'année !
Les pensers ennuyeux ne lui rident la peau,
Ne lui changent le poil ni troublent le cerveau,
Et n'espérant plus rien et craignant peu de chose, Son seul contentement pour but il se propose.
Il rit de la fortune et de cet or trompeur
Que l’avare en un coin dépose plein de peur.
Il prend son passe-temps de voir dedans les villes, Tant d'hommes convoiteux, tant de troupes serviiles, Courreauxbiens, aux profits, aux états, aux honneurs Pour faire après parti des grands et des seigneurs. T1 n’est point alléché des trompeuses syrènes
Dont les cours de nos rois et des princes sont pleines. Il ne voit près de lui l'horreur des grand’s armées, N'’entend point la rumeur des troupes affamées, Qui mangent la substance au pauvre villageois,
Et rançonnent la ferme et les biens du bourgeois. Le jour il ne craint rien, et dans sa maison belle, On ne pose la nuit garde ni sentinelle.
Il n’est point désireux de hausser son renom
Plus haut qu'entre les siens avoir toujours bon nom;
Entre les bas vallons son humble renommée
Sans autre ambition se tient close et fermée.
Ni devant’, ni derrière il n’a de gens au guet’; Ilmarche entousendroits,sans craindre aucun aguet; Il est sobre et joyeux, sans prendre nourriture Que des biens qu’en ses champs apporte la nature.
Ores seulet il va de campagne en campagne, Ores de bois en bois, de vallon en montagne, Prenant mille plaisirs jusqu’à tant que la nuit, Ou que le temps mauvais le mène en son réduit ; Et mille beaux pensers qui lui font compagnie Sont cause qu’ainsi seul jamais il ne s’ennuie.
Et puis se reposant dessous l’ombrage épais D'un grand hètre touffu , pour prendre an peule frais, Il oit dans les forêts des vents le doux murmure, Qui semble caqueter avecques la verdure.
Il oit le gazouillis de cent mille ruisseaux
Dont les Naïades font parler les claires eaux ;
Il oit mille oisillons qui sans cesse jargonnent, Et les gais rossignals qui par-dessus fredonnent ; Il oit un escadron, un essaim bourdonnant D'abeilles qui [à vont un grand bruit démenant ; Il oit sourdre à bouillon les sources fontainières ; Il contemple le cours des bruyantes rivières :
Ce qui lui fait alors un tel désir venir
De sommeiller un peu, qu’il ne s’en peut tenir.
Un autre jour après, il fait planter la vigne,
Un autre, fussoyer les beaux parcs à la ligue ; Et, suivant la saison, comme le temps est beau,
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Il fait planter le frêne, il fait p'anter l'ormeau, On en porte la hure après par les hameaux, Les pommiers, les poiriers par belles rangelées On reçoit des présens des riches pastoureaux. Montrant de toutes parts distances égalées, Le sapin, la pinace aux vergers ombrageux, | Il ne craint jamais faire en la mer de naufrage, Les saules et l’osier aux lieux marécageux Il se rit de celui qui risque à son dommage. ee es ee + Cette infidelle roue, où chacun à son tour, Puis, lorsque le soleil allume les chaleurs, Tantôt haut, tantôt bas, va tournant à l’entour , Il fait cueillir les fruits après les belles fleurs ; Ne le tourmente point ; pour n’être point haussée, La prune de Damas et noire et violette, Pourtant on ne voit point sa fortune abaissce. La bonne perdrigon, la cerise rougette, Le bon mirecoton, l’abricot savoureux, Au soir, à son retour, il conte à la maison Le pompon , le melon, le sucrin amoureux : Quelle peine il a pris après sa venaison, Recevant le loyer de sa peine agréable, Qu'il met lors sur la table, et prend une grand’ gloire Qui plus qu’un grand trésor lui semble profitable. De montrer le beau fruit de sa belle victoire. Mais alors que l'automne a fané la verdeur Sa femme l’accolant l’admire et le chérit, Du feuillage et des prés par une forte ardeur, Tous les siens en ont joie, et le ciel même en rit. Avecques ses raisins il fait cueillir ses pommes, La poire que Pomone aussi départ aux hommes. O qu’il a d’aise à voir revenir pêle-mèêle £ Oh! qu'il est en son cœur content et satisfait , Les vaches, les taureaux, et le troupeau qui bêle, D Quand il tient un beau fruit du fruitier qu’il a fait! | Les aumailles inarcher lentement pas à pas, © Quand il tient une grappe en sa vigne choisie, Et puis d'autre côté galoper le haras ; Dont la couleur combat avec la cramoisie ! A voir les bœufs ayant achevé leur journée, Ramener sa charrue à l’envers retournée; Jamais il ne se fâche, il est paisible et doux, Et dans sa basse cour grand nombre de ses gens, Si quelque mouton gras ne lui mangent les loups : Chacun diversement s’employer diligens, En dépit il leur fait la chasse et la huée; D'ailleurs force artisans , qui rendent témoignage Un grand peuple il assemble, une louve est tuée ; Qu'une riche sbondance existe en ce ménage.