NOBLESSE
SATIRE
Sin point, cher cousin, d'où vient que l'arrogance De ces saldats s'égale aux nobles de la France ? N'est-ce point que le noble , ennemi de vertu, Aujourd’hui sous le vice a le cœur abattu?
Que les nobles, sans plus d’ombres, de révérences, Montrent de leur vieux tronc les vaines apparences ? Et qu'un petit soldat, un gendarme tout gueux, Aussi méchant qu'ilssont, se tient aussi grand qu'eux! Car si leurs devanciers ils suivoient à la trace, Recherchoient leurs vertus, ne diffamoient leur race, Je crois que ces galants ne s'enhardiroient pas
De vouloir imiter tant seulement leurs pas ?
Mais bien faire le grand est chose aussi commune, Ordinaire et facile aux mignons de fortune, Qu'aux nobles anciens; car ceux qui sont menés Par argent ou hasard (encor qu'ils n’y soient nés) Aux honneurs, aux états, incontinent ils savent Tout ce qu'il y faut faire et la noblesse bravent ; De sorte qu'entendus , tout nouveaux apprentits Ils deviennent soudain très-grands de très-petits. La vertu n’est plus rien que vent et que parole :
Chacun fait bonne mine et sait jouer son rôle. Vois-tu point, comme moi, que tous ces mal appris Autre qu'ils ne devroient une grandeur ont pris. Chacun d’eux fait le grand , fait leroi, faitle prince, Chacun veut sa maison gouverner en province, Chacun se deconnoit et veut son nom changer, Chacun sous d'autres mœurs veut les siens engager. La demoiselle veut que madame on l’appelle,
La dame en son ouvroir veut être demoiselle ; Chacun veut être noble et faire le seigneur,
. Prendreles mœurs des rois et des princes d'honneur,
Imiter leur marcher, saluer de la naque, Retrousser la moustache et haasser la perruque. Et depuis que d’Espagne et d'Itale est venu
Le flatteur baise-main ci-devant inconnu,
Que les princes, les ducs, ont pris ce mot d’altesse, L'ombre pour le soleil fut pris de la noblesse.
Je veux conclure enfin qu’on ne trouve coquin, Maraut ni sergenteau , ni bouffon ni faquin,
Ni clergeon de finance et petit secrétaire,
Qui ne veuille être grand et les grands contrefaire.